Lecture / Ecriture
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Molloy de Samuel Beckett

Samuel Beckett
  En attendant Godot
  Molloy
  Premier amour
  Nouvelles et textes pour rien

Samuel Barclay Beckett est un écrivain et dramaturge irlandais né en 1906 et décédé en 1989.
Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1969.

Molloy - Samuel Beckett

En avant vers le rien
Note :

   «Que foutait Dieu avant la création?» C’est une des nombreuses questions que se pose Moran au cours de son périple vers nulle part.
   
   Deux histoires qui se révèleront parallèles constituent ce texte. La première démarre avec le délire de Molloy. En route pour rejoindre sa mère, il raconte son épopée quasi immobile. Il n’a pas totalement sa tête, se déplace en vélo, croise la route de policiers puis d’une veuve à chien pour enfin se trainer, au sens propre puisque ses jambes ne le portent plus, dans une forêt où nous le laisserons sans jamais en savoir mieux et plus.
   
   Molloy vous parle: «Je vais vous dire une chose, quand les assistantes sociales vous offrent de quoi ne pas tourner de l’œil, à titre gracieux, ce qui pour elles est une obsession, on a beau reculer. Elles vous poursuivraient jusqu’aux confins de la terre, le vomitif à la main. Les salutistes ne valent guère mieux. Non, contre le geste charitable, il n’existe pas de parade à ma connaissance. On penche la tête, on tend ses mains toutes tremblantes et emmêlées et on dit merci, merci madame, merci ma bonne dame. A qui n’a rien il est interdit de ne pas aimer la merde.»
   
   La deuxième démarre de manière plus compréhensible puisqu’un homme appelé Moran est censé rechercher ce Molloy disparu. Ce deuxième personnage, sans s’en prendre au pourquoi de cette recherche, nous raconte l’avancée vers cette quête moins que de cette recherche. Il est accompagné d’un fils qu’il surveille plus qu’il n’aime. Petit à petit, il revit, comme un double de Molloy, le périple du disparu. Il perd l’usage d’une de ses jambes puis, on en a bien l’impression, de sa tête.
   
   Moran raconte: «Une chose qui me résiste, même si c’est pour mon bien, ne me résiste pas longtemps. Cette neige, par exemple. Quoique à vrai dire elle m’appelât plus qu’elle ne me résistait. Mais dans un sens elle me résistait. Ça suffisait. Je la vainquis, en grinçant des dents de joie, on peut très bien grincer des incisives. Je m’y frayai un chemin, vers ce que j’aurais appelé ma perte si j’avais pu concevoir ce que j’avais à perdre. Je l’ai conçu depuis peut-être, je n’ai pas fini de le concevoir peut-être, on y arrive forcément avec le temps, j’y arriverai. Mais pendant le voyage je ne le concevais pas, en butte comme je l’étais à la malignité des choses et des gens et aux défaillances de ma chair.»
   
   Que penser d’un tel livre? C’est terriblement noir. Il faut s’accrocher, surtout au début, pour essayer de suivre le déroulé de ces journaux intimes de la décrépitude. On ne sait pas où tout cela nous mène et ce que cela dit vraiment. Les phrases sont longues, relancées constamment par des virgules, se contredisant éventuellement en leur sein. Le livre fermé, le retour en arrière est intéressant car se pose la question du pourquoi un tel ouvrage? Qu’est-ce que l’auteur a voulu raconter en nous immergeant dans ses pensées d’humanité qui se désagrègent? C’est parfois ressemblant au «voyage au bout de la nuit», mais de la nuit noire, alors! Me revient aussi un livre, dont je ne me rappelle ni le titre, ni l’auteur, dans lequel les personnages étaient habitants d’un sous-sol labyrinthique duquel ils ne pouvaient s’échapper et ceci tout en entendant la vie continuer à la surface. La lecture n’était, également, pas aisée mais l’ambiance du livre, même après des années, m’est restée. Ce sera le cas pour «Molloy», j’imagine.
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critique par OB1




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Néant et absurdité
Note :

   Molloy est un être fruste, un individu solitaire à l’air un peu hébété, quoiqu’il s’exprime de façon précise dans un langage clair. Son activité principale consiste à raconter par écrit sa vie quotidienne. Un homme vient lui chercher les feuillets de sa narration et, en contrepartie, lui remet un peu d’argent. Parti rendre visite à sa mère dans la ville voisine sur sa vieille bicyclette, encombrée par ses béquilles, il provoque l’écrasement d’un chien. La maîtresse ne lui en tient pas rigueur car elle emmenait précisément son chien pour le faire piquer. Elle se contente de lui demander de l’aide pour enterrer le chien. Elle en profite pour le retenir quelques jours chez elle, ce qui incite Molloy à se souvenir de Ruth, qui lui fit connaître l’amour.
   
   Le lecteur se rend compte à l’occasion que Molloy est parfois incohérent. Parti pour retrouver sa mère, avant même d’avoir véritablement commencé à la rechercher, par analogie avec le sort du chien il énonce : "Regardez maman. De quoi a-t-elle crevé, à la fin? Je me le demande ; ça ne m’étonnerait pas qu’on l’ait enterrée vivante."
   

   Ayant réussi après quelques jours à échapper à la sollicitude de Lousse, la maîtresse du chien, il s’en va, sans sa bicyclette, et se retrouve dans une forêt où nous le voyons jouir de pouvoir ramper dans les herbes sans trop se préoccuper de son avenir.
   
   Molloy a son pendant en la personne de Moran, un personnage chargé de "s’occuper de son affaire". Celui-ci, à l’inverse de Molloy, est tyrannique vis-à-vis de son fils et de sa servante. Il en partage néanmoins le goût de se raconter : la nature de sa mission reste très mystérieuse. Son déroulement en revanche l’amène à se rapprocher de la situation de Molloy, dont il n’a jamais trouvé la moindre trace, et qu’il a oublié dans ses mésaventures.
   
   Ainsi les deux monologues de Molloy et de Moran se renvoient l’un à l’autre. Molloy, entièrement tourné vers lui-même, ressasse les éléments de sa vie terne et misérable, alors que Moran, plus porté à l’action, cherche à dominer son entourage en pénétrant dans l’intimité de ses proches, ainsi que des individus sur lesquels il est chargé d’enquêter, pour mieux exercer sa tyrannie et sans vraiment connaître les objets de ses "missions", comme Molloy. Il prétend déjà avoir en sa possession des éléments sur Molloy, et même sur sa mère, alors qu'il ignorait manifestement tout de leur existence avant la visite de l'agent Gaber. Le délire manipulateur s'oppose donc à l'introspection passive dans un jeu de miroirs déformants.
   
   Beckett présente ainsi dans ce premier roman écrit en français une vision de l’humanité marquée par la disgrâce, la solitude et l’échec. Mais contrairement à certains de ses contemporains, comme Claude Simon, il confère à ses personnages la force du langage par lequel ils expriment le néant et l’absurdité de leur existence.
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critique par Jean Prévost




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Lecture complexe
Note :

   Voici un livre pour le moins étonnant!
   
   Précisons tout de suite que ce roman se compose de deux parties à peu près égales : dans la première nous suivons les pérégrinations de Molloy, un vieillard hideux et asocial, qui souffre de diverses difformités physiques et qui se déplace à travers villes, campagnes, bords de mer, et finalement forêts d’abord à bicyclette, puis à pied, et finalement en rampant sur le sol. Que cherche Molloy ? A retrouver sa mère, avec laquelle il entretient des relations fortement conflictuelles, mais avec qui il pense avoir une affaire à régler, et bien qu’il ne dise jamais quelle est cette affaire. Il croise au cours de son voyage quelques individus isolés mais aucun lien positif durable ne se noue avec eux, il reste un étranger solitaire.
   
    Dans la deuxième partie du roman, nous suivons les faits et gestes de Moran, une sorte d’agent secret ou de détective, qui est chargé par un "messager" de retrouver la trace de Molloy dans le pays de Ballyba et tandis que lui vit dans la ville de Shit. Moran parait beaucoup mieux intégré dans la société que Molloy : il a une propriété terrienne, avec des poules et des ruches, il dispose d’une vieille domestique, il a un métier, il entretient des relations privilégiées avec le Père Ambroise, le curé de la ville, il règne avec autorité et même un peu de sadisme sur son fils unique, un garçon de treize ans assez récalcitrant. C’est précisément avec son fils qu’il est chargé de partir pour retrouver Molloy. Les préparatifs du départ durent assez longtemps, Moran ne cesse de repousser l’heure du départ, il se demande ce qu’il devra faire de Molloy quand il l’aura retrouvé.
   
    Les deux héros du roman vivent dans une grande ignorance : Molloy ne sait pas son propre nom ni celui de la ville où habite sa mère, Moran se pose des tas de questions métaphysiques, surtout au terme de son voyage, des questions d’ordre biblique en particulier.
   
    En lisant ce texte, on cherche des sens cachés, des symboles, aussi bien sur la psychanalyse et sur la filiation, mais aussi sur la religion ; on peut voir ces deux voyages de Molloy et Moran comme des processus de destruction, les deux personnages ne cessant de se dégrader physiquement et moralement.
   
    Il m’a semblé que le thème du Mal était aussi très présent, car le mouvement de reptation de Molloy fait évidemment penser au serpent de la Genèse, et Moran lui-même se demande à la fin du livre "le serpent rampait-il ou, comme l’affirme Comestor, marchait-il debout ?" ou encore "serait-il exact que les diables ne souffrent point des tourments infernaux ?"
   
   Ce roman très passionnant, mais dont la lecture est un peu difficile par moments, a été publié pour la première fois en 1951 aux éditions de Minuit, et l’exemplaire que je me suis procuré est paru chez Minuit Double.

critique par Etcetera




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