Lecture / Ecriture
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Nagasaki de Eric Faye

Eric Faye
  Nagasaki

Nagasaki - Eric Faye

Un fait divers très singulier
Note :

   Prix du roman de l'Académie Française 2010
   
   
   D'un fait divers relaté par plusieurs quotidiens japonais en 2008 – un homme d'une cinquantaine d'années, habitant Nagasaki, a découvert à de menus faits, puis par webcam interposée qu'une femme sans domicile fixe squattait l'oshiiré* de sa chambre d'amis. Cette femme n'avait causé chez lui aucun dommage, n'avait rien détérioré ni volé, tout juste avait-elle chapardé de temps à autre un yaourt ou un peu de jus de fruit dans son frigo. Mais ainsi que le découvre Shimura-san après l'arrestation de son hôte indésirable, elle était là depuis près d'un an, tous les soirs ou presque, à deux pas de lui: "Près d'un an, Soudain, je n'ai plus entendu la fonctionnaire de police. Ça se brouillait dans ma tête. Je me remémorais tous ces soirs, toutes ces nuits quand je m'étais cru seul à l'abri du monde. Dans une bulle. Tanière, terrier, antre." (p. 51). Prise de conscience déstabilisante, agissant comme un révélateur, et dont les remous dans la vie de Shimura-san ne sont sans doute pas près de s'apaiser...
   
   Rien de croustillant ni de sanglant donc dans ce fait divers, mais tout un monde de sentiments – peur, pitié, incompréhension et culpabilité - dont Eric Faye a su tisser son récit avec beaucoup de sensibilité et d'intelligence, en imposant une voix à nulle autre pareille – un rythme, un balancement des phrases, une élégance distanciée qui n'exclut pourtant pas l'émotion – et qui capte d'entrée l'attention du lecteur pour ne plus la lâcher jusqu'à la dernière page. Sous sa minceur trompeuse, ce court roman, alliant à la densité du propos la fluidité de l'écriture, et mêlant avec justesse intelligence et émotion, s'impose d'ores et déjà comme une des belles découvertes de la nouvelle rentrée littéraire. Ne passez pas à côté. Vous ne regretterez pas les quelques trop brèves heures de lecture passées en sa compagnie!
   
   * le placard à futons
   
   
   Extraits:
   
   "Mes premiers soupçons, nés voici plusieurs semaines, s'étaient rapidement dissipés. Mais quelque temps plus tard, ils étaient revenus de façon subtile, comme des moucherons vibrionnent dans l'air du soir et s'éloignent avant que l'on comprenne à quoi l'on avait affaire. Tout avait commencé par la certitude d'avoir acheté tel aliment que je ne retrouvais pas. Mon premier réflexe avait bien évidemment été de douter de moi. Il est si facile de se persuader qu'on a déposé un article dans le caddie au supermarché, alors qu'on en était resté au stade de l'intention. Qu'il est tentant de mettre les tâtonnements de sa mémoire sur le compte de la fatigue... Que n'a-t-elle pas excusé, la fatigue!?" (pp. 14-15)
   
   "L'un après l'autre, j'ai ouvert les tiroirs du salon et de ma chambre. Rien n'avait disparu, les quelques objets de valeur étaient là. Et ce constat, qui aurait dû me rassurer, n'a fait qu'accentuer mon inquiétude. J'avais affaire à un cas anormal et j'ai senti passer sur moi l'ombre de la peur. Qu'était-elle venue faire ici?" (p. 33)

   
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Fée Carabine




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Solitudes parallèles
Note :

   Un quinquagénaire célibataire vit à Nagasaki dans un petit appartement. Sa tranquillité est troublée un beau jour quand il se rend compte que des yaourts disparaissent de son frigo ou que le niveau de liquides baisse. Qui s’est donc introduit chez lui? Et dans quelles intentions? Il installe une webcam et surveille son appartement depuis son lieu de travail. Il découvre qu’une inconnue occupe son appartement en son absence. Les gendarmes l’arrêtent. Sa vie se transforme alors…
   
    «Je n’arrive plus à me sentir chez moi». Voilà ce que dit Shimura le quinquagénaire nippon troublé dans sa tranquillité par une mystérieuse inconnue. Voilà tout le nœud du problème soulevé par le livre d’Eric Faye qui a obtenu le grand prix du roman de l’Académie française 2010. Les thématiques abordées ici sont celles de la solitude, de l’intrusion, de l’intimité: comment se sentir chez soi quand on sait que quelqu’un s’introduit chez vous en votre absence? Comment deux solitudes qui s’ignorent peuvent-elles coexister? Comment vivre à la dérobée d’un autre dans un réduit minuscule? Espaces de vie dérisoires, bulles d’existence cloisonnées.
   
   Ce livre nous questionne également sur le sens de la vie. A la fin, l’auteur donne la parole à l’inconnue qui se dévoile:
   « S’il est une chose dont j’ai acquis la conviction au cours de toutes ces semaines, c’est bien cela: le sens n’existe pas. C’est-à-dire qu’il ne préexistait pas. L’idée de sens a été inventée par l’humanité pour mettre un baume sur ses angoisses et la quête d’un sens l’accapare, l’obnubile. Mais aucun «Grand Ordonnateur» ne nous surveille du haut des cieux» (p. 102)
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   Cette réflexion prend sens au regard du parcours de vie de l’inconnue que nous dévoile progressivement l’auteur. Doit-on aussi la mettre en parallèle avec la culture nippone?
   
   La découverte de l’identité de l’inconnu(e) qui squatte l’appartement du quinquagénaire n’est qu’un petit épisode du début du livre: cela ne constitue pas l’essentiel de l’intrigue. Durant cet épisode, le mystère est grand et peut tenir le lecteur en haleine. Ce qui est surtout intéressant, c’est le point de basculement - que décrit très bien Eric Faye - dans l’esprit du quinquagénaire, matérialisé par la phrase qu’il prononcera: «Je n’arrive plus à me sentir chez moi».
   
   L’écriture est recherchée, très travaillée et agréable à lire. Un roman très court (guère plus de 100 pages) qui se lit d’une traite et qui livre des pistes de réflexion intéressantes.
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critique par Seraphita




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L'étrange cohabitation
Note :

    «Ce roman est tiré d’un fait divers rapporté par plusieurs journaux japonais en mai 2008»
   
   Le narrateur, Shimura-san, est un quinquagénaire vivant seul, en célibataire, dans une grande maison des faubourgs de Nagasaki. Sa vie, disciplinée et ordinaire, est consacrée à son travail de météorologue. Il se décrit comme un «pas grand-chose»...
   «Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu’au fond, je ne démérite pas trop».

   Sa vie change le jour où, rentrant chez lui plus tôt que prévu, il se rend compte que certains objets ont été légèrement déplacés. Depuis quelque temps il éprouve l’impression d’entrer comme par effraction dans sa propre maison bien qu’il en ferme la porte à clé désormais, contrairement à son habitude. Il inspecte alors le contenu de son frigidaire et, grâce à une règle graduée, il remarque la baisse de niveau d’une de ses boissons.
   «Quelqu’un s’était servi. Or, je vis seul ».

   Dès ce moment, il est persuadé que quelqu’un entre chez lui dans la journée. Cette certitude se renforce chaque jour. Il se décide alors à placer une caméra dans sa cuisine et à en observer les images de son bureau. Très vite il voit passer la silhouette d’une femme. Il est sûr désormais que quelqu’un s’est installé chez lui, à son insu. Pendant quelques jours il vit mal à l’aise, attentif aux moindres bruits, aux moindres détails.
   Lorsque l’image observée de son bureau prouve enfin très nettement la présence d’une femme chez lui, il appelle instantanément la police quitte à le regretter immédiatement. Après tout cette femme est inoffensive: elle ne le gêne pas, ne salit tien, ne détruit rien. C’est comme un fantôme.
   Mais il est trop tard et la police découvre la cachette de l’intruse. Un procès s’ensuit, suivi d’une incarcération.
   
   Commence alors le récit de la prisonnière et l’on découvre ce qu’elle n’a pas voulu confier au tribunal: les véritables raisons de son comportement, plus complexes qu’il ne semblait.
   
   C’est un très beau récit sur la solitude, la difficulté des rapports humains, les lieux d’habitation tour à tour protecteurs et destructeurs, l’anonymat des grandes villes, le poids du passé, les technologies envahissantes et la fragilité des identités humaines.
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critique par Mango




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Cherchez l'intrus
Note :

   Le fait divers alimente très souvent la fiction. Si Truman Capote y a trouvé l'inspiration de son ouvrage le plus connu, de nombreux auteurs français ont récemment utilisé un fait divers pour alimenter leur écriture, comme Laurent Mauvignier ou Régis Jauffret, pour ne citer qu'eux. C'est également le cas d’Éric Faye, qui y a eu recours pour signer l'intrigue de "Nagasaki".
   
   Nagasaki, dans l'esprit du lecteur, évoque immanquablement la bombe atomique et ses destructions. Ici, rien d'aussi explosif et destructeur : c'est uniquement la présence inattendue d'un intrus dans son logement qui est la cause des soucis de Shimura-san.
   
   Shimura-san vit seul dans son logement de Nagasaki. Maniaque, il a l'habitude de noter sur un carnet le niveau des bouteilles entamées après s'être servi. Son quotidien est bouleversé le jour où il découvre que le niveau est plus bas que celui qu'il avait noté. Pour être certain de ses craintes, il décide d'installer une webcam pour surveiller les allers et venues dans sa cuisine. Et ce qu'il s'attendait à voir se produit : il voit une petite femme se servir dans son frigo. Qui est-elle? Comment est-elle entrée chez lui?
   
   La qualité de l'ouvrage tient au personnage de cette petite femme, arrivée dans ce logement car elle le connaît, mais surtout parce qu'elle n'avait pas d'autre endroit où aller. En s'installant dans une pièce très peu fréquentée par son hôte involontaire (la chambre d'amis, chez un homme qui ne reçoit jamais personne), elle a réussi à se reconstruire une vie, à ne plus avoir constamment peur du futur. C'est vraiment le personnage clé de cette intrigue, et ce court roman gagne en profondeur dans sa seconde moitié, lorsqu'il quitte Shimura-san pour se concentrer sur la femme. Car Shimura-san ne semble pas éprouver beaucoup de sentiments, que ce soit par rapport à sa solitude ou au traitement qu'il inflige à son hôte, sans la connaître. Un petit drame du quotidien, aux conséquences intimes importantes, que l'écriture retenue d’Éric Faye rend assez bien.
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critique par Yohan




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Histoire dérangeante
Note :

   Un homme de cinquante ans, Shimura, qui vit seul depuis toujours, soupçonne quelqu’un de s’introduire dans sa maison en son absence. Il a remarqué que le niveau de la bouteille de jus de fruit avait baissé, au frigo. Qu’un yaourt manquait sur le nombre stocké.
   
   Rien d’autre, mais il n’en faut pas plus pour qu’une présence invisible l’obsède. Il inspecte tout chez lui ; s’endort tard et difficilement. "Un sommeil en simili, lourd et gris comme un nuage obèse, a eu raison de ces pensées".Le logis a pris une tournure inquiétante. L’homme est troublé, mais rationnel. S’étant muni d’une webcam, il observe sa cuisine à distance du bureau où il travaille comme météorologue : bientôt cela se confirme, une ombre traverse la cuisine. C’est une femme! bien sûr qu’elle mange et qu’elle boit…
   
   Indigné et curieux à la fois, Shimura contemple l’intruse. Des sentiments complexes le travaillent. Il appelle la police, puis téléphone chez lui pour prévenir la femme…trop tard.
   
   La passagère clandestine va donc être appréhendée ; Elle vivait dans un grand placard inutilisé, depuis près d’un an! Shimura ne se sentira plus jamais chez lui, où qu’il aille.
   
   Shimura vivait seul. L’autre s’est dévoilé à lui sous la forme d’une personne qui s’est introduite dans sa maison, sans qu’il le sache consciemment ; une personne et une femme.
   
   Pendant ce court récit, l’intruse va aussi prendre la parole, raconter son vécu, le pourquoi de son squat incognito dans cette maison, et la vie qu’elle mena par la suite. Il se pourrait qu’elle veuille communiquer avec Shimura. Mais comment apparaître autrement que comme celle qui troubla définitivement son intimité, qui lui rendit impossible le sentiment du "chez-soi"?
   
   Le récit est tiré d’un fait divers qui a eu lieu au Japon. L’auteur est français, et le Japon est ici davantage une métaphore qu’un pays
   
   "Il m’apparaissait que Nagasaki était longtemps restée comme un placard tout au bout du vaste appartement Japon avec ses quatre pièces principales en enfilade- Hokkaido , Honshu, Shikoku et Kyushu ; et l’empire, tout au long de ces 25 ans, avait pour ainsi dire feint d’ignorer qu’un passager clandestin, l’Europe, s’était installé dans cette penderie"
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   C’est plus ou moins la clef de cette histoire dérangeante, écrite dans une langue de grande qualité, une histoire sur laquelle on n’a pas fini de méditer, un récit où l'on se pose des questions philosophiques. Et un auteur que l'on ne manquera pas de lire encore à l'occasion.

critique par Jehanne




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