Lecture / Ecriture
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Les adieux à la reine de Chantal Thomas

Chantal Thomas
  Les adieux à la reine
  Le testament d’Olympe
  L'échange des princesses

Chantal Thomas est une écrivaine française, née en 1945. Historienne universitaire, elle est spécialiste du XVIIIe siècle.
Le Prix Femina lui a été attribué en 2002 pour son premier roman "Les Adieux à la reine".

Les adieux à la reine - Chantal Thomas

Trois jours qui ont compté.
Note :

   Les «adieux à la reine» fut Prix Femina 2002, Chantal Thomas est directrice de recherches au CNRS. C'est dire que ces «Adieux à la reine» ne sont pas précisément un délire festif ou une fiction décoiffante. La Reine, c'est Marie-Antoinette. Les adieux, ce sont ceux d'une Agathe-Sidonie Laborde, lectrice (seconde-lectrice) à la Cour de Marie-Antoinette, qui a fui Versailles et se retrouve exilée à Vienne. Les trois jours qui ont compté sont les 14, 15 et 16 juillet 1789.
   
   C'est Agathe-Sidonie qui, depuis Vienne, tout juste vaincue par Napoléon, se remémore les trois derniers jours à la Cour. Et qui les retrancrit fidèlement avec les analyses subséquentes comme peuvent en faire les témoins d'un évènement bouleversant avec un minimum de recul.
   
   La construction du livre est ainsi faite qu'on attaque par les états d'âme et les difficultés de la vie des nobles français exilés à Vienne et rattrapés par l'Histoire de France sous les traits des armées napoléoniennes. On terminera aussi par un épisode concernant cette période. En sandwich, les trois fameux jours de 1789 à Versailles. Autant le dire, j'ai eu du mal à adhérer à la part viennoise du roman (trop de crème? Non, c'est un roman! Pas un gâteau!). Ca vient plutôt en trop, ou peut être Chantal Thomas n'a-t-elle pas su suffisamment lier les deux?
   
   Par contre, ces trois derniers jours qui signent la fin d'une dynastie, et bien plus même, d'une civilisation pourrait-on dire, sont magnifiquement détaillés et écrits. Pas de spectaculaire, pas d'ennui comme on en trouve dans certains romans historiques. Beaucoup de psychologie en contrepoint du fil des évènements, et manifestement Chantal Thomas connait son sujet. Le parti-pris est celui de la Reine, ou d'une admiratrice de la Reine et de la Cour qui l'entoure, et c'est un angle intéressant, inhabituel.
   
   Pas didactique pour un sou, sans concessions pour du roman-spectacle qui ferait passer la « pilule historique », Chantal Thomas nous a écrit un témoignage, fictif bien entendu, de première main sur la chute des Capétiens. Et ce témoignage dépasse largement le cercle des passionnés d'histoire pure.
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critique par Tistou




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Souvenirs d'une nuit d'Histoire
Note :

   Agathe Laborde, la lectrice de la reine Marie-Antoinette, raconte les derniers jours de la Cour à Versailles. Elle est émigrée en Autriche, à Vienne, et elle se souvient...
   
   De Versailles, sa puanteur, ses miasmes, sa crasse que tentent désespérément de masquer les froufrous et les parfums des courtisans. Des pièces où les rats font la sarabande la nuit venue, où la vermine grouille dans les perruques, où l'ombre est le royaume d'un peuple de rongeurs trottinant pour festoyer des remugles des Grands. Elle se souvient d'un Versailles d'où les enfants sont totalement absents, écartés très vite chez les nourrices au fin fond des campagnes. De personnages aussi discrets qu'importants à l'image de l'Historiographe de Louis XVI, perdu au fin fond du château, sous sa soupente, entouré de livres, de cartes et de parchemins qui encombrent le moindre recoin (il dort sur une paillasse au fond d'une vieille armoire... remplie de livres!).
   
   Elle se souvient de cet homme haut en couleurs et en senteurs épouvantables: le capitaine de La Grande Ménagerie qui ne se lave jamais et exhale des fumets plus atroces que ceux des animaux de la Ménagerie. Il regarde mourir, impuissant et triste, les uns après les autres, les grands animaux de zoo royal, le lion et l'éléphant, symboles de l'avenir menaçant la royauté française.
   
   Agathe se souvient du Petit Trianon, seul endroit de Versailles où la Reine est enfin elle-même: gaie, simple, fraîche et riante. Marie-Antoinette, frivole, virevoltante, insouciante, ne pouvant pas se concentrer longtemps sur une lecture mais aimant feuilleter, inlassable, son Cahier des Atours, roman vivant des toilettes qu'elle a portées. Le Petit Trianon, paradis de l'intimité où la Reine peut être une mère attentive et aimante, sans avoir à respecter la pesante étiquette de la Cour, où elle peut rire, folâtrer aux côtés de son amie la plus chère, Gabrielle de Polignac, aussi lisse et imperturbable qu'une goutte d'eau glissant sur les plumes d'un cygne.
   
   Elle revoit encore, l'amoureux secret de la Reine, qui la guette et l'attend sans espoir et avec une constance tellement pitoyable qu'elle en devient belle. La vie versaillaise peut être paisible et sordide, belle et répugnante, cage dorée caquetante où s'ébattent, vainement, les locataires d'une volière bruyante qui n'attend qu'une seule et unique chose: un regard de leurs majestés, l'espoir infime d'être remarqué après une interminable station debout (il faut avoir jarrets et mollets bien musclés pour résister au train d'enfer de la Cour!).
   
   Puis affluent les souvenirs de l'incertitude de la situation politique: Versailles est muet, a le souffle court, est insomniaque et perd tous ses repères: on se parle sans prendre garde au rang de son interlocuteur, c'est qu'il fait sombre dans les couloirs jonchés de détritus où s'avachissent les courtisans, effrayés par l'attente et l'angoisse, abasourdis par le départ des serviteurs!
   
   La nuit du 15 Juillet 1789 est lourde d'angoisse après la prise de la Bastille, forteresse réputée imprenable! Les manants ne devraient pas tarder à venir chahuter la Cour à Versailles, on dit que le Peuple serait en route, on dit qu'il a des armes, on dit qu'il y a des tracts distribués dans les rues sur lesquels 286 noms à abattre pour que les réformes se fassent, on dit beaucoup de choses moins rassurantes les unes que les autres. Pourtant le peuple semblait joyeux selon les journaux! Le temps s'écoule lentement lorsque les bougies ne brûlent pas, lorsqu'il fait plus sombre que dans un bois, lorsque les conversations, à voix basse, se tiennent sans se voir, lorsque l'errance dans les méandres du château est lugubre. Pourquoi a-t-on laissé les philosophes colporter des idées subversives comme celle du droit au bonheur ou de l'émancipation par son travail? Voilà où cela mène: à la peur glaçante, à l'envie de fuir au plus vite le navire qui est en train de sombrer. Que l'on regrette le temps de Louis XV où les auteurs appartenaient aux Princes sans avoir le privilège de manger à leur table, mais une voix s'élève dans le noir "Tous les Philosophes ne sont pas de "beaux esprits", des amuseurs. Les vrais Philosophes sont indépendants. Ils travaillent. Ils pensent. (les derniers mots étaient soulignés avec une emphase qui se voulait blessante) Il y a du bon et même de l'excellent chez les Philosophes. Qui n'a pas lu L'Esprit d'Helvetius ou Le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau ne saisit rien de la dynamique de l'époque." (p 85 et 86).
   
   Sous la plume et par le prisme du regard de Chantal Thomas, la nuit, à Versailles, devient une scène de roman fantastique: les ombres deviennent le domaine des sorciers et autres êtres magiques inquiétants. Versailles est un navire en perdition que son capitaine ne contrôle plus. C'est la fin d'un monde. Les vagues de peur succèdent aux semblants de mondanité: Versailles est dans l'attente de l'arrivée de la Révolution à ses portes et de la fin d'un style de vie tandis que La Panique étreint les logeants du château.
   
   Le château est ouvert aux quatre vents: il n'y a pas une grille à avoir une serrure; c'est devenu le règne de l'obscurité, celle qui permet de se cacher, de se terrer mais aussi celle qui permet de ne pas voir ce que l'on ne veut surtout pas voir: la réalité sordide et terrible d'un univers qui s'écroule dans le fracas de l'angoisse. Versailles, dans une ambiance digne du fantastique, se transforme en une étrange Cour des Miracles: les réduits, logements des courtisans, sont mis à sac, les malles s'empilent, les voitures sont chargées, les rats quittent les lieux insalubres de la royauté qui s'effondre. La sédition est dans les rangs des serviteurs qui n'ont plus peur du bâton ni de la canne de leur maître: "Tu sais ce que j'ai fait hier matin quand le duc de Richelieu est entré? Non, quoi? Rien. Tu veux dire que tu n'as pas frappé deux fois du pied en clamant: Son Excellence le duc de Richelieu? Je n'ai pas moufté. Le duc s'est arrêté à l'entrée du salon, a attendu. M'a regardé. Rien. Rien, j'te dis (il hurlait, fou de son audace, et gigotait des jambes contre la statue). Tout duc et pair de France qu'il est, je n'ai rien fait. Pas un mouvement, pas un mot. Et pourquoi l'annoncer? Il le sait comment il s'appelle. Il a beau être une ruine avant l'âge. Un dégénéré, un fruit pourri des débauches de son père, il sait quand même comment il s'appelle. Son nom, c'est la dernière chose qu'on oublie." (p 124)
   
   Agathe se souvient également, après cette nuit d'interrogations, de la fuite des courtisans qui abandonnent non seulement le château de Versailles mais aussi et surtout leurs enfants confiés aux nourrices à la campagne "C'est des gens qui partaient avec bagages que j'ai gardé l'image la plus vive. A cause de leur allure ridicule. A cause d'un mélange d'empressement et d'empêchement, de leur maladresse, touchante, qui se révélait à nu. Par leur seule manière de fuir, ils dérogeaient. C'était peut-être là l'origine de leur honte: non pas s'enfuir, mais qu'il faille s'enfuir dans ces conditions. Sans une tenue de voyage décente, comme le soulignait à son propre usage la Reine, quelques heures auparavant. Beaucoup, cependant, encore plus égarés par le sentiment d'urgence, s'en allaient les mains vides. Il leur semblait que leur vie tenait à un fil, que s'ils tardaient ils allaient périr victimes d'un massacre collectif." (p 204 et 205)
   
   Quitter Versailles déchire le coeur d'Agathe Laborde: l'adieu à la chambre minuscule et aux livres tant aimés et lus, cocons douillets et chaleureux, est touchant et empreint d'une intense émotion car la vie ne sera plus jamais la même pour cette admiratrice lointaine, par le rang, de la Reine.
   "Versailles était ma vie. Et comme pour ma vie, je ne m'étais jamais vraiment représenté ce que pouvait en être la dernière journée. Ni même qu'il y aurait une dernière journée, avec un matin, un après-midi, un soir, et rien d'autre de l'autre côté de la nuit. Rien de connu en tout cas. " (p 223)
   
   Chantal Thomas dans "Les adieux à la Reine" réussit à nous faire vivre les derniers jours de Versailles, symbole de la puissance royale, entre terreur, angoisse et regards amusés sur les moeurs hallucinant des courtisans, faune extraordinairement exotique. Marie-Antoinette apparaît certes frivole, insouciante, éprise de plaisir et de belles choses, mais aussi fragile, délicate et terriblement perdue dans un monde où la méchanceté et le mordant sont de mise. L'Histoire se construit sur d'infiniment petits hasards qui font que quelques instants d'hésitation, d'incertitude, provoquent la basculement d'une vie, d'un monde, d'une époque. Nous sommes pris dans le piège sombre, oppressant et angoissant de l'attente d'un drame imminent, le souffle coupé, le coeur battant la chamade, à l'écoute du moindre bruit venant de l'extérieur. Le trou noir de la Révolution absorbe, lentement, irrémédiablement, les fastes délabrés d'un monde à l'agonie. Une belle fresque du crescendo d'une panique historique!
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critique par Chatperlipopette




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Prenant mais caricatural
Note :

   Une ancienne lectrice de Marie-Antoinette, réfugiée à Vienne depuis la Révolution, se souvient de ses trois dernières journées passées à Versailles les 14, 15 et 16 juillet 1789. Ces trois jours, qui correspondent au début de la Révolution, représentent aussi un chamboulement complet de la vie et des usages de Versailles. Cette vie, réglée par l’étiquette héritée de l’époque de Louis XIV, et placée sous le regard constant des courtisans, des quémandeurs et des domestiques, devient pour Louis XVI et Marie-Antoinette une vie de solitude puisque même les amis les plus chers – et en particulier Gabrielle de Polignac – prennent la fuite.
   
   On se rend compte, à travers ce livre, à quel point les informations extérieures arrivaient difficilement à Versailles : ainsi, il faut presque une journée pour que la Cour ait la confirmation de la prise de la Bastille, les rumeurs les plus diverses circulent, que les courtisans cherchent péniblement à confirmer ou à démentir, confrontant entre eux leurs informations, et gagnés bientôt par la panique et le désir de fuir.
   
   La narratrice, qui voue une admiration sans bornes à la reine, et qui souhaite rester à ses côtés en ces temps troublés, est contrainte par Marie-Antoinette de partir avec la famille de Polignac : elle revêtira les vêtements de la favorite de la reine pour la protéger en cas de rencontre fâcheuse avec les révolutionnaires.
   J’ai trouvé que c’était un roman assez brillant, historiquement très bien documenté, et qui semble restituer fidèlement l’état d’esprit qui pouvait exister au château de Versailles et l’atmosphère d’incertitude et de terreur qui a pu s’emparer de la noblesse.
   
   En revanche, j’ai trouvé trop caricaturaux les personnages de Louis XVI et de Marie-Antoinette : le livre ne montre de la reine que ses qualités et sa grandeur d’âme, ainsi que sa dignité et son altruisme dans l’adversité, pendant que le roi est présenté comme un benêt, complètement dépassé par les événements, qui se goinfre aux repas et ne s’intéresse qu’à des broutilles alors que son trône vacille. Je n’ai pas trouvé ces portraits convaincants et je pense que le couple royal aurait pu être montré de manière plus nuancée.
   Je pense aussi que les révolutionnaires auraient pu être dépeints autrement que comme des brutes sanguinaires, mais il est vrai qu’on nous montre ici le point de vue de la noblesse, et que ce point de vue ne peut être que caricatural.
   Bref, je conseille plutôt ce livre, intéressant, et qui sait rendre l’histoire très vivante.
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critique par Etcetera




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La lectrice
Note :

   "Les Adieux à la Reine" sont ceux de la favorite, Gabrielle de Polignac, que la Reine Marie Antoinette aide à s'enfuir hors de France, grâce à un stratagème, en se servant de sa lectrice du moment, cette Agathe-Sidonie Laborde qui est aussi la narratrice.
   
   J'ai beaucoup aimé cette lecture que je viens de terminer. Un bon roman historique sur les premières journées de la Révolution française, vues et racontées par la lectrice royale, en 1810, alors qu'elle s'est réfugiée à Vienne, dans le quartier des émigrés, une fois terminée l'épopée napoléonienne.
   
   Elle raconte les trois premières journées de la Révolution française, à sa façon, comme elle les a vécues, en lectrice très proche de la Reine qu'elle aime et admire mais aussi en tant qu'observatrice très humble, aux côtés de tous ceux qui, à Versailles, étaient logés dans les Communs du château,
   
   Le point de vue est original: si près des Grands, les observant sans cesse, et si modeste cependant, par sa fonction, elle est presque invisible et pourtant au premier plan. Elle aime et défend la Reine, beaucoup moins la famille de Polignac.
   
   Le contraste est saisissant entre les excès, les parures et les beautés de Versailles, en cet été 1789 et les trois jours décrits ici dans le détail, sans aucun ennui: les 14, 15, 16 juillet, avant la grande débandade de tous les habitants logés au Château, ces nobles qui abandonnent, sans scrupules, en un instant, le roi, la reine et leurs enfants qu'ils savent condamnés d'avance et qu'ils ne songent pas un instant à défendre. Ils s'en vont, affolés, désorientés, démunis, comme dans une volière, laissant seule derrière eux la famille royale.
   
   Voici un passage parmi tous ceux que j'ai particulièrement aimés
   Marie Antoinette est furieuse quand elle apprend que son époux n'a pas suivi son conseil de partir immédiatement à l'étranger, eux aussi. C'est l'heure de la lecture mais rien ne lui plaît jusqu'au moment où la lectrice choisit un recueil de récits de Madame de La Fayette.
    « Une page de La princesse de Montpensier s'offrit d'elle-même:
   "Un jour qu'il revenait à Loches par un chemin peu connu de sa suite, le duc de Guise, qui se vantait de le savoir, se mit à la tête de la troupe pour lui servir de guide; mais, après avoir marché quelque temps, il s'égara et se trouva sur le bord d'une petite rivière qu'il ne reconnut pas lui-même. Toute la troupe fit la guerre au duc de Guise de les avoir si mal conduits, et, étant arrêtés en ce lieu, aussi disposés à la joie qu'ont accoutumé de l'être de jeunes princes, ils aperçurent un petit bateau qui était arrêté au milieu de la rivière, et, comme elle n'était pas large, ils distinguèrent aisément dans ce bateau trois ou quatre femmes, et une entre autres qui leur sembla fort belle, habillée magnifiquement, et qui regardait avec attention deux hommes qui pêchaient auprès d'elle. Cette nouvelle aventure donna une nouvelle joie à ces deux jeunes princes et à tous ceux de leur suite: elle leur parut une chose de roman."
   Je lisais. Tout s'était tu autour de moi. La Reine écoutait. Je n'avais pas besoin de voir l'expression de son visage pour en être sûre. Cet espace, qui, à mon arrivée, était occupé par le chaos, devenait limpide, ordonné. Il était l'intérieur même de son esprit Je lisais. Il y avait une douceur et une fierté secrète dans ma voix. Elle avait réussi cette merveille: libérer la Reine de l'étau de fureur et de regrets. La Reine s'abandonnait à la suite des mots comme à des notes de musique. Elle renaissait et j'étais l'instrument de sa renaissance… Mais lorsqu'on annonça Gabrielle de Polignac, la Reine aussitôt m'échappa. »

   
   Il me reste maintenant à lire son dernier livre de 2013, "L'échange des Princesses" et à voir le film de Benoît Jacquot, Prix Louis Delluc du meilleur film de 2012

critique par Mango




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