Lecture / Ecriture
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Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach

Georges Rodenbach
  Bruges-la-Morte

Bruges-la-Morte - Georges Rodenbach

Les livres improbables, vers lesquels on a eu un jour une pulsion acheteuse...
Note :

    Si j’ai oublié les raisons exactes de mon achat, en lisant ce livre, j’ai pu facilement les retrouver. J’ai été, il fut un temps très intéressée, par la littérature fin-de-siècle, dite aussi décadente, et par ses auteurs qui pourraient eux-mêmes faire figure de héros de romans. Les plus importants pour moi sont Joris Karl Huysmans et Jean Lorrain qui sont loin d’être aussi connus l’un que l’autre, ce dernier restant encore dans l’ombre des plus grands. Georges Rodenbach était belge, journaliste et poète, son "Bruges-la-Morte" étant paru en 1892. Il s’inscrit tout à fait dans le contexte de la littérature fin-de-siècle qui met à mal le roman classique et naturaliste, voire le statut même du héros. Le roman décadent, à l’image de "A rebours", met en scène un personnage souvent excentrique, en marge de la société, souffrant, le plus souvent artiste et incompris.
   
   Le héros de Rodenbach s’appelle Hugues Viane. Veuf inconsolable, il est venu s’établir à Bruges où il ne connait personne, pour cuver en paix son chagrin et bâtir un culte à sa femme morte qu’il ne cesse d’aimer et de vénérer. Pour en quelque sorte “éterniser son regret“.
   “C’est pour sa tristesse même qu’il l’avait choisie et y était venu vivre après le grand désastre. [...] Une équation mystérieuse s’établissait. A l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Son grand deuil exigeait un tel décor. La vie ne lui serait supportable qu’ici.“
   
   “Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de la Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel !“

   
   Alors qu’il se complait dans la douleur depuis cinq ans, voici qu’apparait une femme, en tout point semblable à la défunte. Il se prend de passion pour la jeune femme, une actrice, une “aventurière” qui va se jouer de lui et profiter de son aveuglement. Dans l’austère cité, cette relation va être montrée du doigt et Hugues moqué puis réprimandé par ses voisins.
   
   Y a-t-il encore aujourd’hui un intérêt dans la lecture de ce roman? Il n’est pas le meilleur exemple de la littérature fin-de-siècle, et s’il en est l’honnête artisan, il ne vaut pas les deux auteurs précédemment cités. Son originalité vaut plus dans la description de Bruges, dans la symbiose établie entre l’homme et la ville dont les monuments et les canaux n’ont guère dû changer depuis un siècle. Par contre, Rodenbach donne à voir l’importance de l’activité religieuse de la ville. C’est la ville des églises, des cloitres, des madones à tous les coins de rues, avec le Béguinage au centre et la procession du Saint-Sang en point d’orgue.
   “En cette Bruges catholique surtout, où les mœurs sont sévères! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. A tous les coins de rue, dans des armoires de boiseries et de verre, s’érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclame: ‘Je suis l’immaculée’.“
   
   A cette description quasi psychologique de la ville s’ajoute une série de clichés très austères et de mauvaise qualité. Ces photos ne figuraient pas dans l’édition première du texte paru en feuilleton dans Le Figaro. C’est ensuite, pour l’édition en volume que Rodenbach y ajoute trente-cinq clichés représentant des rues vides, des canaux, les églises de la cité. Comme dans le roman, l’effervescence de la ville, son quotidien et son agitation sont absents de ses illustrations non légendées. Leur tristesse est à l’image du texte.
   
   Ce n’est certainement pas le livre à lire avant de partir ni même pour se donner envie de visiter la cité flamande aujourd’hui. C’est une errance poétique et malheureuse, un portrait d’homme aux couleurs d’une ville qui lui ressemble et dont il éprouve l’harmonie. Le texte est daté mais l’écriture est élégante, parfois précieuse. Ce n’est pas de la lecture de tous les jours, plus une curiosité littéraire.
   
   Bruges-la-Morte, première publication 1892 : 343 pages (dont beaucoup de notes, présentations et dossiers documentaires)
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critique par Yspaddaden




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Tout cela n'est pas d'une folle gaîté, mais...
Note :

   Le poète symboliste Georges Rodenbach aurait sans doute été surpris de nous suivre dans les rues de Bruges actuellement. Des trottoirs si bondés qu'il fallait éviter l'accrochage avec les calèches de touristes, le rythme ahurissant des bateaux cartes postales et la quête lassante d'une place libre aux terrasses bourdonnantes des tavernes... Guère d'austérité intimidante à l'ombre des hautes tours qui sauvaient plutôt des rayons d'un soleil meurtrier. Loin d'une ville éteinte dans la méditation, c'était une ville en commerce.
   
    J'ai imaginé apercevoir la démarche somnambule de Hugues à la recherche désespérée de sa disparue, la gouvernante Barbe (saveur de ces horribles vieux prénoms!) en mante noire filant aux vêpres, la silhouette évanescente d'un fantôme blond qui serait Jane... Juste des excursionnistes heureux, curieux, avec des allures d'insouciance sans nuage.
   
   Les êtres de ce conte gardent en moi une telle présence, confuse mais forte, qu'en débouchant dans le vieux béguinage, j'ai songé que s'y trouverait au milieu ce mouton comme dans une prairie de Jean Van Eyck... C'était donc là que vivait sœur Rosalie, la seule parente de Barbe; là aussi que celle-ci accourut le cœur en fête en un Pâques lumineux, pour y vivre ses rares joies autour des offices.
   
   Ah bien sûr, l'écriture est vieillotte, et c'est mortuaire. Mais l'atmosphère persiste. Le symboliste a réussi son alchimie, malgré l'irrémédiable vieillissement du texte.
   
   Marqué par ce récit, l'ayant écouté sur MP3 l'hiver passé comme un feuilleton (est-ce pour cela que les cloches monotones continuent à résonner en moi?), j'ai accueilli avec plaisir l'initiative des éditions ONLIT de publier ce classique en numérique. Il accompagne quatre autres romans belges du 19ème siècle dont "Un mâle" du trop peu reconnu brabançon Camille Lemonnier qu'apprécia Maupassant et la très traduite "Légende d'Ulenspiegel" (700 pages) de Charles De Coster. Ajoutez-y André Baillon et Verhaeren. Malgré des ebooks résolument tournés vers le contemporain, l'édition numérique belge veut néanmoins ratisser large en cette rentrée.
   
   Pour se montrer constructif, au chapitre des regrets, l'absence d'images: l'introduction de Rodenbach annonce des illustrations intercalées entre les pages qui ne figurent pas dans la version numérique. Légère frustration mais, comme pour les renvois automatiques de notes, on attendra l'évolution des formats et des logiciels.
   
   Le récit (publié d'abord en feuilleton en 1892) est celui d'un veuf inconsolable dont l'épouse morte réapparaît soudain dans les rues de Bruges, sous la forme d'un sosie de la bien-aimée. Confronté à cette ressemblance qui l'aveugle et le grise jusqu'au scandale, l'homme se heurte à sa gouvernante pieuse, aux brugeois médisants mais aussi à la véritable nature de la remplaçante. Le drame peut se jouer sous les cieux bas et les dentelles de pierre de la Venise flamande.
   
   Lisez cet ancien conte, vous retournerez peut-être à Bruges avec d'autres yeux...

critique par Christw




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