Lecture / Ecriture
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La Mise à nu des époux Ransome de Alan Bennett

Alan Bennett
  La Reine des lectrices
  La Mise à nu des époux Ransome
  So Shocking !
  La Dame à la Camionnette

Alan Bennett est un écrivain et acteur britannique né en 1934.

La Mise à nu des époux Ransome - Alan Bennett

Du neuf avec du vieux
Note :

    Vendredi, à l'heure de la pause déjeuner, j'ai décidé d'affronter la chaleur torride pour m'offrir un petit cd rock et le dernier Tracy Chevalier. Résultat: j'ai vu sur une étagère un livre d'Alan Bennett, dont j'avais beaucoup aimé "La Reine des Lectrices" et, sans même regarder le résumé, je l'ai ajouté à la liste de mes emplettes. Je l'ai ouvert le soir même dans le métro et, faute de temps ce week-end, ce n'est qu'aujourd'hui dimanche que je me suis posée sur mon canapé, le temps de venir à bout de ce court roman.
   
   Il y est question des Ransome, qui, en rentrant chez eux un soir, découvrent que leur appartement a été intégralement vidé de son contenu. Cette situation absurde permet paraît-il à Alan Bennett d'égratigner sans vergogne le couple et ses petits compromis (cf l'édition française). Si je l'avais lu, le résumé m'aurait fait espérer beaucoup de situations cocasses ou autres qui, en réalité, ne sont que de micro-événements dans ce roman sympathique mais un peu décevant.
   Certes, Mrs Ransome réalise que son intérieur petit bourgeois ne lui manque pas et constituait plutôt un frein à son émancipation, la maison étant tenue sous la houlette tatillonne de son époux. Le couple n'en est pas vraiment un, Mrs Ransome n'est pas épanouie et, en quelque sorte, la conclusion de l'histoire lui permettra de tourner la page et de mener enfin sa vie comme elle l'entend. Malgré tout, le résumé reste très trompeur et ce récit qui semble prometteur et a priori riche en péripéties n'est qu'une gentille comédie idéale pour passer un moment à la plage ou pour se distraire le temps d'un trajet en train.
   
   Je n'ai pas retrouvé l'humour de "La Reine des lectrices" (est-ce le fait de ne pas l'avoir lu en anglais cette fois-ci?). Les scènes invraisemblables ne m'ont pas particulièrement étonnée et, au final, même si cette lecture a été pour moi un vague divertissement, je ressors avec un sentiment assez mitigé. Une jolie bluette britannique mais, si vous cherchez une idée de lecture dans le même genre, vous trouverez beaucoup mieux ailleurs.
   
   Au passage, ce roman vient d'être réédité en France mais il avait déjà été publié en 1999.
    ↓

critique par Lou




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Pince sans rire
Note :

   Mr et Mrs Ransome incarnent la quintessence de la bourgeoisie londonienne, coincée entre conformisme et snobisme primaire. Leur vie de couple est tellement réglée depuis des lustres qu’ils ne s’aperçoivent même pas qu’ils ne se parlent plus, ne se connaissent plus. L’habitude les a rendus sourds et aveugles à la dissolution de leurs relations. Jusqu’au jour où un événement extraordinaire bouleverse l’ordonnancement de cette vie robotique.
   En rentrant d’une soirée à l’opéra (Ah Mozart!), les Ransome découvrent leur appartement vide. Leur mésaventure ne ressemble pas cependant à un cambriolage ordinaire, avec porte ou fenêtre fracturée, meubles éventrés, lingerie souillée abandonnée sur le sol. Leur appartement est totalement vide: plus de meubles, de rideaux, de matériel culinaire, de vêtements, pas même une feuille de papier toilette!
   Le désarroi engendré par le choc donne lieu à quelques scènes absurdes, comme celle où Mr Ransome est obligé de partir à la recherche d’une cabine téléphonique pour appeler la police. Alan Bennett ne se prive pas alors de mettre en scène un échange ubuesque avec les services de secours.
   
    De son côté, Mrs Ransome est d’abord fort ébranlée: «Il était plus d’une heure du matin lorsque Mr Ransome regagna son domicile. Mrs Ransome, qui commençait à se ressaisir, se trouvait dans la pièce qui avait été leur chambre, assise le dos au mur à l’endroit où elle se serait normalement allongée si leur lit n’avait pas disparu. Elle avait abondamment pleuré pendant l’absence de Mr Ransome, mais avait désormais séché ses larmes et décidé de prendre les choses du bon côté.
   Je te croyais mort, dit-elle à son mari.
   Mort ? Pourquoi ?
   Un malheur n’arrive jamais seul. »

   
   Alors que son époux, avoué de profession, rationalise le désastre et reprend peu à peu le cours de sa méticuleuse existence, Mrs Ransome se doit de reconstituer le cadre de leur home. Elle s’aperçoit alors que la disparition de leur mobilier lui apparaît comme un soulagement. L’effacement de leur cadre de vie lui ouvre des horizons nouveaux: elle entreprend l’exploration de magasins où elle n’aurait jamais mis les pieds auparavant; sacrilège, elle achète un fauteuil à bascule en rotin qui lui procure la douceur d’un confort inattendu… Elle réalise qu’elle se perçoit indépendante des marqueurs de sa caste, et en tire une satisfaction grandissante. Le vide total des lieux devient l’aventure de sa vie. «…À l’occasion, elle retournait dans la boutique (du commerçant Anwar, critiqué par son époux) et s’achetait une mangue ou une papaye pour le déjeuner: modestes aventures il est vrai, mais qui n’en constituaient pas moins autant d’infractions, de timides explorations, et dont – ne le connaissant que trop - elle s’abstint de révéler l’existence à son époux.» ( Page 33)
   
   Vient le moment où le mystère s’éclaircit néanmoins. Par quel hasard curieux notre exploratrice détient le bout du fil à dénouer, je passerai sous silence les circonstances de l’imbroglio, car Alan Bennett a concocté là un curieux tour de passe-passe. Il nous montre par là le peu d’intérêt qu’il accorde à la vraisemblance du ressort, puisque très vite ce sont les effets rencontrés lors de la réintégration dans leur univers antérieur qui suscitent notre curiosité. Fidèle à sa récente philosophie de vie, Mrs Ransome aménage le décor en synthétisant ses désirs; elle positive, tandis que Mr Ransome «n’avait pas tiré un grand bénéfice de toute cette histoire. Visiblement imperméable aux événements, il n’avait ni évolué, ni gagné en stature, contrairement à son épouse». Mais un jour, il est victime d’une attaque cérébrale, en fâcheuse posture «une cassette dans une main, une photo cochonne dans l’autre. L’exemplaire du Turbot gisait ouvert à côté de lui. Mr Ransome était resté conscient mais ne pouvait bouger.»( P 110).
   Ce fatal accident devient le déclencheur qui permet de comprendre pourquoi les Ransome en sont arrivés à mener leur vie en parallèle: la résolution du deuil de leur petit Donald, l’enfant qu’ils n’auront pas pu voir grandir, et le repli sur les jardins secrets. L’épisode de la cassette, autre moment drolatique du partage du couple, permet de donner enfin à Maurice Ransome sa posture d’homme comme les autres. Et pour ma part, j’ai été touchée par l’attitude et la tendresse, certes maladroite et fatale, mais bien réelle avec laquelle Mrs Ransome l’accompagne dans sa dernière audition de Dame Kiri Te Kanawa. (Ah Mozart!) C’est à ce moment ultime que Mr Ransome retrouve son prénom, Maurice. Pour sa part, Mrs Ransome n’est prénommée Rosemary qu’une seule fois, au cours de l’entretien qui lui est accordée par la psychologue chargée de l’aider à surmonter le traumatisme généré par la situation: Alan Bennett suggère-t-il ainsi que seule la détresse parvient à casser la rigidité du conformisme, ce qui permet aux individus de réintégrer leur humanité.
   
   Fidèle à lui-même, Alan Bennett pratique un humour caustique qui fait mouche. Il manie à merveille la dérision pince sans rire qui définit si bien l’esprit britannique. Il y mêle une distanciation par l’absurde qui relève à point l’ironie de la critique sociale. Ce point de vue distancié n’en est que plus décapant.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Plutôt déçue
Note :

   Un soir banal, en rentrant de l'opéra, Mr et Mrs Ransome, incarnation de la petite bourgeoisie anglaise dans ce qu'elle a de plus conventionnel et de plus stéréotypé, retrouvent leur appartement cambriolé, et même, pour ainsi dire, complètement vidé: tout a disparu, des rideaux aux plinthes en passant par la marmite qui était dans le four. Mr Ransome cherche aussitôt les coupables parmi d'éventuels ennemis du couple, mais l'enquête de la police piétine, et conclut à une plaisanterie de mauvais goût, conclusion qui laisse Mr Ransome plus que dubitatif. Mrs Ransome, quant à elle, tout d'abord effondrée, se réinvente une nouvelle vie, rachetant jour après jour produits de première nécessité, vêtements et mobilier: la voilà qui se reconstitue un petit intérieur douillet, à coup de meubles dépareillés et bon marché, ce qui ne fait pas vraiment la joie de son époux, figé dans ses préjugés de caste complètement ridicules et surannés. Mr Ransome, en effet, ne supporte pas les écarts de langage, et son seul plaisir est d'écouter au casque les œuvres du divin Mozart sur son équipement stéréo hors de prix (qui a, bien évidemment, disparu avec le reste de l'appartement, au grand désespoir de Mr Ransome). Pendant que ce dernier reprend une vie normale, Mrs Ransome découvre de nouvelles possibilités dans un monde qu'elle ne comprend pas, peuplé de créatures aux manières extravagantes: épicier pakistanais chez qui elle n'avait jamais mis les pieds auparavant, inspecteurs de police stupides et grossiers, faune abrutie et impudique qui se pavane à longueur de journée dans les talk-shows télévisés... Les mois passent, et le couple continue désespérément à chercher une explication à cet étrange cambriolage. Jusqu'au jour où ils reçoivent la facture d'un garde-meubles dans lequel ils n'ont jamais mis les pieds. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils n'imaginaient pas ce qu'ils allaient y découvrir...
   
   Déjà rendu célèbre par son charmant, quoique un peu vain, précédent opus, "La Reine des lectrices", Alan Bennett se lance avec ce nouvel ouvrage dans la satire grinçante de la bonne société anglaise. Nous voilà donc plongés dans le quotidien entièrement chamboulé d'un couple de petits bourgeois pétris de conventions et de préjugés, dont la "mise à nu" matérielle incarnée par le cambriolage conduit à une mise à nu psychologique, révélant le vide absolu d'une existence entièrement tournée vers la possession matérielle à l'excès, dans une dynamique qui n'est pas sans évoquer un croisement savoureux entre "La Cantatrice Chauve" de Ionesco et "Les Choses" de Perec. Avec ce cambriolage, c'est tout le voile fragile des conventions qui se déchire, laissant apparaître les failles d'un couple mal assorti, avec un mari snob, ridicule et insupportable, véritable petit tyran domestique qui reprend sa femme sur chaque mot, et une épouse transparente, complètement soumise à son époux, un peu nunuche, un peu potiche, mais rêvant d'une existence plus fantaisiste et moins figée, moins routinière. Malgré l'aspect un peu caricatural de ces deux personnages, on sourit de leurs petites misères, de leurs compromis ridicules, de leurs dissimulations et de leurs demi-mensonges, dont ils ne sont d'ailleurs dupes ni l'un ni l'autre. Néanmoins, le lecteur reste un peu sur sa faim en refermant ce livre à peine plus long qu'une nouvelle (un peu plus de cent pages...): sans doute Bennett aurait-il pu développer davantage son intrigue, tout en gardant ce dénouement volontairement ouvert qui fait tout le charme du roman, même si certains lui reprocheront son côté bien-pensant et convenu. La révélation de la véritable cause du cambriolage, par exemple, aurait pu être étoffée davantage, au lieu d'être évacuée en quelques paragraphes, comme si elle n'avait finalement pas tant d'importance que cela. Car c'est peut-être là le défaut le plus saillant d'Alan Bennett: sacrifier son intrigue au plaisir de la satire corrosive des conventions de la "middle class" anglaise. L'impression majeure qui reste donc de ce roman est sans doute celle de l'inachèvement, et bien des lecteurs seront déçus par ce livre plein de promesses qui ne les tient finalement pas toutes.

critique par Elizabeth Bennet




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