Lecture / Ecriture
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Débutants de Raymond Carver

Raymond Carver
  La vitesse foudroyante du passé
  Qu'est ce que vous voulez voir?
  Les vitamines du bonheur
  Débutants
  Parlez-moi d'amour
  Neuf histoires et un poème
  Les trois roses jaunes

Raymond Carver est un écrivain américain né en 1938 et décédé d'un cancer du poumon en 1988.


Débutants - Raymond Carver

Mélancolie alcoolisée!
Note :

   D'abord félicitons les Éditions de l'Olivier pour la réédition des œuvres complètes de Raymond Carver (1938/1988), très grand écrivain américain trop méconnu. Une vie courte, il est mort à cinquante ans, avec pendant plusieurs années un problème d'alcoolisme. Il fut pendant un temps professeur dans la même université que John Cheever.
   
   Dix sept nouvelles, ni trop, ni trop peu, et une postface très instructive
   . Un mot à ce sujet, je n'aime pas certaines préfaces, mais dans le cas présent, mettre ce texte en fin de livre est une excellente idée. La lecture est finie, donc l'opinion est normalement faite, mais quelques éclaircissements peuvent être les bienvenus. Une lettre de l'auteur donne un point de vue très instructif sur ce qu'il a éprouvé à la lecture de ses écrits épurés par son éditeur.
   
   «Si vous dansiez» est un très beau texte, qui donne le temps de l'ouvrage, des couples désunis, l'homme qui boit et ici deux jeunes qui eux commencent dans la vie. Le geste de cet homme est plein de bonté et d’élégance....
   «Ou sont-ils passés, tous» est à mon goût une des plus belles histoires de ce recueil, et pourtant point de vue moralité, c'est très limite, entre alcool et adultère. C'est la nouvelle la plus représentative de l'ambiance de ce recueil. Un homme se souvient comment lui et sa vie ont sombré, lui dans l'alcool, sa vie dans la solitude.
   «Gloriette» est le texte le plus déprimant, l'histoire d'un homme et d'une femme qui fêtent leur future séparation, qui l'arrosent, oserais-je dire.... Enfermés dans une chambre de l'hôtel qu'ils gèrent, ils s'enferment également dans leurs problèmes de couple.
   Une «Incartade» ne devrait pas porter à conséquence, mais parfois cela se termine en drame, une histoire d'amour et de mort, où un fils écoute les souvenirs de son père.
   «À moi» est une histoire sordide de rupture en deux pages et demie.
   Un texte terrifiant!
   La nouvelle qui donne son titre au recueil, et qui est aussi la plus longue, est une discussion entre deux couples autour d'une table. Chacun se raconte, ses amours, les drames et parfois les joies d'une vie semblable à plein d'autres. Avec comme question lancinante «C'est quoi l'amour?» et «Jusqu'où peut-on aller par amour?». Un beau texte, un constat et une évidence : l'amour d'aujourd'hui n'est pas celui d'hier, ni celui de demain (Mais y aura-t-il un autre amour demain?)*.
   «Un dernier mot», un dernier texte, un dernier verre, une dernière rupture, un dernier départ....
   
   Des personnages terriblement humains, même et surtout avec leurs défauts, rarement sympathiques, plutôt ternes. Un photographe avec des crochets à la place de ses mains, Holly et Duane, couple en perdition tellement attachant, deux voisins fâchés après une dispute d'ivrogne, deux amis qui voudraient retrouver leur jeunesse, quatre autres qui partent à la pêche, un couple qui va à son bingo du vendredi. Un pauvre homme et une femme infidèle, mais aussi Henry et Anna, personnages à l’ancienne, vieux couple se remettant dans un hôpital d'un terrible accident de voiture, l'Amour avec un grand A.
   
   Je crois que ce livre peut surprendre, car il donne de l'Amérique une image plutôt grisâtre et fortement imbibée. Ces récits sont très souvent tristes, les vies ratées, divorcés, chômeurs, alcooliques que l'on se représente dans une banlieue triste et standardisée. D'autres textes ont une vocation plus rurale, concernant en particulier la chasse, la pêche et la vie dans l'Amérique profonde.
   
   Ces nouvelles semblent toutes avoir la même déclinaison, la rupture sur fond de boissons, mais chaque histoire a sa propre logique, la même chose, mais de manière différente.
   
   Un petit reproche, les fins sont souvent très floues comme si l'auteur hésitait entre plusieurs possibilités.
   
   J'ai éprouvé à la lecture de certaines de ces nouvelles le sentiment d'en avoir déjà lus certaines, et après quelques recherches j'ai appris que Robert Altman s' était inspiré de certaines de ces histoires pour son film «Shorts Cuts».
   
   
   Extraits :
   
   - Elle le racontait à tout le monde. Il y avait plus, ça, et elle le savait, mais elle arrivait pas à les traduire en mots.
   
   - Je haïssais mes enfants à l'époque.
   
   - Il était soûl. (Il y avait toujours quelqu'un de soûl à l' époque).
   
   - Boire c'est drôle tout de même. Quand j'y repense, toutes nos décisions importantes ont été prises en buvant.
   
   - Une fois encore, comme presque tout, c'était elle qui avait raison.
   
   - Sam et Millie avaient une fille qui avait quitté la maison à seize ans pour aller à San Francisco devenir une enfant de la génération des fleurs.
   
   - Je ne sais pas ce qui m'a pris, Les. Cinquante-cinq ans. Des enfants adultes. Je me serais cru plus malin.
   
   - Ça me paraît une bonne idée. Oui, oui. Je dis aux femmes qu'on va faire un tour.
   
   - Ce sont de braves types, bon père de famille, responsable dans leur boulot. Leur fils et leurs filles vont à l'école avec notre fils, Dean.
   
   - C'était Neuneu à l'époque, et c'est Neuneu que je me rappelle aujourd'hui.
   
   - Le gin et le tonic n'avaient cessé de tourner et je ne sais comment nous en étions venus au sujet de l'amour.
   
   - Jusque-là, je ne comprenais pas le sens de ces mots, avant d'avoir vu cet homme se languir. Elle lui manquait atrocement. Il désirait ardemment sa compagnie, le vieux bonhomme.

   
   
   Titre original : Collected Story (2009).
   
   
   * Le Mot de l'éditeur: « "Débutants" est le manuscrit original, inédit à ce jour, d’un des livres les plus célèbres de Raymond Carver, "Parlez-moi d’amour", qui parut aux États-Unis en 1981 après avoir été amputé de moitié par son éditeur. »
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Eireann Yvon




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R.C. tel qu’en lui-même...
Note :

   Le fait est bien connu des lecteurs de Raymond Carver: le nouvelliste dut le début d'une reconnaissance publique et critique à son editor (le mot anglais n'a pas la même signification que le terme français éditeur), Gordon Lish, personnage très influent dans les milieux littéraires américains des années 1970-1980, actif notamment auprès du magasine Esquire et de la prestigieuse maison d'édition Alfred A. Knopf. Critique littéraire avisé, défenseur de la première heure du mouvement Beat ou encore du romancier Richard Ford, Gordon Lish est aussi un adepte déclaré d'un certain minimalisme, et il a clairement imposé sa marque dans ce sens, lorsqu'il édita – en coupant et corrigeant à tour de bras - ce qui devait devenir "What we talk about when we talk about love"*, le seul recueil de nouvelles de R. Carver publié par ses soins en 1981. Et ce n'est qu'en 2009 que les textes de Raymond Carver, tels qu'il les avait pensés, écrits et voulus, virent enfin le jour chez Jonathan Cape sous le titre "Beginners".
   
   C'est donc par une véritable découverte que les éditions de l'Olivier ont décidé d'entamer leur nouvelle publication des œuvres complètes de Raymond Carver en nous offrant pour la première fois en traduction française ces "Débutants", dix-sept nouvelles dont certaines, grâce au cinéma, paraîtront pourtant familières aux lecteurs de langue française. "Une petite douceur", histoire d'un couple dont le petit garçon se fait renverser par une voiture le jour de son anniversaire a en effet été porté à l'écran par Robert Altman dans le très beau film choral qu'est "Short Cuts", en même temps que d'autres nouvelles de Raymond Carver. Et plus récemment, c'est "Toute cette eau si près de chez nous" qui s'est vu transposé en Australie sous le titre "Jindabyne".
   
   Mais qu'elles nous semblent familières ou non, toutes les nouvelles de "Débutants" témoignent du même pouvoir de fascination, de la même capacité à emporter leur lecteur vers un monde tissé tout à la fois de vies ordinaires et de sentiments complexes et ambigus, sinon franchement contradictoires. Ce sont autant d'histoires de pauvres types rongés par l'alcool, de couples en pleine déglingue ou à tout le moins éprouvé par la maladie, tels Edith et James Packer, les deux héros amateurs de bingo de "Si tu veux bien". Et dans ce monde où nous transporte la plume de Raymond Carver, il n'est pas jusqu'aux objets inanimés, entassés sur la pelouse dans le paragraphe d'ouverture de la toute première nouvelle, "Si vous dansiez", qui ne se fassent porteurs de sens, frémissant d'émotions retenues: "A la cuisine, il se versa un nouveau verre et regarda les meubles de la chambre à coucher dans le jardin devant chez lui. Le matelas était nu et les draps aux rayures multicolores, posées à côté de deux oreillers sur le chiffonnier. En dehors de ça, les choses avaient à peu près la même allure que dans la chambre – table et lampe de chevet de son côté à lui du lit, table et lampe de chevet de son côté à elle. Son côté à lui, son côté à elle. Il y songea en sirotant le whisky. Le chiffonnier était à un mètre du pied du lit. Il en avait vidé les tiroirs dans des cartons, ce matin-là, les cartons étaient dans la salle de séjour. Il y avait un radiateur d’appoint à côté du chiffonnier. Un fauteuil de rotin avec un coussin de tapisserie au pied du lit. La batterie de cuisine d’aluminium brillant occupait une partie de l’allée. Une nappe de mousseline jaune, bien trop grande, un cadeau, recouvrait la table et pendait sur les côtés. Il y avait une fougère en pot sur la table, et aussi une ménagère, autre cadeau." (p. 7)
   
   Emouvantes, les nouvelles de "Débutants" le sont au point qu'elles peuvent faire peur, et mal. Si terriblement humaines, jusque dans ce que l'Humain a de moins reluisant, elles flirtent parfois de si près avec l'insoutenable qu'on prendrait volontiers ses jambes à sou cou, tout comme – et pour les mêmes raisons que - le narrateur de "L'incartade", rebuté par la confession que lui livre son père, de son infidélité conjugale et de ses terribles conséquences: "J’avoue que j’ai le sentiment d’avoir mal agi ce jour-là à l’égard de mon père, de lui avoir peut-être fait faux bond à un moment où j’aurais pu lui venir en aide. Pourtant quelque chose d’autre me dit qu’on ne pouvait plus l’aider, que je ne pouvais plus rien pour lui, et que l’unique chose qui transparut entre nous au cours de ces quelques heures fut qu’il m’amena – me contraignit serait peut-être plus juste – à entrevoir mon propre abîme; et rien ne peut venir de rien, comme dit Pearl Bailey et comme nous le savons tous d’expérience." (pp. 63-64)
   
   
   Liste des nouvelles publiées dans "Débutants":

   Si vous dansiez
   - Dans le viseur
   - Où sont-ils passés, tous?
   - Gloriette
   - Tu veux que je te fasse voir quelque chose?
   - L'incartade
   - Une petite douceur
   - Je dis aux femmes qu'on va faire un tour
   - Si tu veux bien
   - Toute cette eau si près de chez nous
   - Neuneu
   - La tarte
   - Le calme
   - A moi
   - Distance
   - Débutants
   - Un dernier mot
   
   
   * En V.F.: "Parlez-moi d'amour"
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critique par Fée Carabine




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Blues
Note :

   Voici enfin le vrai Carver, celui dont l’éditeur avait transformé l’œuvre en croyant l’améliorer
    Ces nouvelles, on les connaissait sous le titre de : «Parlez-moi d’amour» mais elles étaient amputées de la moitié de leur texte par Gordon Lish qui n’appréciait pas l’évocation des émotions trop fugitives que l’auteur privilégiait.
    Une nouvelle traduction nous permet désormais de lire le texte que Carver aurait voulu voir publier s’il ne s’était pas soumis par nécessité aux exigences de son éditeur.
   C’est pourtant un écrivain que Richard Ford, Stephen King ou Philippe Djian tiennent pour l'un des plus importants de la seconde moitié du XXème siècle.
    Il a vécu de 1938 à 1988 et a déclaré lui- même n'avoir jamais «rien fait d'autre que boire». Cependant il a fait mille métiers ayant travaillé comme portier, ouvrier dans une scierie, pompiste, gardien de nuit, ramasseur de tulipes, agent de service dans un hôpital, pris des cours d'écriture, publié des poèmes et enseigné l'anglais.
   Une légende à l’américaine en somme.
    Ce sont dix-sept histoires de vies gâchées par l’alcool, le désamour, les petites trahisons, les désirs qui s’épuisent, s’envolent, se posent ailleurs, le départ des enfants, l’ennui au travail, le vide d’une vie qui s’effiloche, la menace des excès et abus de toutes sortes, la tentation du rien, du vertige, de la folie, du suicide.
   La vie toujours au-dessous des rêves mais aussi la vie qui dicte l’écriture et fait naître les chefs d’œuvre!
   
   Quelques exemples de récits :
   Si vous dansiez ?
    Des meubles dans un jardin, la nuit, pour le vide-grenier du lendemain. Ils attirent un jeune couple. Le vendeur brade tout. Il est soûl, nostalgique. Il se sent heureux, les incite à danser, à dormir dans le grand lit, les veille comme ses enfants. A leur départ, au matin, il leur donne tous ses disques.
   
   Dans le viseur
   Un homme sans mains prend des photos d’une maison. Le propriétaire l’invite à prendre un café. . L’homme est habile avec les crochets qui remplacent ses mains. Il raconte sa vie pendant qu’il photographie l’homme seul que sa femme et ses enfants viennent de quitter et qui se sent mieux maintenant grâce à cette visite inattendue...
   
   Où sont-ils passés tous ?
   «J’en ai vu des choses.» Un homme a vu s’éloigner tous les siens, peu à peu, ses enfants, sa femme qui le trompe avec son meilleur ami, ses copains, ses collègues, sa mère qui trompe sa propre solitude avec un inconnu. C’est pourtant vers elle qu’il revient dormir, un soir et se faire border comme un enfant. «Elle tira la couverture sur moi… Je restai couché. Sans bouger.»
   
   Gloriette (Présentation de l'éditeur)
   « Ce matin-là, elle me verse du scotch, du Teacher’s, sur le ventre, et le lèche. L’après-midi elle essaie de se jeter par la fenêtre. Je ne peux plus supporter tout ça, et je le lui dis. Je fais, “Holly, ça ne peut pas durer. C’est de la folie. Il faut que ça s’arrête.”

   
   Et les récits s'enchaînent ainsi une succession de riens qui s’avèrent graves et de drames qu’il faut essayer d’oublier. Ainsi va la vie des personnages de Carver.
   
   
    Titre original: Beginners.

critique par Mango




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