Lecture / Ecriture
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Tant que je serai noire de Maya Angelou

Maya Angelou
  Tant que je serai noire
  Lettre à ma fille

Maya Angelou est le nom de plume de Marguerite Johnson, écrivaine, actrice et militante américaine, née en 1928 à Saint-Louis et morte en 2014.

Tant que je serai noire - Maya Angelou

Le cœur d'une femme
Note :

   Le titre choisi par les traducteurs du récit autobiographique de Maya Angelou me plaît énormément!
   Le titre anglais est "The heart of a woman", mais l’autre formule rend parfaitement compte de la barrière que la ségrégation place entre Blancs et Noirs dans l’Amérique des années 50-60, ainsi que de la force de la narratrice, de son désir de faire changer les choses.
   
   Lorsque le récit commence, Maya Angelou est une jeune chanteuse de jazz, mère d’un fils qu’elle a eu à 17 ans et c’est avec terreur qu’elle rejoint sa mère dans un hôtel dans lequel les Noirs viennent juste d’avoir le droit de louer une chambre. Les regards des Blancs lui paraissent insistants, lui donnent envie de fuir.
   La suite narre le parcours d’une femme qui peu à peu s’affirme, s’engageant aux côtés de Matin Luther King puis épousant un temps la cause de Vusumzi Make, combattant pour la liberté et les droits des Noirs d’Afrique du Sud.
   
   Son récit nous conduit de la Californie à New York puis au Caire où Maya Angelou suit son compagnon Vusumzi Make. Si la première partie du livre nous révélait les tensions raciales en Amérique (me revient particulièrement en mémoire la méfiance de la narratrice à l’égard des Blancs même acquis à la cause Noire, ce sentiment qu’ils ne peuvent envisager la vie de la même façon, et effectivement se révèle toujours sous l’ouverture d’esprit l’empreinte des préjugés), la deuxième partie confronte assez douloureusement la narratrice afro-américaine à ses racines africaines; l’épouse de Make n’a pas du tout la même liberté que la femme qu’elle était aux USA et Maya ne tarde pas à se sentir à l’étroit aux côtés de cet homme dont le charisme l’a d’abord fascinée. L’un des épisodes les plus marquants est cette palabre lorsqu’elle envisage de quitter l’époux infidèle qui s’oppose à ses velléités d’émancipation au nom de la dignité du mari africain: le découragement s’abat sur elle face à ce simulacre de procès. Lui revient en mémoire ce constat: tout ce qu’on attend d’elle c’est qu’elle reste noire et qu’elle meure (voilà sans doute l’origine, finalement lugubre, du titre). Pourtant la palabre lui donne raison et lui permet de s’éloigner en lui épargnant le sentiment d’injustice et d’humiliation, la réconciliant avec sa dignité de femme.
   
   Le récit se lit comme un roman, aventure à la fois personnelle (Maya Angelou raconte aussi les bouleversements de sa vie amoureuse, la complicité avec son fils Guy remise en cause par l’adolescence, ses aspirations littéraires) et collective (c’est un formidable document sur la vie artistique et politique du New York des années 60).
   
   On entend presque grâce à la traduction cette voix singulière, porteuse des récits et des chants de sa communauté, empruntant aussi un temps les mots de Jean Genet («Les Nègres», elle joue la reine blanche) pour parodier le mépris de ceux dont les siens ont étudié les gestes depuis toujours et montrer leur arrogance.
    
   On y rencontre dans les premières pages une Billie Holiday amère et presque insupportable, s’emportant après avoir chanté à Guy les «Strange fruits» que sont les corps pendus d’hommes lynchés.
    
   Cette découverte a donné un autre relief à ma relecture de "J’irai cracher sur vos tombes" de Vian caché sous le pseudonyme de Sullivan, une histoire de vengeance érotico-gore. Le héros entend faire payer aux Blancs qui le prennent pour un des leurs (sa peau est très claire) la mort de son frère, lynché pour avoir osé être amoureux d’une jeune fille blanche. C’est un exercice de style sur le modèle du roman noir, écrit pour choquer (et Vian dut écrire une version en anglais "I shall spit on your graves" pour échapper aux poursuites judiciaires qui allaient le ruiner et prouver qu’il avait bien traduit un manuscrit américain – cette histoire m’enchante), mais le sort malheureux du frère trouvait d’étranges échos dans l’angoisse de la narratrice affrontant la foule scandalisée de cet hôtel, dans sa colère lorsque son fils est injustement accusé de je ne sais plus quelle exaction dans une école où les Noirs sont en minorité…
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critique par Rose




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Amérique des années soixante
Note :

   Ce récit autobiographique apparaît d'abord comme le témoignage d'une mère qui élève seule son fils, Guy Johnson ; qui essaie de gagner sa vie dans le monde du show-business. Subvenir à ses besoins et à ceux de son enfant, être indépendante, telles sont ses priorités, et elle ne manque pas de courage, d'audace, ni de détermination pour cela. Mais la nécessité de gagner son pain quotidien n'est pas la question la plus préoccupante, même si elle est la plus urgente. Il y a aussi et surtout la difficulté de voir grandir son enfant dans une société où on fait comprendre aux Noirs, dès leur naissance, qu'ils n'ont aucun valeur :
   "On avait réussit à les convaincre de leur insignifiance. Quiconque leur ressemblait ne valait pas mieux qu'eux. Chaque jour, le soleil se levait sur une journée sans espoir et se couchait sur une journée sans succès. Maîtres de l'air, de la nourriture, des emplois, des écoles et des règles du jeu, les Blancs refusaient de partager avec eux ces biens de première nécessité – et, au plus profond de leur inconscient, ces garçons leur donnaient raison. Eux, les jeunes Noirs, les seigneurs de rien du tout, étaient nés sans valeur. Pareils à des taupes aveugles, ils passeraient leur vie à ramper sous terre et à ronger des racines, loin de la lumière du soleil."
   

   Nous sommes dans l'Amérique des années soixante. La lutte pour les droits civiques se cristallise avec des figures comme Martin Luther King, Malcolm X, Marcus Garvey, James Baldwin. Au moment où Maya Angelou raconte ses expériences au contact de ces hommes, en tant que militante, le récit prend une autre dimension. Le lecteur prend conscience que ce n'est pas un roman qu'il lit, mais le témoignage direct d'une femme qui a vécu les combats en faveur de la liberté et l'égalité aux Etats, et qui n'était pas une simple spectatrice, mais qui s'est jetée au cœur de l'action. A cette époque, d'autres combats font écho à celui mené aux Etats-Unis : celui pour la fin de la ségrégation raciale en Afrique du Sud, celui des leaders africains pour sortir leurs pays respectifs des griffes de l'impérialisme. Les Noirs d'Amérique se sentent concernés par le sort des Noirs sous d'autres cieux, si bien que lorsque l'annonce de l'assassinat de Patrice Lumumba éclate, Maya Angelou et tant d'autres Noirs-Américains se sentent orphelins : "Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah et Sékou Touré formaient le triumvirat africain sacré, celui auquel les Noirs américains vouaient un culte. Nous avions désespérément besoin de nos leaders. On nous maltraitait depuis si longtemps qu'un coup pareil risquait de nous décourager et d'affaiblir notre résistance." (223)
   

   Mais Maya et ses amies ne se laissent pas aller au découragement, elles s'organisent ! Les actions qu'elles ont menées, l'engagement total de Maya dans tout ce qu'elle fait, dans sa volonté de relever les défis, qu'ils soient politiques, littéraires, artistiques sont émouvants. Lire ce livre, ce n'est pas seulement se pencher sur un pan de l'histoire des Etats-Unis, c'est aussi s'intéresser de près à l'histoire de la musique, de la littérature, et pas seulement américaine. J'ai été par exemple piquée de curiosité pour la pièce de Jean Genet, "Les Nègres", qui retient l'intérêt d'un metteur en scène et dans laquelle Maya Angelou est invitée à jouer.
   
   En plus d'être noire, Maya est une femme, et il lui faut aussi se battre pour gagner le respect, pour qu'on la regarde autrement que comme la femme soumise que l'homme, le mâle, voudrait qu'elle demeure indéfiniment. Tenir impeccablement son intérieur, faire de bons petits plats, d'accord, mais sa vie ne peut se limiter à cela. Elle et une femme active, une femme qui a des idées, qui veut exercer ses talents, qui veut apprendre de nouvelles choses, découvrir de nouveaux horizons.
   
   Je termine en rendant hommage à la mère de Maya Angelou, Vivian Baxter, qui a été pour sa fille un exemple de force et de courage, et qui est comme le repère grâce auquel Maya a pu déployer sa vie dans toutes les directions souhaitées. Ce livre montre avec sensibilité les combats de femmes.

critique par Liss Kihindou




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