Lecture / Ecriture
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Le renard dans le nom de Richard Millet

Richard Millet
  Le renard dans le nom
  Le goût des femmes laides
  Dévorations
  L'Amour des trois sœurs Piale

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le renard dans le nom - Richard Millet

Dans l'ombre de Faulkner et du roi Salomon
Note :

   "Le renard dans le nom" nous révèle une facette supplémentaire de cette "comédie humaine" du bourg de Siom, en Haute-Corrèze, que Richard Millet construit patiemment livre après livre. "Ma vie parmi les ombres" était une longue et lente méditation funèbre, en l'honneur d'un monde disparu, de fermes aujourd'hui abandonnées, de familles éteintes ou parties loin de leur terre d'origine. "Lauve le pur" et "La voix d'alto" évoquaient le sort de deux de ces déracinés, enfants timides grandis en marge de la communauté siomoise, aujourd'hui transplantés à Paris mais poursuivis par la nostalgie de cette terre où pourtant ils n'étaient pas heureux. Beaucoup plus bref et dense que les trois romans que je viens de citer, "Le renard dans le nom" est une tragédie réduite à l'épure, une de ces tragédies où les passions humaines - désir, haine, volonté de vengeance - se révèlent dans toute leur force et leur cruauté: une jeune fille violée et assassinée, et le fils Lavolps - au renard dans le nom - soupçonné de ce crime qui est tué à son tour. Une tragédie qui se déroule au début des années soixante, mais qui aurait pu aussi bien prendre place dans les temps bibliques, "à l'Ancien Testament, au peu qu'en savait Jacques Râlé: à cet "oeil pour oeil" auquel Louis Lavolps avait vainement opposé le "Tu ne tueras point", et à quoi le Râlé avait répondu que ça ne s'appliquait pas à un renard enragé, sans peut-être songer que le père portait le même nom et qu'il était un tout autre renard". L'ombre du Roi Salomon plane d'ailleurs sur ce récit, où les vers du "Cantique des Cantiques" disent l'éveil du désir, et l'ombre de Faulkner aussi car le texte de Richard Millet n'est pas loin d'atteindre à la force de l'épi de maïs ensanglanté et des deux gibets sur lesquels se referment le "Sanctuaire" de l'écrivain américain.
   
   Une tragédie épurée, un texte dense et d'une grande force dramatique. Et une belle occasion de découvrir le style de Richard Millet, ses longues phrases alternant envolées musicales et pesanteur terrienne, de longues phrases où la plume de l'auteur est guidée à la fois par une recherche de précision et par la pure jouissance des mots et de la langue.
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critique par Fée Carabine




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Un renard aux abois
Note :

   Richard Millet était pour moi un parfait inconnu jusqu'alors.
   Une étonnante rencontre. Richard Millet est un écrivain étrange avec une écriture surprenante.
   
   Il est bon de lire un écrivain sans rien connaître de lui. Cela ôte d'emblée les idées préconçues qui s'infiltrent lors de la lecture (vous comprendrez ce que je veux dire par la suite). Il est bon ensuite de comprendre l'être humain qui a écrit (vous comprendrez ce que je veux dire par la suite).
   
   J'aurais du me douter à la lecture du "Renard dans le nom" (2003) que le monsieur était différent des autres. Deux réflexions conclurent ma lecture: écriture hypnotique, écriture élitiste.
   
   Cet effet d'hypnose repose essentiellement sur la syntaxe et le style. La majorité des phrases sont si longues qu'elles peuvent s'allonger sur plus d'une trentaine de lignes avant qu'un point ne vienne les clore... Vous imaginez?
   Des virgules à foison, des points virgules pour respirer mais aucun point à l'horizon.
   
   Déroutant. On s'y fait. Peu à peu, on entre dans l'écriture de Richard Millet. Nos yeux apprivoisent ces phrases interminables et finissent par comprendre qu'elles ne s'achèveront peut-être pas. Inutiles donc de chercher leur fin. Ce que j'ai tout de même fait bien souvent, n'admettant pas qu'une phrase, une seule, puisse être aussi longue.
   
   Mais la question, plus surprenante encore, fut celle de comprendre pourquoi n'étais-je pas essoufflée voire irritée de ne jamais m'arrêter? Je pense que cela ne tient qu'à une chose évidente: la maîtrise de la langue française. Certaines personnes ont une telle aisance dans cette langue, qu'elles peuvent se permettre de jouer avec les codes communément admis. Et Richard Millet joue avec un soin tout particulier à empeser son récit pour paradoxalement l'aérer.
   
   L'histoire est simple. Rien de très extraordinaire. La mort d'une jeune fille, la recherche d'un coupable. Un village, des mentalités étriquées et un "qu'en-dira-t-on" ravageur. Voilà, le décor est planté. Une fin agrémentée de suspens, bien agréable ma foi, qui démontre que Richard Millet n'a pas seulement tenu à lécher son texte mais aussi à travailler son histoire, malgré et envers sa médiocre originalité. Un détail, mais pas des moindres, est également à souligner. Le héros et sa famille se nomme "Lavolps" ce qui étymologiquement signifie "vulpes ou volpes" = "renard".
   
   J'ai une grande faiblesse pour les noms de héros. Ils ne doivent pas être le fruit du hasard. Ils doivent avoir un sens. Seulement ça n'est pas aisé. C'est pourquoi lorsqu'un écrivain travaille non seulement son texte, ses personnages mais aussi leur fardeau étymologique, je reste étourdie par l'étendue de la besogne.
   
   Venons en donc au "Vous comprendrez ce que je veux dire par la suite".
   
   Le texte est beau, c'est un fait, et extrêmement original dans son approche syntaxique sous l'angle grammatical, à un point tel, que connaître l'écrivain devint une nécessité. Non, le roman "Le renard dans le nom" ne se finirait pas pour moi après sa dernière page. Je suis donc partie à la recherche de Richard Millet.
   
   Et je l'ai retrouvé, en pleine conversation avec son absolu contraire: Frédéric Beigbeder.
   Conversation édifiante! Car l'homme est un magnifique spécimen d'homo retrogradus, emmailloté dans un soupçon d'intolérance.
   
   Autant dire tout le contraire de ce que m'avait laissé supposer son écriture!
   
   Son entretien avec Beigbeder m'a quelque peu fait bondir. Ce même Beigbeder a largement manqué de répartie face à un homme qui disons le clairement milite pour un élitisme littéraire séculaire!
   
   Richard Millet déclare (sur un ton mi-affligé, mi-révolté, j'imagine) que "L'inflation de livres est une dérive démocratique où s'installe dans l'esprit des gens l'idée que chacun peut écrire et même doit écrire."
   
   Emile Zola a quasiment dit la même chose en 1878, et avant lui Stendhal en 1825 et avant lui des tas d'autres! C'est tout de même incroyable de véhiculer inlassablement les mêmes fantasmes de destruction littéraire.
   
   La littérature se meurt, elle agonise, expire ses derniers souffles de vie...
   "Ma Dame, je me meurs abandonné d'espoir... La plaie est jusqu'à l'os" (P. De Ronsard).
   
   Vous noterez que ce sont souvent les auteurs les plus "cultivés" qui sont également les plus véhéments et revendicatifs dans cette croisade "La littérature aux littéraires".
   
   Je finis par me demander si intellectuels et démocrates dorment vraiment dans le même lit?
   
   Cet imbécile de Beigbeder lui répond fadement : "D'accord, la littérature est menacée."
   
   Comment ça la littérature est menacée??? Au lieu de lui rétorquer que justement parce Richard Millet écrit, la littérature est loin, très loin même d'être menacée!
   
   Georges Ohnet aussi menaçait la littérature du 19ième siècle et pourtant, il a été intégralement étouffé par des Châteaubriand, Hugo, Flaubert, Zola, Stendhal. Durant ce siècle où des Richard Millet pestaient contre l'effondrement de la littérature française, apparaissaient ses plus beaux fleurons!
   
   Richard Millet s'insurge contre le maniement personnel de la langue française, sa mise en danger par une "perversion de l'idée démocratique" et "face à l'affadissement général, je préfère, au contraire, adopter le ton le plus éloigné possible du langage courant. Il faut s'insurger par le style, par le déploiement de subordonnées complexes, tout en restant lisible. Voilà ma manière à moi d'affronter la Bête."
   
   Alors là je tombe des nues! Monsieur Millet nous déverse ses angoisses d'intello esseulé face à une masse d'individus qui s'octroient le droit d'écrire et de tordre sa chère langue.
   
   Bon déjà, à force de récriminer sur une éventuelle débauche de l'idée démocratique, il serait judicieux de rappeler à ce Monsieur que certains de ceux qui avaient fait le même constat, ont finalement trouvé refuge dans une idée bien plus perverse: la dictature !
   
   Quant à la lisibilité, cela reste très relatif. Le déploiement de subordonnées complexes, une phrase qui s'étale sur plus de 2 pages ne facilitent pas franchement la lecture. Il s'est accordé le droit de virer la ponctuation ou pour être plus exacte de suremployer les virgules (peut-être milite-t-il pour "la virgule en voie de disparition" ; auquel cas je peux éventuellement adhérer après une lecture de Castillon) créant par là même une langue qui lui est tout à fait personnelle.
   
   Tout cela est louable mais qui peut définir in fine, si Richard Millet est un auteur lisible?
   
   Que veut dire ce terme? Lisible soit. Mais facilement lisible? Lisible tout court?
   
   Facilement lisible, je réponds non.
   
   Lisible tout court, oui, si on considère que l'hindi ou le sanskrit ne sont pas lisibles pour moi.
   
   Mais lisible par qui? Par des gens qui ont une certaine habitude de lecture.
   
   Donc pas pour le tout-venant. Donc pas démocratique. Donc élitiste.
   
   Richard Millet fulmine contre ceux qui manient les anglicismes, le langage tchat, les acronymes, l'argot branché (dans le même panier les sms, MSN, emails etc.) mais en revanche, rien à dire sur les subordonnées complexes, les syntaxes tordues, les délires stylistiques (surtout dans les dialogues).
   
   Visiblement il y a "tordre" et "tordre" la langue française. (Il y avait aussi certaines rillettes fût un temps...)
   
   Pas peu fier de répandre sa morgue sur un Beigbeder déconfit qui agite dans un soubresaut l'étendard de la jalousie mercantile, Richard Millet enfonce le clou :
   "Un écrivain, un vrai, met sa vie en jeu au sens où il n'existerait plus s'il n'écrivait pas. Sa quête est presque spirituelle. On est loin des questions de charme! Sagan, Gavalda et leurs avatars nothombesques sont de la sous-littérature. Ça n'existe pas comparé aux authentiques écrivains. Il n'y a pas deux types de littératures. Il y a la littérature - qui se réduit à quelques noms par siècle - et puis le reste."
   
   C'est de la haute voltige: Un homme qui ne peint pas n'est pas un peintre. Un homme qui n'écrit pas n'est pas un écrivain. Donc pour qu'une activité existe, faut il encore l'exercer. Ca a l'air évident comme ça, mais fallait tout même y penser!
   
   Je n'ose imaginer que Richard Millet puisse avancer cette assertion au sens propre du terme...
   (Si t'es un vrai écrivain qui n'écris pas... prouve-le! Désintègre-toi!)
   
   Sur quels critères Richard Millet a-t-il tranché "littérature" et "reste"? Ce classement n'a strictement aucun sens car il fluctue selon l'époque. Ma foi les "restes" du 18 et 19ème siècles sont souvent de beaux restes.
   
   Mais Richard Millet a une qualité. Il est clair à défaut d'être clairvoyant.
   "Je ne cherche pas à être populaire. Je revendique l'élitisme. "
   
   C'est vrai, mais c'est dommage. C'est ce qu'ont répété d'illustres anophtalmes* dont le combat est depuis bien longtemps oublié et fait sourire les écrivains d'aujourd'hui..
   Chaque siècle surmédiatise de médiocres écrivains et fait s'égosiller quelques autres.
   Mais que valent ces inflammations de cordes vocales si ce n'est d'étaler une aigreur vengeresse que personne n'entend ?
   
   Ne peut-on pas défendre "sa" vision de la littérature avec un sourire moqueur et l'ironie au bord des lèvres? Car n'oublions jamais, les chiens aboient et la caravane passe...
   
   
   * anophtalmes : qui n’a pas d’yeux.

critique par Cogito




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