Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari
  Un Dieu un animal
  Où j’ai laissé mon âme
  Dans le secret
  Le sermon sur la chute de Rome
  Balco Atlantico
  Le principe
  Aleph zéro

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse où il enseigne depuis 2007.

Où j’ai laissé mon âme - Jérôme Ferrari

Porte ouverte sur l'abîme
Note :

   Prix France Télévision 2010
   
   
   Un roman très court à deux personnages. Deux soldats en 1957 en Algérie à l’époque des attentats du FLN et de la mise à contribution de l’armée française pour obtenir des renseignements et arrêter les chefs du FLN à n’importe quel prix.
   
   Le Capitaine André Degorce, ancien résistant passé par les interrogatoires nazis, héros d’Indochine, le Lieutenant Andréani, plus jeune, compagnon de captivité du capitaine dans les camps du Viêt-minh avec qui il a des liens très forts.
   
   Le roman se déroule durant trois journées, au cours de ces trois jours vont se dévoiler pour chacun des personnages, les sentiments, les convictions, les actions qu’ils mènent, les responsabilités qu’ils portent, le sens que chacun attribue à des mots comme: loyauté, honneur, morale, trahison ou devoir.
   
   Le Capitaine Degorce catholique pratiquant et ancien déporté, deux raisons de s’opposer à la torture et pourtant de victime il est devenu bourreau, il s’est transformé en tortionnaire. Les lettres à sa femme, la lecture de la Bible ne suffisent plus à lui procurer du réconfort, tiraillé entre son devoir de tout faire pour arrêter les chefs rebelles et ses convictions et une horreur de la torture acquise dans les geôles allemandes, il ne peut se décider. Il donne des conseils glaçants à ses hommes "Messieurs, dit-il, la souffrance et la peur ne sont pas les seules clés pour ouvrir l'âme humaine. Elles sont parfois inefficaces. N'oubliez pas qu'il en existe d'autres. La nostalgie. L'orgueil. La tristesse. La honte. L'amour. Soyez attentifs à celui qui est en face de vous. Ne vous obstinez pas inutilement. Trouvez la clé. Il y a toujours une clé."
    Mais fait preuve d’une incompréhensible attitude envers son prisonnier Tahar Hadj Nacer un des chefs du FLN arrêté grâce à des renseignements obtenus par la torture. Il va même chercher auprès de lui réconfort et absolution, allant jusqu’à lui faire rendre les honneurs militaires mais... fermant les yeux sur son exécution.
    
   De l’autre côté écouter Andréani, dans un long monologue il dit toute sa colère et son amertume envers son supérieur, son ami. Il ne le comprend plus. Lui est sûr de son devoir, il revendique ses actions y compris la torture  " Vous vous demandez encore comment il est possible que vous soyez devenu un bourreau, un assassin. Oh, mon capitaine, c'est pourtant la vérité, il n'y a rien d'impossible: vous êtes un bourreau et un assassin. Vous n'y pouvez plus rien, même si vous êtes encore incapable de l'accepter. Le passé disparaît dans l'oubli, mon capitaine, mais rien ne peut le racheter."
   Il explique, il justifie, il y voit son devoir de soldat. Comment pourrait-il rester impassible devant les attentats et leurs victimes, il y a pour lui une logique de la guerre et c’est celle du "tout est permis" pour atteindre son but. Les prisonniers qui passent par ses mains dans la villa Eugène n’ont à attendre aucune pitié comme ils n’en ont pas eu pour les invités d’une noce tous massacrés ou ces prostituées piégées dans un bordel de la Casbah.
   Il est plein de dépit et se sent trahi par un Degorce pour qui il finit par éprouver de la haine et qu’il invective à travers son monologue, qu’il veut obliger à reconnaitre ses contradictions, ses lâchetés, sa bassesse
   
   Quel superbe et douloureux roman, Jérôme Ferrari signe là LE roman de la rentrée, poignant, dense, "porte ouverte sur l'abîme" pour ces personnages que tout oppose. La brièveté de son roman en augmente la force et nous fait douter de notre propre sentiment.
   
   Tout naturellement on éprouve une certaine empathie pour Degorce, pour ses errements et sa culpabilité, mais tout l’art de Ferrari est d’inverser le processus et on en vient à préférer l’attitude plus véridique d’Andréani. Rien de manichéen donc mais l’ambivalence qui habite tout homme.
   La construction très aboutie de son roman lui permet de nous faire sentir les tensions intérieures des personnages et leur face à face
   
   Une lecture forte et exigeante, un roman d’une grande profondeur, faites lui une place dans votre bibliothèque!
   
   
    Rentrée littéraire 2010
    ↓

critique par Dominique




* * *



Tragédie classique
Note :

   Venant de terminer "Le Maître et Marguerite", je me suis plongée dans le sixième roman de l’écrivain corse Jérôme Ferrari, "Où j’ai laissé mon âme" (Prix du Roman France Télévision). Quelle n’a pas été ma surprise d’y lire en exergue un extrait du roman de Boulgakov, évoquant le rêve de Ponce Pilate et l’intense sentiment de culpabilité qui étreint le cinquième procurateur de Judée à l’idée d’avoir prêté la main par lâcheté à la mort de Yeshoua Ha-Nozri, un avatar de Jésus-Christ.
   
   C’est à l’ombre de cette citation que se déploie le roman de ce jeune écrivain, qui écrit sur le thème de la torture une œuvre sans manichéisme aucun. Au cours d’un entretien avec des lecteurs, il explique que son livre n’aurait pas existé sans le documentaire de Patrick Rotman, "L’Ennemi intime" (2002), et que c’est maintenant à ceux qui n’ont pas vécu ce douloureux débat idéologique de faire cesser le silence sur ce sujet tabou. Il ajoute qu’il a craint, soit que ce livre ne soit lu comme une apologie de la torture, soit qu’on n’y voie qu’une insulte à l’Armée française. Se tenant avec maestria sur une délicate ligne de crête, il parvient à éviter ces deux écueils et à poser le problème de la torture sur le plan philosophique et moral. Il le fait à travers deux personnages de militaires, qui deviennent des bourreaux chacun à sa manière, et dont il orchestre la confrontation dans un face à face remarquablement structuré, quarante années plus tard.
   
   Le roman met en scène André Degorce, capitaine de carrière, qui a connu les camps de Buchenwald et ceux du Viêt-Minh. Durant les "événements d'Algérie", en 1957, dans une villa de Saint-Eugène, que domine Notre-Dame d’Afrique à Alger, il supervise les interrogatoires des combattants de l’ALN. Sa conception du code d’honneur militaire, sa foi, ses scrupules moraux, sa propre expérience de victime ne serviront de rien contre le maëlstrom de violence qui va l’emporter et lui faire perdre son âme. En face de lui, on découvre Horace Andreani, un jeune lieutenant, qui a combattu à ses côtés en Indochine, et qui est devenu son frère d’armes. Mais le jeune homme a l’obéissance chevillée au corps et il fait son métier de militaire sans scrupules de conscience. Le fellagah n’est-il pas un terroriste, qui pose des bombes aveuglément, et qu’il faut à tout prix neutraliser?
   
   D’une certaine manière, le roman s’apparente à une tragédie classique. N’y trouve-t-on pas l’unité de lieu avec la villa de Saint-Eugène ; l’unité de temps qui excède de deux jours seulement les vingt-quatre heures prescrites ; enfin l’unité d’action avec «une action simple, faite de peu de matière». La péripétie serait l’arrestation du chef rebelle algérien Tahar, en qui le capitaine Degorce reconnaît un ennemi digne de lui et à qui il fait rendre les honneurs militaires, tout en le livrant à ses bourreaux. Péripétie encore que le suicide du prisonnier Rober Clément, torturé à mort. Quant au dénouement, il conduit les deux protagonistes en enfer, dans un rêve qui pourrait rappeler celui de Ponce Pilate dans "Le Maître et Marguerite" : l’on y entend Andreani, l’exécuteur des basses œuvres, dire à son chef, Degorce. «Et c’est l’heure où je me penche doucement vers vous pour murmurer à votre oreille que nous sommes arrivés en enfer, mon capitaine – et que vous êtes exaucé.»
   
   La descente aux enfers du capitaine est en effet décrite en trois journées : 27, 28 et 29 mars 1957, respectivement placées sous le signe des textes de la Bible que sont Genèse, IV, 10, Matthieu XXV, 41-43 et Jean II, 24-25. Références capitales pour la compréhension de l’œuvre quand on les lit. La Genèse rapporte le crime de Caïn contre Abel : « Yahvé reprit : « Qu’as-tu fait ! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! ». Matthieu évoque le Jugement dernier : « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges […] ». Quant à Jean, il dit à propos du séjour du Christ à Jérusalem, lors de la première Pâque: « Mais Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous et qu’il n’avait pas besoin d’un témoignage sur l’homme ; car lui-même connaissait ce qu’il y avait dans l’homme. » Nourri de la lecture de la Bible, le capitaine vit son heure terrible et solitaire à Gethsémani. : « Il a dans la bouche un goût de sang et son âme est triste à mourir. »
   
   Le récit de la crise de conscience du capitaine Degorce s’enrichit d’une donnée supplémentaire, qui est l’admiration passionnée et déçue du subalterne pour son supérieur. Celle-ci est longuement décrite dans la quinzaine de pages hallucinées à la première personne qui ouvrent le roman. On y voit l’atroce déception d’Horace Andreani, à qui Degorce avait pourtant enseigné, après Diên Biên Phu qu’il lui faudrait apprendre à se préserver de «l’homme, homme nu». Dans une langue haletante, en de longues phrases crues et cyniques, il lui reproche son orgueil, sa propension à disserter sur la dignité de l’homme, son incapacité à «soupçonner qu’un cœur de bourreau battait dans [sa] poitrine». Car lui, Horace Andreani, a accepté d’aller aussi loin qu’il le pouvait en obéissant aux ordres d’abord, puis en choisissant l’OAS contre une armée qui, pensait-il, l’avait trahi. S’il a été condamné puis amnistié, il dénie cependant au peuple pour qui il a combattu ce droit de le tuer, de l’épargner, de le juger. Et il englobe tous ceux qui pratiquèrent la torture avec lui : «Nous sommes au-delà de leur compréhension » dit-il, considérant qu’ils ont « reçu l’enseignement du monde, […] écouté sa leçon, éternelle et brutale» et qu’ils ont été, le capitaine et lui, «les instruments de son impitoyable pédagogie».
   
   Dans cette magistrale ouverture sont en germe les trois journées qui suivent et dont le récit se fait de manière complexe, dans une narration à la troisième personne du singulier et les relais de parole d’Andreani. La correspondance désormais vaine de Degorce avec son épouse Jeanne-Marie, ses interrogations morales soulignées par les parenthèses en italique, le récit des séances de torture planifiées par lui sur son organigramme et de ses rencontres avec Tahar, le calme rebelle, sont autant d’étapes sur le chemin de croix de celui qui prend peu à peu conscience qu’il a perdu son âme : «L’âme, peut-être, l’âme, qui rend la parole vivante. Il a laissé son âme en chemin, quelque part derrière lui, et il ne sait pas où.»
   
   Ce qui fait office d’épilogue accorde la parole une dernière fois à Andreani, qui apparaît comme l’âme damnée de son supérieur en même temps que sa conscience : « […] si vous êtes encore capable d’honnêteté, vous devez bien admettre qu’à part moi personne n’a aimé l’homme que vous êtes réellement car, en vérité, personne ne vous a connu à part moi.» Et cette fraternité dans l’horreur les lie à tout jamais.
   
   Et dans ce roman d’un lyrisme intense, où tous les partis, de Tahar l’Algérien au jeune séminariste complice, en passant par le harki Belkacem, sont des victimes de la «pourriture douceâtre» qu’est la guerre, on ne peut que pleurer sur Degorce et Andreani, perdus définitivement sur le chemin de la rédemption.
    ↓

critique par Catheau




* * *



Destructeur
Note :

   Il est des livres qui laissent des empreintes profondes comme les blessures qu'ont à souffrir leurs personnages et comme les hontes qu’on n’a pas pu, su ou voulu contenir plus longtemps. Le dernier roman de Jérôme Ferrari est de ceux là, sans le moindre doute possible.
   
   Dans ce huis clos intime se déroule un condensé de drames dont personne ne peut sortir indemne. Nous voici projetés en 1957, en Algérie. La guerre fait rage. Les victimes civiles sont de plus en plus nombreuses comme ces filles de joie et leurs clients militaires que l’on vient de retrouver déchiquetés par une bombe placée dans le lupanar. Ou bien comme ce cortège de mariage massacré sur place, sans laisser un seul survivant ni un seul témoin, histoire de faire régner la terreur dans le bled et de contraindre les populations à supporter ceux que le pouvoir nomme des terroristes, comme toujours en ce cas.
   
   Dans ce climat de folie et de terreur perpétuelle, obtenir des renseignements sur l’ennemi est une question fondamentale, vitale au sens propre du terme. Voici l’immense responsabilité qui incombe au Capitaine André Degorce en charge des interrogatoires et de démanteler un par un, minutieusement et laborieusement, les membres d’un réseau terroristes. Un par un, il coche les noms et les cases d’un immense organigramme affiché dans son bureau. Or, on n’obtient pas de renseignements en se montrant aimables. C’est en usant de violence, d’intimidations, de sévices et de tortures, d’exécutions sommaires parfois aussi que l’on parvient à ses fins.
   
   En ce mois de Mars 1957, Degorce vient de mettre la main sur la tête du réseau, un certain Tahar. Une capture encombrante d’autant qu’elle fut exhibée vivante et en bonne santé à la presse. Une capture troublante par le calme et l’autorité naturelle d’un prisonnier conscient du sort que lui réservent les enjeux de pouvoir. Une capture qui met à nu les doutes qui broient de plus en plus souvent Degorce, lui le brillant mathématicien que la seconde guerre mondiale a envoyé à Buchenwald. Lui qui a échappé aux camps vietnamiens après s’être engagé dans l’Armée parce qu’il fallait bien donner un sens à une vie qui l’avait perdu.
   
   Au cours des trois jours de détention de Tahar, la vie de Degorce va définitivement basculer et figurer l’éternelle lutte entre le Bien et le Mal, entre la morale et la nécessité, entre la maîtrise de son destin et le coup du sort.
   
   La force de J. Ferrari est de confronter la vision de Degorce, en tant qu’homme comme en tant que jouet de l’Histoire, à trois points de vue. Celui du Lieutenant Andreani, son ex compagnon d’armes et de détention au Vietnam devenu à Alger le chef de la cellule en charge du traitement des prisonniers une fois qu’on a fini de tirer d’eux ce qui en était attendu. Autant dire, le liquideur, l’homme en charge des basses-œuvres. Bien des années après la fin de ces inutiles conflits, Andreani s’adresse à distance à son supérieur, Degorce. Andreani est un cynique, à la fois admirateur de son supérieur à qui il doit la survie aux camps viet et détestant ce que Degorce devint à Alger au terme de la détention de Tahar. Ses mots sont d’une dureté rare et traduisent tout le mépris d’un homme qui savait avoir perdu son âme et qui passa le reste de son existence à tenter de le dissimuler à tous, blessant ses hommes et compagnons souvent sans même s’en rendre compte.
   
   Celui de Degorce lui-même qui nous conte chacune de ces trois journées, bien marquées dans le livre et introduites par une référence aux textes évangéliques comme la preuve d’une trahison aux valeurs chrétiennes et humaines les plus fondamentales et ciment de notre société. Degorce devient alors une sorte de Pilate des temps modernes. Entre chaque journée figure la diatribe d’Andreani qui met à nu la personnalité de plus en plus putride et nauséabonde de Degorce. En voulant se comporter en pair avec Tahar, en lui faisant rendre les honneurs militaires, Degorce tente de sauver vainement le peu qui lui reste de libre arbitre et d’âme emportée par les horreurs auxquelles il lui faut se livrer ou consentir. Chaque rebuffade n’en devient du coup qu’une nouvelle manifestation d’un caractère qui a perdu ses repères, ses valeurs et ses croyances et nous montre un homme et un officier en pleine dérive, se trahissant comme il trahit tous les siens.
   
   Celui de son épouse enfin, de dix ans son aînée, rencontrée par hasard au sortir de Buchenwald. Une abîmée de la guerre elle aussi et qui se comporte plus en mère qu’en épouse. D’elle, on ne connaît que les lettres donnant de nouvelles anodines d’une famille qui attend son retour ; puis, à la fin, son inquiétude à ne lire que de froides réponses de son mari, incapable d’écrire ce qu’il vit et ne croyant pas un mot de ce qu’il écrit. Une femme qui soupçonne le pire mais n’ose vraiment l’envisager. Une femme qui offre une consolation impossible par la distance physique et psychique.
   
   Degorce fut comme un frère pour Andreani. Mais c’est Caïn qui tua Abel. Et depuis, Caïn cherche son âme qu’il sait avoir laissée là-bas, en Algérie.
   
   Un livre éblouissant par sa construction, son style et la profondeur des sujets qu’il aborde. Qui sait ce que nous aurions fait à leur place...

critique par Cetalir




* * *