Lecture / Ecriture
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Sous le volcan de Malcolm Lowry

Malcolm Lowry
  Sous le volcan

Malcolm Lowry est un poète et romancier britannique né en 1909 et mort en 1957.

Sous le volcan - Malcolm Lowry

Descente aux enfers
Note :

   "LE" volcan ? Non. Il y en a deux dans ce roman. Popocatepetl (5426 m.) et Ixtaccihuatl (5286 m.) : "la montagne qui fume" et "la femme blanche" en nahuatl. La légende raconte que lorsque le guerrier Popoca partit au combat, la princesse Mixtli se donna la mort, pensant ne plus revoir son aimé… Avec ces volcans à l'horizon, Quauhnahuac, cadre de ce roman, est présentée comme une cité touristique, verdoyante et réputée, au sud de la capitale fédérale, mais le lecteur y découvre la proximité du Jardin d'Eden et de l'Enfer. Le Consul aura-t-il le choix entre les deux? Je n'évoquerai pas la dimension autobiographique de l'œuvre.
   
   "Under the volcano" comprend quatre personnages principaux. Yvonne, une actrice de Hollywood — de ce temps où les films américains en noir et blanc faisaient un travelling du côté d'Acapulco — chargée de valises décorées d'étiquettes d'hôtels de luxe. Le Consul britannique, Geoffrey Firmin, qui vient de divorcer de l'actrice et qui reste lié à l'alcoolisme. Hugh, le jeune demi-frère du Consul, guitariste, marin et journaliste, concerné par les combats en cours en Espagne — nous sommes en novembre 1938. Et puis un ami français du Consul, Jacques Laruelle, qui prolonge son séjour à Quauhnahuac jusqu'au Jour des Morts de l'année suivante, et qui, parce que la guerre a été déclarée, s'apprête à repartir vers son pays. Tous trois, sont, ou ont été amoureux d'Yvonne. Elle a quitté le Mexique un an plus tôt, laissant le Consul s'enfoncer irrémédiablement dans l'alcool, tequila et mezcal. Lorsqu'elle revient tenter d'arracher le Consul à sa chute, à sa descente aux enfers — en une inversion du mythe d'Orphée et Eurydice — la belle Yvonne n'aura pas plus de réussite que les deux autres personnages.
   
   Sous le volcan c'est la chambre magmatique: la lave s'y accumule en attente de l'éruption… Mais laissons l'image géologique trop facile pour une autre, plus essentielle: la descente aux enfers. Celle-ci est inscrite dans le cadre d'une seule journée. Le Consul salue son voisin, croise un serpent dangereux près du Jardin protégé par une inscription menaçante, salue le retour d'Yvonne mais, rendu impuissant par l'alcool, il recule devant la reprise de leur relation amoureuse. Yvonne et Hugh font une excursion à cheval et découvrent des ruines du temps de Maximilien. Tous se retrouvent chez Laruelle et vont à la fête foraine. Puis sans lui, ils prennent l'autocar pour se rendre à une sorte de corrida. De retour à Quauhnahuac, le Consul leur échappe. Hugh et Yvonne partent à sa recherche, tous partageant un sentiment de culpabilité qui sera encore celui de Laruelle un an après... Derrière ses lunettes noires, le Consul a choisi les ténèbres.
   
   À résumer simplement quelques étapes de cette funeste journée, on ne peut faire comprendre les pièges qui guetteraient un lecteur persuadé que l'histoire se limite à une banale affaire de déchéance alcoolique. Les événements qui remplissent cette journée sont en effet submergés par des signes, par des réminiscences et des émotions, par des références littéraires, par le delirium tremens de Geoffrey, par des morceaux de monologue intérieur — puissante caractéristique de cette œuvre. Il faut organiser ces signes par-delà les thématiques qui se croisent ou se chevauchent: les coutumes mexicaines et les chants de la guerre d'Espagne, les hôtels et débits de boisson — cantinas — que fréquente Geoffrey, les dangereux paramilitaires qu'on croise sur une route et dont le repaire est justement l'une de ses cantinas préférées, l'ésotérisme étonnamment présent dans sa bibliothèque, les courriers à Yvonne qu'il n'a pas postés et ceux qu'il n'a pas lus… Il y a abondance de signes — réel ? imaginaire ? — qui semblent renvoyer à des récits cachés: les affiches pour un film, le cheval marqué au fer rouge du chiffre 7, la roue de la fête foraine, les têtes de mort en chocolat, etc... Jusqu'à atteindre parfois un sentiment de trop plein… Aussi peut-on comprendre que cet envoûtant roman-culte soit précédé d'une réputation d'œuvre difficile qui réclame du lecteur une attention supérieure.
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critique par Mapero




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Tentative d’éventration du genre romanesque
Note :

   Titre original : Under the Volcano,1947
   
    D'ordinaire, quand je rédige une notule de lecture, je me renseigne sur l'histoire du bouquin et de son auteur, histoire d'éviter de raconter trop d'âneries. Aujourd'hui, c'est impossible, je suis à Paris, à mains nues, sans le secours que pourraient m'apporter la consultation de quelques éléments de ma bibliothèque ou le tripotage de quelques appareils électroniques. Travail sans filet, donc, qui me donne l'occasion de chercher dans ma mémoire ce que je sais de Malcolm Lowry et de son œuvre. Pas grand-chose en vérité.
   
    Je sais que Perec a lu ce roman un nombre incalculable de fois dans sa jeunesse (il en est sans cesse question dans sa correspondance avec Jacques Lederer) et qu'une dizaine de citations du "Volcan" sont disséminées dans "La Vie mode d'emploi", je me mettrai à leur recherche dès mon retour.
   
    Je sais qu'on ne dit plus "Au-dessous du volcan" mais "Sous le volcan" depuis qu'une nouvelle traduction est venue jeter celle-ci aux oubliettes il y a quelques années. C'est la loi : vous passez votre vie à essayer de maîtriser un domaine, la littérature pare exemple, et quand vous croyez avoir accompli le plus dur, on vient vous dire que les traductions de tel ou tel ne valaient pas tripette, que la "Recherche" que vous avez mis des années à lire n'est pas du tout celle que Proust avait en tête, que les nouvelles de Carver ont été charcutées par son éditeur, qu'il faut aujourd'hui lire Queneau avec un sérieux papal et Kafka en se fendant la pipe, que voulez-vous, on vit trop longtemps.
   
   Je sais que ce roman est tenu pour une œuvre majeure du XXe siècle et, désormais, que cette réputation n'est pas usurpée. Je n'ose imaginer l'effet qu'il pourrait avoir sur un lecteur qui le découvrirait sans avoir lu Joyce, Döblin ou Faulkner : l'éventration du genre romanesque est aussi spectaculaire chez Lowry que chez ses aînés. Les ingrédients sont souvent les mêmes : vingt-quatre heures étirées sur six cents pages, voyage à l'intérieur des personnages sous la forme d'un monologue intérieur soumis aux cahots de la pensée et aux aléas du monde alentour, mélange des langues, ponctuation aléatoire, dialogues hachés, interrompus par des éléments perturbateurs (affiches publicitaires, menus de restaurant, horaires d'autocars, chiens errants, endormissement soudain...). Ce qu'ajoute Lowry à ce festival, c'est une cause, une source : l'alcool. Le personnage principal, consul déchu d'une petite ville du Mexique, vit dans un état d'ivresse permanent. Le retour de sa femme, Yvonne, lors de la journée qui sert de cadre au roman, lui donne une chance de changer de vie, de tirer un trait sur son passé et de repartir avec elle, ce qui ne se fera pas. Pour mettre en place un tel personnage, Lowry ne pouvait que connaître intimement l'alcool et je suis même porté à croire, pour certaines raisons, qu'une telle connaissance est nécessaire pour le saisir, de l'intérieur, de façon complète. Lowry a su mettre en mots le mélange d'asservissement brutal et de lucidité cosmique que connaît l'ivrogne, le vrai. C'est très rare. Car l'ivrogne, le vrai, en général, se tait : soit il boit, soit il meurt, soit, s'il a réussi à quitter la bouteille, il n'en parle pas. Il sait que les gouffres qu'il a arpentés - et les sommets qu'il a atteints - ne sont pas descriptibles, ne sont pas accessibles aux autres. L'ivrogne, le vrai, ne raconte pas comment "il s'en est sorti", il n'a rien à voir avec le fumeur repenti qui raconte à qui veut l'entendre sa première journée sans tabac : il vient de beaucoup plus loin, de zones beaucoup plus profondes qui ne se partagent pas. Que Lowry ait réussi à mettre en mots les sensations, le balancement de la pensée, la puissance démesurée mise au service de petits riens (les trésors d'ingéniosité qu'il faut développer pour masquer un tremblement), l'impuissance de l'entourage, la froide lucidité dans la course à la mort, tout ce qui fait la vie de l'ivrogne, du vrai, et l'épuise inexorablement, que Lowry ait fait tout ça est proprement sidérant. Jetons un œil sur la postface de Max-Pol Fouchet qui clôt cette édition : "On mesure le contresens qui consisterait à tenir ce livre pour un témoignage ou un roman "sur" l'alcool".
    La lecture alcoolique, cher Max, cher Pol, cher Fou, cher Chet, n'est pas un contresens, c'est un sens parmi d'autres offerts par Lowry : une lecture shakespearienne, une lecture biblique, une lecture conradienne, une lecture faustienne sont tout aussi possibles et il est certain que ce chef-d’œuvre ne peut être épuisé en une seule visite. Il faudra donc y revenir.

critique par P.Didion




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