Lecture / Ecriture
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Les remembrances du vieillard idiot, d'Alfred Hellequin de Michel Arrivé

Michel Arrivé
  Une très vieille petite fille
  Les remembrances du vieillard idiot, d'Alfred Hellequin
  L'homme qui achetait les rêves

Michel Arrivé est écrivain et linguiste français né en 1936 et mort le 3 avril 2017.

Les remembrances du vieillard idiot, d'Alfred Hellequin - Michel Arrivé

La renaissance d'Adolphe Ripotois
Note :

   Titre entier: "Les remembrances du vieillard idiot, d'Alfred Hellequin avec des fragments de la biographie d'Adolphe Ripotois et de ses œuvres inédites"
   
   
    Tout est parti de la lecture d'un article de Lansana Bérété paru dans le premier numéro des Cahiers de l'Institut, revue consacrée aux fous littéraires, sur un certain Adolphe Ripotois. Je m'étais ici même ouvert de ma perplexité devant ce personnage, allant jusqu'à remettre en cause, faraud que j'étais, son existence. Là-dessus me parvint un mot de Michel Arrivé qui, ayant pris connaissance de la notule en question, m'aiguillait vers son roman, "Les remembrances du vieillard idiot", dans lequel je trouverais sans doute de quoi satisfaire ma curiosité. Le livre est épuisé mais j'ai fini par mettre la main sur un exemplaire - un rien défraîchi, certes, le genre d'objet qui rendu dans cet état à la bibliothèque d'Epinal vous vaudrait, non une amende à 25 euros mais plus sûrement le cachot et les fers - et je ne regrette pas les démarches entreprises pour pouvoir enfin entreprendre cette lecture. Michel Arrivé n'y signe que la postface qui fait suite au texte d'Alfred Hellequin, les "Remembrances" proprement dites. Celles-ci se composent d'un témoignage sur la vie qu'il mène à l'Hospice de vieillards de Châtel-sur-Loire, associé à un récit de souvenirs qui montrent comment ce professeur d'université en est venu à cesser ses activités pour se faire héberger dans cet établissement. Le tout est entrelardé de fragments de la biographie et des œuvres d'Adolphe Ripotois, dont le seul lien avec Hellequin serait le lycée Condorcet où celui-ci aurait pu être l'élève de celui-là à la fin des années 1940.
   
   Au total, le livre est une construction complexe et stimulante qui part dans quatre directions (au moins): le récit asilaire (l'hospice au jour le jour), le récit universitaire (la morne vie d'un professeur vaguement dépressif), la découverte d'un homme et d'une œuvre dignes de figurer au Panthéon des fous littéraires et pourtant encore bien obscurs. Adolphe Ripotois y apparaît comme un homme qui, loin d'être fou au départ, construit patiemment sa folie par ses recherches et ses préoccupations. Son œuvre: un roman énigmatique (La Mutilation), des "Souvenirs", des "Notes", des "Textes" qui tous semblent animés d'une même préoccupation, se rendre illisibles. Ripotois, cherchant à écrire un "Traité de l'illisibilité", supprime peu à peu certaines lettres de ses écrits avant de les caviarder complètement (un processus qui semble aussi gagner son langage oral, jusqu'à une forme d'aphasie) ce qui rend son œuvre extrêmement fragmentaire. Il n'en surnage aujourd'hui que certains aphorismes bien connus ("Ce qu'il y a d'odieux avec les mots, c'est qu'on n'est jamais le seul à les utiliser. Comme l'argent: écrire, c'est payer. Il faudrait se faire faux-mot-nayeur"; "La meilleure façon de parler, c'est de mettre un mot devant l'autre et de recommencer"; "Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R", Notes).
   
   Michel Arrivé avait, dès 1977, entrouvert la porte, Lansana Bérété est sur le point de l'ouvrir en grand, annonçant, à la fin de son article, une prochaine édition des œuvres de Ripotois ainsi qu'un "Adolphe Ripotois ou l'impossibilité d'écrire" par Alfred Hellequin. Il est temps que le monde découvre ce personnage singulier à qui l'on souhaite la même reconnaissance, tardive mais lumineuse, que celle que connaît aujourd'hui Jean-Baptiste Botul. La réédition du roman de Michel Arrivé serait également une initiative louable dans cette perspective.

critique par P.Didion




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