Lecture / Ecriture
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Les Jardins statuaires de Jacques Abeille

Jacques Abeille
  Les Jardins statuaires

Jacques Abeille est un écrivain français né en 1942.
Il a également publié sous le pseudonyme de Léo Barthe pour des romans plus érotiques.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les Jardins statuaires - Jacques Abeille

Le livre des paradoxes
Note :

   Je classe ce livre dans les romans de fantasy compte tenu de son sujet, mais rien dans son écriture ne se rattache à ce genre. Contrairement aux règles habituelles du genre, nous avons une écriture d'une très grande qualité littéraire, une portée poétique remarquable et un vocabulaire d'une infinie richesse. Nous avons également un rythme lent, réfléchi, pesé, qui n'est pas celui que l'on trouve généralement dans ces récits plus attachés à tenir le lecteur en haleine de rebondissement en course effrénée. Ici, Jacques Abeille tient son lecteur «en réflexion» plutôt qu'en haleine, mais il le tient aussi bien et je n'ai jamais été tentée de le lâcher.
   
   Seconde équivoque sur ce roman: il apparaît à la rentrée, il figure en bonne place dans les librairies sur les tables de la rentrée littéraire, il occupe 2 pages dans le guide annuel de «Lire» sur cette rentrée... et ce n'est pas une nouveauté. Loin s'en faut, nous en sommes à la 3ème édition.
   
   L'œuvre de Jacques Abeille s'impose sans que quiconque songe à le contester, comme hors norme et chacun semble avoir l'intelligence de l'accepter pour telle.
   
   Examinons donc ce que nous avons là: Un gros livre de presque 500 pages, à la calligraphie soignée et à la couverture splendide. Et un récit que je qualifierais de «méditatif»: Un voyageur arrive dans un pays totalement inconnu. Il s'installe dans une auberge et un client lui propose de lui faire visiter un des domaines clos dont est constitué ce pays. Ce voyageur est le narrateur, c'est par ses yeux que nous découvrirons ce monde et son histoire. Il découvre lors de sa visite que dans ces domaines poussent des statues et que le travail des hommes (les jardiniers) consiste à les «cultiver», en faire le commerce, les gérer et que c'est là tâche grave et qui ne s'accomplit point à la légère. En fait, toute vie dans ce pays des jardins statuaires est ritualisée, par les livres, par les récits, par les chants, par les règles inviolables qui s'imposent à tous.
   Le voyageur est tellement impressionné par ce qu'il découvre qu'il entreprend de relever par écrit tout ce qui constitue ce monde et au bout d'un moment... « Il s'est passé quelque chose d'assez inattendu. J'ai eu l'imprudence de faire part de mon projet à quelques personnes, de qui j'espérais des renseignements, et même des encouragements. Et, en effet, j'ai obtenu ce que je croyais souhaiter, mais très vite, on est allé au-delà de mon attente. Des contradictions ont surgi dans le monde dont je voulais tracer le chiffre.»(273) Il lui faut donc enquêter plus avant alors que dans le même temps grandit son renom et le respect dont tous entourent son travail.
   C'est que dans ce monde des Jardins, l'écrit est rare et sacralisé. «La plupart des jardiniers, en effet, quand ils ont un moment de loisir, le passent à la bibliothèque. Ils lisent, ils méditent et, à l'occasion, ajoutent quelques notes à la masse du texte.» (63)
   Et ce travail de décrire ce monde qu'entreprend le voyageur, lui donne bien sûr obligation de le visiter dans tous ses recoins -et nous avec lui- ce qui, au bout d'un moment, ne peut se faire sans qu'il en fasse un peu partie, même dans un rôle latéral -nous pas-.
   
   Ce que je pourrais dire de plus juste sur ce livre, c'est qu'il est vraiment beau. Tant par le fond que par la forme. Beau et intelligent. Une visite d'un pays imaginaire qui nous amène à envisager des possibilités, des images, des vies autres. Le plus passionnant étant que l'analyse et l'imagination de J. Abeille se portent tout particulièrement sur les liens sociétaux et les préoccupations intellectuelles de ce monde étrange.
   
   Comme je vous le disais, ce roman n'est pas une nouveauté. En fait, il fait partie d'un «Cycle des contrées» dont la première publication remonte à 1982 et qui est constitué de 6 gros livres. Mais celui-ci est une histoire intégrale en lui-même et n'oblige pas à lire la suite. Ne nions pas que si on n'y est pas obligé, on en est néanmoins tenté. Ne serait-de que pour retrouver la belle écriture de J. Abeille dont je vous donne tout de suite un aperçu:
   
   «Je m'assis en dehors du cercle du bûcher, aussi près que possible du gouffre, et me mis à filtrer le temps. Que faire d'autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l'exposer de nouveau au feu de l'imagination. Un à un, au fil de la songerie, glissaient les souvenirs comme des perles à l'orient incertain. Leur succession restait énigmatique, d'une raison qui n'était pas en moi assis immobile au rebord du monde. Et j'avais beau ressasser cette mixture d'émotions, je ne trouvais plus le moindre projet au fond de mon crible.» (447)
   
   
   Le Cycle des Contrées :
   1. Les Jardins statuaires

   2. Le Veilleur du Jour
   3. Les Voyages du Fils
   4. Chroniques scandaleuses de Terrèbre, signées Léo Barthe
   5. Un homme plein de misère, (à paraître).
   6. L’explorateur perdu, (à paraître).
   
   
    Rentrée littéraire 2010
    ↓

critique par Sibylline




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Tout un monde
Note :

   Un tel pouvoir d’imagination au service d’une telle richesse d’écriture, ça fait rêver. Je sors de cette lecture tout bizarre, comme lors d’un retour de voyage dépaysant. Faut atterrir. Mais ça ne suffit pas. Faut récupérer du décalage littéraire. Difficile de se dire «mais alors tout ce monde n’est pas vrai, tout ça, c’était pour de faux!». Le voyage restera en moi.
   
   Dans ce livre, nous accompagnons un voyageur-aventurier dont nous ne savons l’origine. Ce dernier entre dans un monde qui lui est inconnu: les jardins statuaires. Ce territoire est partagé en domaines dont l’organisation est huilée. Accompagné par un guide, il s’attelle à découvrir ce monde fascinant et à écrire ce qu’il y découvre.
   
   La particularité de ces domaines est qu’il y «pousse» des statues. Les «jardiniers» doivent en prendre soin. Il s’agit des hommes du domaine. Et le travail est harassant car le manque de soins entrainerait la déchéance du domaine. Les femmes quant à elles sont invisibles pour l’ensemble des hommes. Elles ne sont visibles que par leur mari et vivent cloitrées ensemble dans le jardin des femmes. Le narrateur s’attache dans la première partie du livre à nous faire découvrir patiemment les principes régissant cette société. Le rôle du doyen, l’importance de l’écrit, le gardien du gouffre, la culture et la vente des statues, le sort réservé aux garçons qui grandissent, et qui étape après étape, doivent quitter leur domaine pour travailler dans un autre domaine et trouver une femme, le sort des filles attendant leur homme dans leur domaine. Cependant, en dehors des domaines, se trouvent des hôtels. Mise à part celui dans lequel séjourne notre narrateur, les autres ressemblent plus à des hôtels de passe, contrastant avec le monde lisse et cloisonné des domaines.
   «J’aurais aimé entendre bien d’autres détails sur ce dernier aspect de la vie des statues, mais le doyen interrompit assez brusquement mon guide, pour en revenir à la fontanelle. Elle est la première garantie de vie harmonieuse pour la statue en gestation. Sa trace est longtemps perceptible sous la forme d’une petite dépression en son sommet. C’est à son degré d’effacement que se mesure le degré de maturité de la statue.» P 39
   
   Puis, se détachant de son guide, notre aventurier va découvrir d’autres domaines plus au nord, un domaine abandonné dans lequel il ne rencontrera qu’un vieil homme et sa fille, Vanina et un lieu peuplé de statues ayant évoluées. Puis il poussera plus encore sa découverte aux frontières des jardins statuaires, vers les steppes où vivent de légendaires nomades…
   
   L’écriture prend son temps. Sous un vernis fantastique, où l’imagination débridée ravit, la qualité du style enveloppe de sa générosité. J’ai été embarqué dans ce voyage aux phrases si riches et tellement bien tournées.
   «Ne t’est-il jamais de découvrir quelque chose de très beau, et, soudain, de souffrir très fort, et si vite que tu t’en aperçois à peine, parce que ce fragment de beauté que tu contemples, tu devrais le partager avec quelqu’un et qu’il n’y a que l’absence?» P 253
   En bref, c’est un livre qui se déguste. Un livre total qui donne le sentiment d’avoir été écrit d’une traite (il est sans chapitre d’ailleurs). Une véritable réussite.
   
   «… le lézard qui ne regarde franchement qu’en tenant la tête de profil et dont le cœur bat dans la gorge comme s’il était toujours amoureux.» P 354

critique par OB1




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