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Vieilles histoires de Castille de Miguel Delibes

Miguel Delibes
  Vieilles histoires de Castille
  L'étoffe d’un héros

Miguel Delibes Setién est un écrivain espagnol né en 1920 et mort en 2010.

Vieilles histoires de Castille - Miguel Delibes

Dans un village de Vieille Castille
Note :

   Quarante-huit ans après l’avoir quitté, un homme s’apprête à revenir dans le village de son enfance tout en se remémorant quelques scènes de sa vie d’alors – c’était au début du XXème siècle – en dix-sept brefs chapitres qui s’enchaînent à la marabout - bout de ficelle.
   
   Ce village se trouve en Castille, et même, puisque le titre original – “Viejas historias de Castilla la Vieja” - est plus précis, en Vieille Castille, partie septentrionale de l’ancien royaume de Castille, région dont les cités les plus importantes ont nom Santander, Logroño, Avila ou Burgos, autant de villes où, à de rares exceptions près – notre narrateur, don Benjamín ou encore le curé, don Justo del Espíritu Santo - les habitants du village qui nous intéresse n’ont jamais mis les pieds. Mais vraiment, l’on pourrait aussi bien se croire en Estrémadure, dans le village où José Camillo Cela avait planté le décor de son premier livre, “La famille de Pascal Duarte”. C’est la même pauvreté. C’est la même terre aride, nourrissant chichement son homme, et où l’alcool – le vin du pays s’il descend vite dans le gosier, fait tourner les têtes encore plus vite – et parfois le sang coulent trop librement.
   
   Et pourtant, quelle tendresse, teintée d’une pointe d’ironie, dans le regard que le narrateur de ces “Vieilles histoires de Castille” porte sur le village où il a grandi, et sur une vie qui, malgré ses rudesses, offrait aussi quelques beaux moments d’une joie tranquille. La pêche aux écrevisses dans le ruisseau Moradillo. Ou une escapade romantique, à l’ombre du bosquet de peupliers dits “les Amoureux”: “Et c’est là, au pied de ces peupliers, que se sont faits les mariages de mon village au cours des cinq dernières générations. Dans mon village, quand un garçon parle à une fille en pensant au mariage, il suffit qu’il l’assoie à l’ombre des peupliers pour qu’elle dise «oui» ou «non». Cette tradition a mis fin aux déclarations amoureuses, qui, dans mon village, qui est un village de timides, constituaient un sacré problème. Il est vrai que, parfois, l’ombre des peupliers donne naissance à un enfant, mais cela ne gêne pas l’évolution des choses car don Justo del Espíritu Santo n’a jamais refusé de célébrer un baptême et un mariage en même temps.” (pp. 37-38)
   
   L’on comprend donc sans trop de peine, le soulagement du narrateur à retrouver son village presque inchangé, quarante huit ans après son départ, même si ce constat d’immobilisme donne une image quelque peu inquiétante de l’Espagne de la première moitié du XXème siècle: “Quand je suis arrivé au village, je me suis rendu compte que seuls les hommes avaient changé, l’essentiel n’avait pas bougé et si Ponciano était le fils de Ponciano, Tadeo, le fils du père Tadeo, l’Antonio, le petit-fils de l’Antonio, le ruisseau Moradillo continuait de couler dans le même lit, au milieu des laîches et des roseaux et dans le raccourci de la Veuve, il ne manquait pas un tournant; étaient là aussi, solides face au temps, les trois amandiers du Ponciano, les trois amandiers de l’Olimpio, le peuplier de l’Elicio, le pigeonnier de la mère Zenona, la Butte de la Fortune, le bois des Encagoulés, la Pinède, les Pierres Noires, la Navette, par où les jeunes perdrix descendaient vers les champs de blé, les noyers de la mère Bibiana, les Amoureux, (…). Tout était comme je l’avais laissé, la poussière du dernier battage encore accrochée aux murs de pisé des maisons et aux clôtures des basses-cours.” (pp. 56-57)
   
   Extrait:
   
   “Quelque chose me pesait au-dedans et je me suis tu. Les alouettes piétaient entre les tas de fumier, sur les terres du père Tadeo, à la recherche des plus grosses mottes de terre pour y grimper, et dans le virage, deux cailles s’envolèrent tout près l’une de l’autre. «Si l’Antonio les chope» dit l’Aniano; mais l’Antonio ne pouvait pas les choper sauf avec un filet, au printemps, car il ne gâchait pas de cartouche pour une caille, mais je n’ai rien dit parce que quelque chose me pesait au-dedans et je commençais à comprendre que c’était important d’être d’un village de Castille. Dès qu’on est arrivé au raccourci de la Veuve, je me suis retourné et j’ai vu la plaine avec les zigzags du chemin poussiéreux ; à gauche, les trois amandiers du Ponciano, à droite, les trois amandiers de l’Olimpio, et derrière les champs de blé tout jaunes, le village avec son clocher plat au milieu et les petites maisons de pisé tout autour, comme des poussins. Il n’y avait à tout casser, que quatre ou cinq maisons mais cela faisait un village, (…).” (p. 11)

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critique par Fée Carabine




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En regardant par dessus son épaule
Note :

   Après des années d’absence un homme revient au pays.
   « Tout était comme je l’avais laissé, la poussière du dernier battage encore accrochée aux murs de pisé des maisons»

   Il est parti depuis 48 ans, dans ce temps là il était «l’étudiant», aujourd’hui il est de retour, les hommes ont changé mais «Le village demeure, et il reste quelque chose de chacun, accroché aux collines, aux peupliers et aux champs de blé» toujours figé dans l’immobilité, toujours pauvre, toujours sec et caillouteux.
   
   Les hommes n’ont que peu changé même si le «progrès» a fait son apparition avec la fée électricité. Mais les rites, les superstitions sont toujours présents
   « Dans mon village, les saisons n’ont aucune ponctualité; le printemps, l’été, l’automne et l’hiver se croisent et se recroisent sans le moindre égard»

   
   Après tant d’années d’absence quel bonheur de revenir par la mémoire aux temps de l’enfance, le temps où «les familles du village se dispersaient au bord du ruisseau pour pêcher les écrevisses».
   Dans ce temps là le village avait ses secrets, ses péchés inavouables comme ce viol de la jeune Sisinia même si on célèbre aujourd’hui le martyr de la jeune fille pour ne pas avoir à trop s’interroger sur l’auteur du viol.
   Les peurs ancestrales ne sont pas éteintes : la foudre, les intempéries, la brûlure du soleil ont toujours la même importance et s’opposent à l’harmonie supposée de la nature
    « Aucun nuage n’apparaissait pendant quatre mois, puis quand la nuée arrivait, elle portait la grêle dans ses entrailles et elle couchait les récoltes»
   
   Un récit très court, très dépouillé, comme la Castille. Tout baigne dans un amour de la terre que Miguel Delibes nous communique avec son empathie pour les paysans de sa Castille natale.
   Son œil d’observateur est fin, jamais sévère, mais sans complaisance pour les travers des hommes. Ce n’est pas l’apologie de la vie rurale, Miguel Delibes met dans ses récits suffisamment d’ironie pour qu’on ne fasse pas la confusion entre une nostalgie du passé qui touche tous les hommes et une complaisance pour un passé révolu.
   
   Né en 1920 à Valladolid, en Castille, Miguel Delibes est le petit fils du compositeur. Il a dirigé pendant plus de quarante ans un journal espagnol il a reçu de nombreuses récompenses littéraires (Prix Cervantès)

critique par Dominique




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