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La fortune de Sila de Fabrice Humbert

Fabrice Humbert
  L'origine de la violence
  La fortune de Sila
  avant la chute

Fabrice Humbert est un professeur de lettres et écrivain français.

La fortune de Sila - Fabrice Humbert

Le monde de l’argent
Note :

   Sila est serveur dans un restaurant de luxe parisien, qu’une clientèle internationale et friquée a l’habitude de fréquenter. Ce soir de juin 1995, plusieurs personnes dinent dont un couple avec son enfant. Ce dernier est particulièrement turbulent et passe son temps à gêner les serveurs en leur barrant le chemin. Alors Sila, au bout d’un moment, le prend par le bras pour le ramener à la table où dînent ses parents. Le père n’apprécie pas, il se lève et donne un violent coup de poing au garçon qui lâche son plat, se retrouvant le nez cassé. Un silence stupéfait résonne dans la salle, mais personne n’intervient. Puis les conversations reprennent comme si rien ne s’était passé.
   Matthieu et Simon, qui fêtent ce jour là le nouvel emploi de Simon, reviennent sur l’événement une fois sortis du restaurant. Matthieu pense qu’à la place du barman, il aurait cassé la figure à ce père de famille, mais comme lui rétorque Simon «difficile quand on est serveur dans le meilleur restaurant du monde de se colleter avec un client». La femme du couple russe présent, quant à elle, reproche à son mari de ne pas être intervenu. Bien que personne n’ait rien dit, tous sont choqués par ce client qui s’est permis de frapper un serveur. Cet homme grossier n’est autre que Mark Ruffle, la brute épaisse par excellence, imbu de lui-même et se croyant tout permis. Sa femme, qu’il a connue sur les bancs de l’école, ancienne pom pom girl, est elle-même gênée par l’attitude de son mari.
   
   Une scène inaugurale réunit ainsi dans ce restaurant ces individus, avant que leurs destins ne se croisent dans ce récit qui renvoie à l’absurdité de nos vies, basées bien souvent sur la quête du matériel ou du pouvoir. Simon, brillant mathématicien va contre toute attente se lancer dans la finance sous l’impulsion de son ami Matthieu, beau, séducteur, son exact contraire. Lev, brillant universitaire, va épouser son étudiante, une fort jolie femme, avant de se retrouver happé par la politique au moment de la chute du communisme. Et enfin l’ancien sportif blessé, auteur du coup de poing, se reconvertit dans l’immobilier et la spéculation.
   
   Mais que ce soit la brutalité de l’un, la lâcheté ou l’indifférence des autres, les réactions de ces hommes avides sonnent comme le début de leur perte. Seules les femmes sont épargnées (merci monsieur Humbert) car elles sont celles qui questionnent et semblent montrer de la compassion pour l’homme frappé en s’interrogeant sur le sens de leurs vies. L’analyse psychologique de ces (anti ?) héros est pertinente. J’ai particulièrement aimé le portrait de Simon et Matthieu et leurs appartements avec terrasses. Un propos aussi sur les polytechniciens et les relations qu’ils entretiennent au-delà de l’école qui m’a bien amusée, en raison du second degré dont fait preuve le romancier dans ce portrait des réseaux sociaux.
   
   Nous voici face à un roman social voire sociétal, à l’écriture efficace et sans concession, qui montre les dérives de notre monde axé sur la finance, les spéculations boursières, le capital. Car aucune morale ne semble arrêter ces hommes, rendus fous par les biens qu’ils possèdent ou le pouvoir dont ils disposent. Et c’est bien de cette folie que veut nous parler l’auteur, dans ce roman miroir, portrait d’un 21ème siècle, préoccupé davantage par les signes extérieurs de richesse que par les relations humaines. Et il est sans doute plus que temps de s’en inquiéter! Si nous ne voulons pas tous nous retrouver broyés, à l’image de ces héros, laissés à leur triste sort.
   
   
    Prix RTL-Lire 2011
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Éléonore W.




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Prix RTL-Lire 2011
Note :

   "Personne n'existe en ce bas monde. J'aurais vraiment dû travailler dans la finance avant d'étudier la philosophie. J'aurais fait de meilleurs essais. J'ai accédé au sens de l'existence en entrant dans la banque. Nous ne sommes rien. Peu importe que nous existions puisque nous n'existons que pour nous-mêmes et quelques proches."
   
   L'histoire commence dans un restaurant. Sila, un serveur est violemment frappé par un client parce qu'il a voulu canaliser le comportement de son petit garçon. Aucun témoin de la scène ne bouge, par indifférence ou par lâcheté, mais personne ne va oublier l'incident, jusqu'au moment où ils vont se croiser une nouvelle fois, ayant fait chacun leur chemin.
   
   Tous sont liés peu ou prou au monde de la finance et j'appréhendais légèrement au début, me sentant peu de goût pour ce monde là. Et bien j'ai adoré! Essentiellement à cause des personnages et de la diversité des situations vécues.
   
   Il y a Mark, l'homme qui a frappé, jeune américain médiocre, fils d'un entrepreneur qui a réussi et qui va faire fortune à son tour en vendant du rêve aux pauvres, sous forme de pavillons qu'ils ne pourront pas rembourser. Sa femme, Shoshana, ex-pom-pom girl aux gros seins, horriblement gênée par la réaction de son mari, mais incapable de réagir.
   
   Et puis Simon, chercheur en mathématiques, solitaire, effacé, gaffeur, complexé, qui se retrouve propulsé dans le monde des traders, poussé par son cher ami, Matthieu, brillant et sûr de lui, jaloux de voir que c'est Simon qui accède aux privilèges et au pouvoir qu'il voulait lui-même. Il se vengera cruellement.
   
   L'un des plus fascinants personnages est Lev, le russe idéaliste, qui envoie tous ses principes par dessus les moulins et devient un oligarque, prêt à toutes les compromissions, à tous les moyens pour acquérir et conserver sa fortune et sa position supérieure. Il y perdra en premier sa femme...
   
   Nous passons d'un univers à l'autre, la finance à Londres avec Simon, la chute de l'Union Soviétique avec Lev, la bulle immobilière américaine avec Mark et c'est passionnant, palpitant, instructif. J'ai même compris (enfin presque...) comment on est arrivé à la crise financière de 2008. Un bel équilibre entre le romanesque et les grands problèmes actuels.
   
   Certains vont se réveiller avec une bonne gueule de bois, voire bien pire, d'autres s'en sortiront mieux, mais au prix exorbitant de leur humanité. Après tout le bien que j'ai pensé de "l'origine de la violence", un auteur qui confirme son talent.
   
   Les derniers mots du livre m'ont réjouie: "Il était heureux: il était vaincu". Il va vous falloir le lire si vous voulez connaître le contexte ..
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critique par Aifelle




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Marche ou crève!
Note :

   Décidément, la violence est un sujet cher à Fabrice Humbert. Dans ce roman-ci, il s’attelle à dénoncer la violence du monde de la grande finance internationale.
   
   Contrairement à ce que suggère le titre, Sila n’est pas vraiment le personnage principal du livre. C’est un jeune homme d’origine africaine, réfugié "économique" en France. Or, il ne partage pas le destin difficile du plus grand nombre de réfugiés comme lui, non, sa bonne fortune à lui a voulu qu’il fasse des rencontres décisives qui l’ont conduit dans un grand restaurant parisien où il travaille comme serveur. Nous sommes en 1998.
   Un soir, Sila se fait agresser par un client américain pour une raison futile sans qu’aucun des autres convives présents ne prenne la peine d’intervenir.
   Parmi ceux-là, l’auteur en choisit trois, tous représentatifs du monde de l’argent : l’agresseur de Sila d’abord, Marc Ruffle, dont l’immense fortune repose sur les "subprimes" ; Lev Kravchenko ensuite, oligarque russe enrichi grâce au pétrole ; et pour finir, Simon Judal, pâle polytechnicien français devenu "quant" (à prononcer à l’anglaise!) auprès d’une grande banque d’investissement, ce qui signifie qu’il élabore des modèles mathématiques qui servent de base de travail aux traders.
   
   Dans des chapitres alternés, nous apprenons tout sur ces personnages, d’où ils viennent, comment l’argent a transformé leur existence et leur caractère jusqu’à rester de marbre devant la barbarie. Et à partir de l’épisode du restaurant, nous assistons à leur chute, à la désagrégation de leur vie familiale, leurs amitiés, leurs principes…
   
   J’ai trouvé ce roman plutôt convaincant (même si l’Américain Ruffle est un peu trop caricatural à mon goût). Très bien documenté, il dresse un grand panorama des bouleversements historiques de notre société depuis l’effondrement de l’Union soviétique, de l’avènement du règne absolu de l’argent, de l’individualisme forcené et brutal au détriment des valeurs humanistes. Et si avec les crises successives de ces dernières années nous ne l’avions pas encore compris, il nous démontre également que dans notre monde désormais globalisé, nous sommes pris dans un engrenage qui ne laisse plus beaucoup de place aux choix. La situation se résume bel et bien à un lapidaire "Marche où crève!".

critique par Alianna




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