Lecture / Ecriture
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Mise en bouche de Jo Kyung-Ran

Jo Kyung-Ran
  Mise en bouche

Mise en bouche - Jo Kyung-Ran

La saveur de la jalousie
Note :

   Je me rappelle mon étonnement de découvrir dans !"Les amants du Spoutnik" d’Haruki Murakami des héroïnes mangeant lors de leur premier rendez-vous des plats italiens. Non que cette cuisine ne dispose pas de séductions suffisantes pour conquérir les palais asiatiques, mais les recettes japonaises paraissent si typées et savoureuses que j’y lisais aussi un certain snobisme (qui est sans doute aussi le nôtre lorsque nous nous passionnons pour des recettes aux ingrédients exotiques). Dans "Mise en bouche" de Kyung-Ran Jo, l’héroïne (coréenne) s’est également spécialisée dans la cuisine de la péninsule et travaille dans un restaurant de Séoul nommé «Nove».
   
   Si elle a abandonné les cours de cuisine qu’elle donnait à domicile pour reprendre ce poste auprès du Chef qui fut son mentor, c’est qu’elle est en plein désarroi: abandonnée pour une de ses élèves, un ancien mannequin, elle a perdu le goût de vivre en même temps que la présence de son amant. Le roman est donc un parcours tant psychologique que gustatif, à la reconquête de ses sens et de son imagination culinaire.
   
   Disons-le nettement, l’intrigue ne va guère au-delà de ce postulat dans pratiquement tout le roman, tissé plutôt de réflexions, de souvenirs, de notations sur l’histoire de la cuisine. Ce sont ces notations qui font d’ailleurs tout l’intérêt du texte: le raffinement des recettes et l’érudition de la narratrice offrent un agréable voyage au cœur du goût, du destin du cuisinier antique Apicius aux vices et vertus du foie gras en passant par les considérations sur les outils du cuisinier et sur la psychologie qui doit présider aux choix des recettes en fonction de l’hôte à nourrir. Tout cela donne un côté théorique et abstrait au roman, en même temps qu’assez sensuel car les évocations gustatives sont assez réussies. On peine par contre à s’identifier à l’héroïne et à adhérer à son «chemin de croix» (c’est le revers d’un roman qui veut embrasser tous les aspects du rapport à la nourriture, du rejet de l’amie anorexique à la confusion de la gourmandise alimentaire et sexuelle). Étrange sensation d’une héroïne désincarnée dans ce déploiement de saveurs.
   
   Heureusement, la romancière sait déraper vers des territoires plus dérangeants, à l’image du final qui, s’il n’est pas forcément crédible, n’en est pas moins surprenant, lorsque se grippe la mécanique un peu vaine des scènes de cuisine au restaurant. Une conclusion cruelle et ambiguë qui ne m’a pas déplu.
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critique par Rose




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La vengeance est un plat... raffiné
Note :

   Jung Jiwon est une jeune "chef" talentueuse, à la tête d'une école de cuisine très courue qu'elle a aménagée avec l'aide de son compagnon, jeune architecte prometteur. La vie de Jung bascule le jour où son amour la quitte pour vivre avec la très belle Lee Seyeon, ex mannequin, une de ses élèves cuisinières: désespérée, languissant après un improbable retour de son amant, elle ferme les portes de son école et trouve refuge au cœur de la cuisine du "chef" du Nove, un des meilleurs restaurant, à Séoul, de spécialités italiennes. Lentement, sous le regard bougon et les remarques parfois rudes du "chef", Jung recouvre le goût de cuisiner et surtout celui de manger pour découvrir l'extraordinaire sensualité qui se cache, inconsciemment, au cœur de la préparation des plats: la nourriture devient une partition à la gloire des sensations et des plaisirs les plus fins.
   
   Le lecteur suit le cheminement intime de Jung, tout d'abord perdue et abasourdie par son désastre intérieur, puis renaissant par la grâce des aliments à travailler pour le plaisir des papilles des clients gourmets du Nove: la préparation, presque rituelle, des légumes, des viandes ou poissons, est une suite de rimes poétiques, d'images qui parviennent à titiller ses papilles et le laissent rêveur sur ces plats qu'il ne pourra jamais goûter autrement que dans la virtualité de sa lecture. La cuisine créative est un sacerdoce que l'on vit en s'oubliant pour offrir aux papilles de l'autre un don de soi: les saveurs savamment orchestrées, conjuguées selon les ingrédients et le dessein du cuisinier, artiste des couleurs, des flaveurs et du goût.
   
   Dans l'ambiance sensuelle de la cuisine raffinée, Jung se souvient de sa rencontre avec l'aimé, de leurs moments précieux et tendres où elle lui concoctait des plats savoureux, prémices à l'éveil des sens. Elle se souvient, elle raconte et souffre encore et encore parce qu'elle n'accepte pas, qu'elle ne peut pas accepter, le départ de l'amant: pourquoi est-il parti? Qu'a Lee Seyeon de plus qu'elle, elle qui garde Pauli, le chien de l'aimé, parce que la nouvelle conquête n'aime pas les chiens. Les douleurs de l'amoureuse abandonnée et du chien fidèle délaissé se mêlent pour donner lieu à une attente, celle d'un retour du passé. Au fil des souvenirs, des peines et des larmes, une tension, imperceptible au début, perce le rythme dansant de la préparation des plats dans la petite cuisine du Nove: une folie indicible se cristallise autour de certains aliments, derrière la musique cristalline des ustensiles qui s'ébattent, une note discordante apporte une dissonance sourde et pesante. Jung, plus déterminée que jamais, prépare une nouvelle recette, celle du plat raffiné d'une vengeance qui se déguste à l'aune du plaisir offert aux papilles: la langue est un mets pour lequel les cuisiniers peuvent rivaliser de virtuosité raffinée. Elle marine dans un bouillon de légumes, elle est tendrement nettoyée, préparée avec délicatesse, accompagnée de douces et envoûtantes fines herbes... ainsi celle que Jung prépare pour les gourmets du Nove, sera-t-elle servie avec une sauce d'ail, d'oignon et de cresson, ultime touche pour masquer l'odeur forte de la viande, prélude au repas, point d'orgue de sa carrière, point culminant de son art qu'elle délaissera aussitôt la dernière bouchée dégustée par son amant. Le lecteur pénètre, à la suite de Jung, une frontière de l'interdit, d'un tabou... pour le plus grand plaisir de frissonner et d'attendre une chute, qui peut laisser sur sa faim celui qui est trop dans l'explicite et ne se satisfait pas de l'opacité subtile de l'implicite.
   
   "Mise en bouche" est un roman d'une grande sensualité, celle qui associe sublime et raffinée délicatesse, l'amour à la cuisine: lorsqu'on aime, on donne toujours beaucoup de soi, comme le "chef" offre une partie de son âme à l'exigence des papilles délicates des gourmets. Le don qui, parfois, ne supporte pas l'abandon et qui, dans une orchestration subtile et précise de la folie, immole l'objet de sa jalousie sur l'autel de la vengeance. Kyung-Ran Jo, entre souvenirs d'enfance et effluves amoureuse de son héroïne, manie la chronique culinaire et la tension du récit avec subtilité, pour amener son lecteur, tout en émaillant le récit de petites notes incongrues, au dénouement qui laisse place, agréablement, à l'imagination de celui qui s'est laissé prendre au jeu.
   
   Un roman coréen qui sait prendre son temps et que l'on savoure pour en apprécier toutes les saveurs, celles des clins d'œil à l'histoire culinaire, aux marottes gustatives de certains personnages célèbres, à l'Italie aux mille et une couleurs rehaussée par l'inventivité asiatique. "Mise en bouche"...un roman qui donne envie de se mettre aux fourneaux pour notre plaisir et surtout pour le plaisir de l'autre: la cuisine est aussi une intense déclaration d'amour et un monde de sensualité.
   
   
   "L'amour de la bonne chère peut se comparer à l'amour entre un homme et une femme. Un cuisinier et un gourmet sont des partenaires idéaux: le cuisinier a pour vocation de rendre les gens heureux avec sa cuisine, le gourmet n'arrête jamais de penser à la bonne chère. Je pense aussi que les gens qui font l'amour passionnément sont certainement des gourmets." (p 114)
   
   
   "(...) Je sens mes papilles, mes milliers de papilles gustatives se réveiller une par une. Le goût est le sens qui donne le plus de plaisir. Le plaisir de manger peut en compenser d'autres. Il y a des moments où l'on ne peut rien faire d'autre que manger, où je ne peux me sentir exister qu'en mangeant.
   On dirait qu'il va y avoir une averse. De grosses gouttes de pluie tombent sur la table, signalant l'arrivée d'une tempête.
   Manger ou ne pas manger. Aimer ou ne pas aimer. C'est là une question pour les cinq sens." (p 115)
   
   
   "Les pires gastronomes sont ceux qui cherchent à remplacer un plaisir sexuel pervers par le fait de manger. Ce ne sont pas des gourmets à proprement parler. Les gourmets authentiques savent que la curiosité mêlée à la peur double le plaisir. Ils sont toujours prêts à se lancer dans de nouvelles expériences, apprécient les belles et bonnes choses et savent en faire l'éloge. C'est avec la bouche que l'on exprime l'admiration. les gourmets savent mieux que personne que les lèvres sont les premiers organes érotiques. Pour que de tels gourmets existent, il faut d'excellents cuisiniers." (p 182 et 183)

critique par Chatperlipopette




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