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Hard Times de Studs Terkel

Studs Terkel
  Hard Times

Louis «Studs» Terkel (1912-2008) s’est rendu célèbre aux États-Unis comme journaliste de radio et comme auteur de nombreux recueils d’entretiens, tous publiés par l’éditeur André Schiffrin, qui constituent autant d’histoires orales des États-Unis. C’est l’une des grandes figures de la gauche radicale américaine au XXe siècle. Trois de ses ouvrages ont été traduits en français: Working. Histoires orales du travail aux États-Unis; «La Bonne Guerre». Histoires orales de la seconde guerre mondiale: Prix Pulitzer 1984
(Source l’éditeur)

Hard Times - Studs Terkel

Histoires orales de la Grande Dépression
Note :

   Avez-vous vu le film "On achève bien les chevaux" non? Alors peut-être avez vous lu "Les Raisins de la colère" parce qu’alors vous avez eu un bref aperçu de la Grande Dépression, le nom donné à cette période qui aux Etats-Unis (et ailleurs) celle au cours de laquelle des petits fermiers furent ruinés, des ouvriers se retrouvèrent au chômage, des directeurs de banque se jetèrent par la fenêtre pour échapper à la faillite...
   C’est cela dont il est question dans ce livre mais ici pas de statistiques pas de thèse de sociologue, ce que l’auteur a souhaité c’est comprendre l’expérience des gens ordinaires, écouter les témoins, les survivants ou leurs enfants.
   
   L’auteur Studs Terkel a interviewé, fait parler, écouté, des dizaines d’américains à travers tous les états sur la période la plus noire de son pays après la guerre de Sécession. Il a regroupé ces témoignages en quelques chapitres évocateurs comme: Faire du fric, le voyage à la dure, le fermier c’est l’homme, Expulsions et humiliations par exemple.
   C’est la parole libre de ces gens ordinaires qui rend toute la complexité du phénomène et dessine une vaste fresque où se lisent les retentissements de cette crise sur les individus, la société de l’époque et des années qui ont suivi.
   Tous n’ont pas été affectés de la même façon par la crise, certains même en ont tiré profit, mais pour la plupart les cicatrices sont encore visibles au moment où Terkel les rencontre.
   Dans ce kaléidoscope certaines images sont plus fortes, plus marquantes que les autres. Comme lors de toutes les périodes troubles le pire côtoie le meilleur, les gestes de solidarité voisinent avec la répression brutale des marches contre la faim, la fraternité contre les coups des milices privées.
   
   Studs Terkel donne la parole à tous en un vaste panorama de l’Amérique de l’époque:
   Fermiers jetés sur les routes "Je me souviens que plusieurs familles avaient dû partir dans des fourgons, pour la Californie, je crois" Travailleurs sociaux comme John Beecher qui au lieu de continuer sa thèse sur la misère au temps de Dickens a décidé de savoir ce qui se passait réellement et qui devient travailleur social puis administrateur du New Deal.
   Chômeur comme Slim Collier" En 1939, je suis devenu saisonnier itinérant. J’ai trouvé un boulot de coupeur d’asperges, à 15 cents d’ l’heure, il fallait faire aussi vite que tu pouvais. Je me souviens que le dos me faisait mal parce qu’on travaillait accroupi, et que le patron gueulait Vous voyez ces types là-bas? Ils attendent que l’un de vous se fasse virer."
   Mineurs qui se voient brutalement privé d’emploi «Les mines ont fermé, les gens n’avaient plus rien pour vivre. Les enfants à l’école, s’évanouissaient de faim. Bien avant l’effondrement de la Bourse.»
   Pour certain la crise a été brutale, pour d’autre elle couvait "Dans cette ville ensoleillée, la Dépression est venue imperceptiblement. J’en ai pris conscience quand tante Lila a dit qu’il n’y avait plus rien à manger dans la maison."
   
   Ceux qui cherchent à survivre un jour de plus, trouver de quoi nourrir les enfants même si c’est à coup de tartines de moutarde, un médecin raconte "Dans les rues et dans les tramways, les gens crevaient de faim. (...) Chaque jour quelqu’un s’évanouissait dans un tramway.(...) C’était toujours la même chose, on savait ce qu’il avait. C’était la faim." Ceux qui se lancent dans des marathons de la danse pour gagner quelques sous ("On achève bien les chevaux" - Sidney Pollack - Jane Fonda). Ceux qui souffrent depuis toujours " Les Nègres, ils n’ont jamais rien connu d’autre que la crise. Ça ne veut pas dire grand-chose pour nous, la Grande Dépression américaine, comme vous dites. Ça n’a jamais existé. Le mieux qu’un Nègre pouvait espérer, c’est d’être portier, cireur de chaussures, gardien. La crise est devenue officielle seulement quand elle a touché les Blancs." mais pour qui la crise va servir de révélateur "Je pensais que c’était normal qu’un nègre se fasse taper dessus et qu’on n’avait qu’à accepter tout ce que faisaient les Blancs. Je ne savais pas qu’un Nègre avait le droit d’être libre comme tout le monde."
   
   Tout le monde est touché des étudiants sont empêchés d’étudier "J’ai fait l’erreur de dire au contremaître que je m’étais inscrit aux cours du soir (...) Il a dit M. Ford ne paie pas les gens pour qu’ils aillent à la fac, vous êtes viré.»
   Les gens se retrouvent à la rue "J’ai vu non pas des centaines mais des milliers d’hommes emmitouflés dans leurs pardessus, couchés à même le trottoir."
   Pour trouver du travail tout est bon, les hommes voyagent cachés dans des wagons, il faut mettre sa fierté dans la poche et prendre la soupe de l’Armée du Salut, échapper aux milices ferroviaires, tenir la grève un jour de plus " La grève de 1931 a porté sur les lectures à l’usine. Les ouvriers payaient de 25 à 50 cents la semaine pour qu’un gars leur fasse la lecture pendant le travail.(...) Ainsi de nombreux ouvriers, qui étaient illettrés, connaissaient les romans de Zola, de Dickens, de Cervantès et de Tolstoï.(...) La grève a été perdue. Les lecteurs ne sont jamais revenus."
   
   La solidarité joue parfois "C’était l’époque où la saisie des fermes arrivait chez nous. (...) Ils prenaient la propriété d’un fermier, la mettaient aux enchères, tout le voisinage venait. Ils se disaient qu’ils achèteraient bien un cheval 25 cents. Ils payaient 10 cents pour une charrue. Et quand tout était fini, ils rendaient tout au fermier." mais pas toujours car la faim, la misère font accepter l’inacceptable " On travaillait seize heures par jour, dix sept. Le patron disait de nettoyer. Si on ne nettoyait pas, le lendemain il y avait un autre gars dans la mine pour nettoyer." l’homme est ravalé au rang de bête " Ils lui ont dit qu’une mule valait plus qu’un homme. Ils devaient payer 50 dollars pour une mule, alors qu’ils pouvaient avoir un homme pour rien."
   
   Quelques uns tireront partie de cette crise, des malins, des chanceux "J’ai inventé ce truc qui est devenu casse-pieds pour beaucoup de gens. Je prenais des photos des gens à la mode et je les envoyais aux journaux." Dans certains secteurs la crise était même une bénédiction, la dépression dans les milieux du cinéma "On appelle ça l’Age d’or".
   Des personnalités se font jour, certaines contestées et parfois contestables: Huey Long par exemple dont le fils chante les mérites mais qui fut un politicien très peu scrupuleux. Roosevelt est porté aux nues par certains et promis à l’enfer pour d’autres.
   
   On voudrait tout citer. Ces entretiens faits par Studs Terkel sont bouleversants, à la fois crus et pudiques et d’une grande sincérité. Un travail passionnant et extraordinaire par son ampleur. Un cahier de photographies de Dorothea Lange vient compléter les textes.
   
   Faites une place à ce livre dans votre bibliothèque, dans la mienne il sera à côté de «Histoire populaire des Etats Unis» d’Howard Zinn.

critique par Dominique




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