Lecture / Ecriture
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Le Fléau de David Van Reybrouck

David Van Reybrouck
  Le Fléau
  Mission, suivi de: L’Ame des termites
  Congo

Né à Bruges en 1971, David Van Reybrouck a étudié l’archéologie, l’histoire et la philosophie à l’université de Louvain puis à Cambridge. Il est titulaire d’un doctorat de l’université de Leyde.
(Source, édireur)

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le Fléau - David Van Reybrouck

Une enquête littéraire, sociale et historique
Note :

   L'archéologie préhistorique et la primatologie explorant des terres peu ou prou voisines, où il leur arrive de se croiser, il n'y a rien qui sorte de l'ordinaire dans le fait qu'un jeune chercheur belge, préparant un doctorat sur l'histoire de l'archéologie préhistorique, se retrouve à explorer la très riche bibliothèque du département de primatologie de l'université d'Utrecht, et qu'il y découvre les travaux d'un naturaliste sud-africain du XIXème siècle sur les babouins. Ce n'est en fait que quelques heures plus tard, dans un bistrot près de la gare, alors que notre chercheur se plonge dans une biographie d'Eugène Marais – le naturaliste susmentionné - tout en attendant son potage, que les choses commenceront vraiment à déraper... C'est que, dans la biographie que lui consacre Robert Ardrey, par ailleurs passé à la postérité pour les scénarios qu'il a écrits pour Hollywood, Eugène Marais - avocat, écrivain, poète et naturaliste afrikaner - se révèle une personnalité des plus fascinantes, génie méconnu et opiomane au destin tragique, qu'un différend d'importance opposa à Maurice Maeterlinck, Marais accusant le lauréat du prix Nobel de littérature 1911 d'avoir plagié dans son essai "La vie des termites" (publié en 1926) ses propres travaux publiés eux sous le titre "Die Siel van die Mier" dès 1925, dans la revue sud-africaine Die Huisgenoot.
   
   Et donc, pour résumer, à l'ouverture du "Fléau", nous avons: "Un Homo universalis fascinant qui étudie les termites et les babouins, un prix Nobel de littérature qui se mêle d’écrire sur les insectes, un scénariste d’Hollywood qui pense avoir découvert un génie méconnu et un zoologiste de renom qui se bat bec et ongle contre la formation d’un mythe…" (p. 18) et un jeune chercheur rattrapé par une longue liste de questions telles que "Qui était Eugène Marais?", "Maurice Materlinck l'a-t-il vraiment plagié?" et d'abord, "Qu'est-ce qu'un plagiat, dans le cas d'une œuvre littéraire ou d'un essai scientifique?". C'est tout justement l'enquête découlant de ces questions qui fait l'objet du "Fléau", une enquête qui mènera David Van Reybrouck – et son lecteur – bien plus loin qu'on n'aurait pu le supposer de prime abord, tant ce questionnement initial se révèle riche d'implications diverses.
   
   Bien sûr, il nous faudra remonter les traces de Maurice Maeterlinck, nous pencher sur sa vie, sur son œuvre – jusqu’à chercher à consulter des manuscrits originaux, aujourd’hui aux mains de collectionneurs privés - et sur les conditions sociales, politiques et culturelles qui permirent l’émergence du courant symboliste dont il fut l’un des représentants les plus en vue. Et de même, sur la piste du très mystérieux Eugène Marais, il nous faudra nous envoler jusqu’en Afrique du Sud au plus profond du Veld, sur le territoire d’une population blanche afrikaner que la fin de l’apartheid a laissée amère et à tout le moins sur la défensive.
   
   Exploration tout à la fois de l’histoire littéraire européenne et de l’histoire et de la culture afrikaner, "Le Fléau" s’attache encore – comme si tout cela ne suffisait pas – à retracer l’évolution, du XIXème au XXème siècle, de certaines conceptions sociales et politiques. Car, soyons clairs, si tant d’auteurs de cette période se sont pris de passion pour la vie des insectes en général et des termites en particulier, c’est avant tout parce qu’ils trouvaient dans leurs mœurs et leur organisation sociale, la matière d’une métaphore pour décrire la société humaine de leurs rêves. Et en l’espèce, un véritable revirement s’opère entre le XIXème siècle, où la termitière apparait encore comme le modèle d’une société idéale où les intérêts individuels cèdent le pas à l’intérêt collectif, et le XXème siècle: "Après la révolution d’octobre, toutefois, et dans le droit fil des progrès de la biochimie (C’est à la fin des années 1930 que l’on découvre l’effet insecticide du DDT), l’on se met soudain à parler de "peste" et de "fléau". Le malaise ne commence à se faire sentir qu’avec la découverte d’un remède qui fera le bonheur des commerçants. Tout comme le péril rouge, les termites constituent désormais une menace pour l’ordre établi. Autrement dit, il faut les exterminer sans merci. En 1935, un scientifique aussi scrupuleux que l’Américain Thomas E. Snyder, le plus expert sur les termites du vingtième siècle, publie un ouvrage intitulé Our Enemy the Termite. L’ennemi, c’est le termite, l’arme, l’insecticide. Exterminer, anéantir, liquider – on voit déjà poindre l’anticommunisme forcené d’un Joseph McCarthy." (p. 91)
   
   Fruit d’une passionnante enquête littéraire, sociale et historique, "Le Fléau" est la preuve que, sous la plume d’un auteur qui connait son affaire, une recherche scientifique menée dans les règles recèle en elle-même bien assez d’aléas et qu’il n’est nul besoin de l’assaisonner de manœuvres occultes de l’Opus Dei ou d’autres sociétés secrètes plus ou moins malveillantes, pour captiver le lecteur d’aujourd’hui. Sans oublier que les quelques pincées d’autodérision fort bienvenue dont David Van Reybrouck n’a pas omis de saupoudrer son récit lui confèrent par moments une drôlerie tout à fait savoureuse.
   
   
   Extrait:
   
   "La serveuse apporte le potage, une grande assiette fumante de soupe de brocolis dans laquelle nagent les croûtons autour d’un nuage de crème fraîche. Exactement ce dont j’ai besoin. "Bon appétit", me dit-elle en s’éloignant. Je la remercie d’un signe de tête, remue ma soupe, réfléchis un instant et coince le livre ouvert sous le bord de mon assiette. Je goûte le personnage de Marais de la même manière que je goûte mon potage, et je sais désormais que ce goût ne me quittera plus. Ardrey explique comment, dans l’œuvre de Marais, les périodes de grande productivité alternent avec des épisodes de profonde mélancolie, l’extrême curiosité avec l’abattement le plus total. C’est un peu le Van Gogh de la science sud-africaine – même fanatisme, même manque de reconnaissance, même solitude. Même balle dans la tête. Marais est en train de se glisser dans les pages d’un livre. Nonchalamment, il s’avance, trébuche, roule sur la page et se recroqueville dans un pli dont, des années plus tard, je n’arriverai pas à l’extirper." (p. 16)
   
   
   "Pour le moment, je suis à Utrecht, dans un café près de la gare; je lis sans pouvoir m’arrêter, j’en oublie de manger, ma soupe refroidit et les croûtons sont tout mous." (p. 19)

critique par Fée Carabine




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