Lecture / Ecriture
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Le Londres-Louxor de Jakuta Alikavazovic

Jakuta Alikavazovic
  Le Londres-Louxor
  Histoires contre nature

Jakuta Alikavazovic est une écrivaine française née en 1979 à Paris.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le Londres-Louxor - Jakuta Alikavazovic

Vertiges de l’effacement
Note :

   Fraîcheur. Surprise. Ce sont deux des qualificatifs qui accompagnent les quelques mentions dans la presse de ce joli roman dont par ailleurs on ne parle pas autant qu'il le mérite. Et c'est bien l'impression qui s'impose dès le prologue destiné à planter le décor de ce cinéma improbable, le Londres-Louxor, construit vers 1920 au détour d'un sombre passage parisien, dans le plus pur style néo-égyptien, et devenu à l'aube du troisième millénaire le lieu de rencontre privilégié de la jeune diaspora (ex-)yougoslave.
   
   On pense inévitablement, quoique peut-être en un peu plus impertinent, à Jean-Pierre Jeunet et au commentaire en voix off de son "Amélie Poulain" où des considérations très générales ne cessent de venir se mêler à l'histoire toute particulière d'une héroïne un peu décalée, tout en la teintant d'une pointe d'humour et de distance. C'est frais, léger, pétillant. C'est très séduisant, et ça le reste d'un bout à l'autre. Mais insensiblement un propos plus grave se fait jour sous la fraîcheur et la légèreté, à mesure que "Le Londres-Louxor" dérive du cinéma de Jean-Pierre Jeunet vers celui d'Alfred Hitchcock. Pas tellement parce que Esme troispetitspointsvitch - fausse blonde longiligne qui erre tout au long du roman à la recherche de sa soeur aînée, Ariana, disparue sans laisser la moindre trace après avoir été témoin du vol de quatre tableaux de maîtres conservés à la Fondation Bührle de Zürich - ressemble de façon troublante à la Tippi Hedren des "Oiseaux". Mais bien plutôt par l'art subtil du cadrage par lequel Jakuta Alikavazovic mène son lecteur en bateau, en véritable virtuose du mensonge par omission. Et par le jeu consommé des reflets et des faux-semblants qui se déploient dans les miroirs des corridors du Londres-Louxor.
   
   Sous ses dehors d'enquête policière et son humour de façade, le nouveau roman de Jakuta Alikavazovic nous entraîne à partager la destinée incertaine d'une héroïne dont la trajectoire semble avoir déraillé longtemps auparavant, lorsque son pays natal a purement et simplement disparu des cartes, annihilant ses racines, les laissant, elle et ses camarades habitués du Londres-Louxor, pris au piège dans les limbes d'un tiret sur l'enseigne d'un ancien cinéma: "Quand bien même je serais né en France, dit quelqu’un qui prétendait citer le Vice-Président, quand bien même je serais né dans le huitième arrondissement de Paris (un arrondissement de confiance, haussmannien, résidentiel), on me demanderait encore d’où je suis. Ça vient d’où ce nom, chacune de ces questions ouvrait immédiatement la distance entre l’origine et le présent. Cette distance qu’ils s’efforçaient d’abolir, qu’ils contractaient comme un poing pour la réduire à presque rien, au creux d’une main, à chaque question elle se dépliait. Eux qui l’avaient domestiquée se trouvaient face à une marge irréductible; le tout petit espace qu’ils tenaient comme un petit oiseau, qui avait été réduit à rien, au tiret du Londres-Louxor, voilà qu’il reprenait le dessus. Il devenait leur milieu naturel." (pp. 111-112)
   
   Les efforts de la mémoire eux-mêmes ajoutent encore à la confusion, qu'ils portent sur la patrie disparue ou sur les tableaux volés: "On (...) demandait aux employés du musée, à ses visiteurs les plus assidus, de décrire de mémoire les tableaux disparus. Force était de constater que plusieurs semaines après le braquage, ils ne s’en souvenaient que très mal. Les plus enthousiastes réinventaient, en toute candeur, ce qu’ils avaient oublié. Les tableaux n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes." (p. 126) On ne peut se défendre d'une sensation de vertige devant ce récit d'un effacement inéluctable, face à la séduction trouble, aussi, d'une jeune plume qui se révèle d'emblée originale et singulière.

critique par Fée Carabine




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