Lecture / Ecriture
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La vie aux trousses de Sherman Alexie

Sherman Alexie
  Phoenix, Arizona
  La vie aux trousses
  Indian Killer

La vie aux trousses - Sherman Alexie

Des nouvelles des indiens
Note :

   "La vie aux trousses" est un recueil de nouvelles qui mettent en scène des Indiens aujourd’hui aux États-Unis. Des instantanés de leur vie de tous les jours, qui les montrent dans leur diversité et bousculent quelques clichés au passage. Elles donnent la parole aussi bien à des hommes qu’à des femmes, avec la même authenticité.
   
   Mary Lynn est une Cœur d’Alène mariée à un Blanc, quatre enfants pris entre Shakespeare et Sitting Bull. Belle et cultivée, elle a un beau jour envie de faire l’amour avec un Indien, elle qui vit entourée de Blanc depuis qu’elle a quitté ses parents. Besoin de retrouver ses racines diront les analystes. Mais aussi envie de voir ailleurs, tout simplement. Parce que Mary Lynn n’est pas seulement une Cœur d’Alène, elle désire aussi «être considérée comme une personne originale et complexe» , une femme, avant d’être une Indienne, même si elle assume.
   
   A l’inverse, d’autres renient leurs origines au point de vouloir les diluer dans le WASP, comme la mère d’Eagle Runner quand elle apprend que son fils va se marier à une Blanche:
   « Velma, ma mère à la peau brune, était absolument ravie de mon choix. Elle avait toujours désiré que j’épouse une Blanche qui engendrerait des métis qui épouseraient à leur tour des Blancs qui engendreraient des quarterons et ainsi de suite, jusqu’à ce que les mathématiques tuent l’Indien en nous.
   Lorsqu’on l’interrogeait, ma mère disait aux Blancs qu’elle était espagnole, pas mexicaine, ni latino, ni chicana et certainement pas spokane avec un peu d’aztèque pour faire bonne mesure, alors que, en réalité, elle était tout cela à la fois.»

   
   Ces nouvelles donnent à voir des Indiens qui ont réussi et se sont intégrés à la société des Blancs. Mais ils n’en sont pas moins tiraillés par leurs racines, confrontés qu’ils sont chaque jour à la misère de leurs frères et sœurs de sang, ces Indiens qui eux ne savent pas ce qu’ils mangeront le lendemain.
   
   «Les mangeurs de péché» se distingue des autres nouvelles pas son étrangeté. Des Indiens sont emportés par des soldats américains, déshabillés, frappés, enfermés sans qu’ils sachent ce qui leur arrive. On pense, et eux aussi, à l’extermination de masse et Jonas, le jeune narrateur imagine l’extinction de son peuple. Mais c’est à des expériences qu’on se livre sur eux, médicales sûrement, eugénistes peut-être… Sans explication aucune, ce texte ressemble à un cauchemar, à l’ultime fin brutale et massive d’un peuple qui ne sert plus à rien et qu’on n’a pas réussi à faire disparaitre dans le melting-pot démagogique.
   
   La nouvelle «Cher John Wayne» met en scène une interview entre une vieille Spokane de cent-dix-huit ans dans sa maison de retraite et un jeune anthropologue venu l’interroger. Il croit tout savoir sur la culture et les traditions amérindiennes parce qu’il a lu tous les livres sur le sujet et en a écrit certains. Venu interroger Etta Joseph sur l’effet des danses de salons européennes sur les pow-wows indigènes, il se fait proprement déstabiliser par la vieille dame. Lui qui se considère comme l’autorité suprême n’est qu’un blanc-bec face à cette femme qui pour vivre dans le monde des Blancs doit être blanche cinquante-sept minutes par heure. Ce qu’elle a envie de lui dire, c’est qu’elle a été la maîtresse de John Wayne, ou plutôt de Marion Morrison, l’homme, pas l’acteur.
   
   La dernière nouvelle reprend comme une rengaine la question principale de tout le recueil: qu’est-ce qu’un Indien? Certainement un homme ou une femme partagé entre sa culture d’origine (tous ces personnages sont nés et ont grandi dans des réserves) et le rêve américain, celui qu’ils s’imaginent pouvoir concrétiser s’ils échappent à la maladie et à l’alcool.
    «J’ai quitté la réserve à l’âge de dix-huit ans avec la ferme intention d’y revenir dès la fin de mes études universitaires. Je n’ai jamais voulu contribuer à la fuite des cerveaux, devenir un autre de ces Indiens parmi les plus intelligents qui abandonnent leur tribu aux dirigeants indiens incapables d’épeler le mot souveraineté. Pourtant, malgré mes vues idéalistes, je ne suis pas revenu vivre au sein de ma tribu. J’ai quitté la réserve pour la même raison qu’un adolescent blanc quitte les champs de maïs de l’Iowa, les mines de charbon de Pennsylvanie ou les derricks du Texas: l’ambition. Et je ne suis pas revenu pour les mêmes raisons que les adolescents blancs ne reviennent pas: davantage d’ambition.»
   
   Les Indiens de Sherman Alexie sont des Américains avec vie de famille, déboires sexuels, problèmes de couple et d’argent. Intégrés ou pas, ils font partie de la société et c’est le regard qu’on porte sur eux qui les fait Indiens ou pas. Ils ont cependant tous en commun l’humour à froid et le détachement caractéristiques des peuples qui ont beaucoup souffert.
   
   
   
   Titre original: The Toughest Indian in the World, parution aux États-Unis: 2000

critique par Yspaddaden




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