Lecture / Ecriture
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L'erreur de Descartes de Antonio Damasio

Antonio Damasio
  L'erreur de Descartes

L'erreur de Descartes - Antonio Damasio

Du plomb dans la cervelle
Note :

   1848, Vermont, Etats-Unis. Dans un village de l'Amérique profonde qu'on croirait tout droit sorti d'un western spaghetti, l'accident, impressionnant et pourtant assez anodin, survenu à Phineas Gage, va bouleverser toutes les conceptions scientifiques sur le fonctionnement du cerveau humain. Cet homme, qui travaille pour une grande compagnie de chemins de fer, est chargé de superviser les chantiers de construction des voies ferrées. Mais un jour, une banale opération de bourrage de mine tourne au drame: sous la violence de l'explosion, une barre de fer traverse entièrement le crâne de Gage, au niveau du lobe frontal. Malgré le caractère spectaculaire de sa blessure, Gage recouvre rapidement ses esprits, et paraît fort bien se remettre de l'accident, tant physiquement que mentalement. Pourtant, les lésions qu'il a reçues semblent avoir affecté son comportement social bien plus sévèrement qu'on a voulu l'admettre jusque-là: il devient désormais comme incapable de prendre des décisions, passant des journées entières à tergiverser sans fin, à tel point qu'il perd son emploi et meurt dans la misère, quelques années plus tard. En outre, il semble avoir perdu toute capacité à ressentir quelque émotion que ce soit, sans être capable de l'expliquer. Partant de ce fait historique, Damasio tente d'établir un lien scientifique entre les opérations intellectuelles contrôlant la prise de décisions, et les émotions ressenties par le corps, réconciliant raison et passion, dans un gigantesque pied-de-nez à Descartes...
   
   
   Quel récit passionnant que celui fait par Damasio, sous la forme d'une simple conversation entre amis, sans aucune supériorité scientifique, sans jargon superflu, écrit tout en subtilité, rempli d'humour... Le lecteur suit avec délectation l'enquête menée par Damasio pour étayer sa théorie naissante, à partir du cas de Gage, sur les corrélations entre raison et émotions. Alternant comptes-rendus de tests psychologiques effectués sur divers patients, atteints de troubles plus ou moins sévères, hypothèses de travail, explications détaillées sur les mécanismes complexes du cerveau, ou encore anecdotes brillantes et sympathiques, ce livre ne lasse jamais, tant il présente de variété. Strictement rigoureux sur un plan scientifique, accumulant les schémas décrivant le fonctionnement du cerveau, le récit livré par Damasio reste toutefois parfaitement accessible à un néophyte, qui n'a guère besoin que de comprendre l'essentiel pour saisir tous les enjeux de l'hypothèse formulée par Damasio. Car c'est bien là que réside le cœur du problème: supposer l'intervention, par divers moyens, des émotions ressenties par le corps, dans le processus de réflexion mené par la raison, vient remettre en question tous les fondements modernes de la science, y compris de la psychiatrie et de la neurobiologie. L'auteur a néanmoins l'honnêteté intellectuelle de reconnaître les limites (et il y en a peu) de sa théorie, tout en misant sur des recherches et des découvertes ultérieures qui viendront étayer son hypothèse.
   
   Bien sûr, le titre est volontairement provocateur, car sur les 400 pages du livre, l'auteur ne mentionne Descartes qu'à de rares reprises, mais soyons honnêtes, il s'agit à la fois d'un argument marketing (et qui sonne mieux, somme toute, que "Le cerveau pour les Nuls" ou "Raison et passion: la réconciliation?") et d'un choix philosophique assumé. On peut ne pas adhérer à ce procédé, mais Damasio a le mérite d'avoir le courage de ses opinions, et se montre assurément très convaincant dès qu'il s'agit d'évoquer son hypothèse de travail comme ses conclusions, le tout mené avec la plus grande précision, sans jamais nous ennuyer. On a rarement lu un récit scientifique aussi passionnant, surtout sur un sujet aussi complexe que le fonctionnement du cerveau, et l'on aimerait que Damasio rende toutes les controverses scientifiques actuelles aussi intéressantes...      

critique par Elizabeth Bennet




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