Lecture / Ecriture
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Le cœur régulier de Olivier Adam

Olivier Adam
  Passer l'hiver
  Je vais bien, ne t’en fais pas
  A l'abri de rien
  Des vents contraires
  Poids Léger
  Le cœur régulier
  Dès 09 ans: Personne ne bouge
  Les lisières

Olivier Adam est né en 1974 et a publié son premier roman ("Je vais bien, ne t’en fais pas") à 26 ans. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma.

Il vit actuellement près de Saint Malo.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le cœur régulier - Olivier Adam

Et en plus, on peut complètement se tromper...
Note :

   Ce nouveau roman d'Olivier Adam nous met dans la peau d'une femme dont le mari est "parfait" sous tous rapports et dont les enfants, adolescents, se détournent comme cela arrive le plus souvent à cet âge. Elle peine de plus en plus à se reconnaître dans sa propre vie et s'y accroche avec difficulté jusqu'au jour où son frère, avec lequel elle avait enfant une relation fusionnelle, meurt d'un accident de voiture. Elle s'était peu à peu détournée de ce frère, dépressif, destructeur et alcoolique, avec lequel il était difficile de cohabiter. Il avait tenté auparavant de se tuer, c'est pourquoi elle est persuadée que cet accident est en fait un suicide. Pourtant, quelques mois auparavant, il était revenu d'un voyage au Japon dans un état nettement amélioré et projetait de retourner s'installer dans ce pays où il se sentait enfin bien.
   Complètement déstabilisée par ce deuil, elle se rend elle-même au Japon sur un coup de tête, retrouver les lieux qui avaient apaisé son frère: une falaise d'où se jettent régulièrement des désespérés et où veille un vieil homme qui a décidé de consacrer le reste de sa vie à s'occuper d'eux car il pense qu'il n'a manqué à ces suicidaires que quelqu'un pour s'occuper d'eux à un moment difficile de leur vie. (Je ne suis pas sûre qu'il ait raison, mais cela peut aider, c'est certain)
   
   Voilà pour l'histoire, grossièrement esquissée. Nous retrouvons ici les constantes des romans d'Adam: un souci des «mal dans leur peau», une réflexion sur l'incapacité où sont certains de mener une vie qui réponde à leurs attentes, à leurs besoins, le décalage entre le projet informulé qu'ils avaient et ce qu'ils vivent, une "réclamation" que l'on respecte leur mal être, que l'on tolère sans mépris leur dépression le plus souvent alcoolisée. Ces données s'accompagnaient souvent dans les romans précédents d'un dédain symétrique pour la "normalité" des autres. Il semble que l'auteur ait passé ce cap et su voir que la réalité était bien moins manichéenne, bien qu'il ne soit pas encore allé assez loin dans ce sens à mon goût. Il y a indéniablement des constantes chez Olivier Adam, mais ceux qui le lisent régulièrement peuvent tout aussi sûrement noter une évolution de la pensée qui lui évite le ressassement et fixe l'intérêt du lecteur.
   
   On retrouve également la belle écriture à laquelle il nous a habitués. Ce qui, sur le fond d'une quête japonisante du sens de la vie*, nous donne un bon roman.
   
   
   * "Mais elle était vivante. Au nom de quoi elle n'en savait rien. Est-ce que ça avait encore un sens? A cette question Natsume avait répondu non, il n'y a pas de sens, il y a juste la vie et il faut la vivre. Comme une plante vit. Comme un animal vit. Inspirer, expirer. C'est tout."
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Sibylline




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Non aux égoïstes!
Note :

   De ce roman je ne garderai que deux images, celle du chemin sinueux vers les falaises permettant les longues promenades solitaires et celle de la grande salle de la pension où se rencontrent de temps en temps les candidats au suicide autour du sage Natsume! J’ai aimé tout ce qui s’y rattache, les descriptions et les conversations. Toujours plus ou moins désabusées. C’est la petite musique qui me restera de ce livre!
   
    Le cœur régulier, est-ce le cœur qui s’affole ou le cœur qu’on arrête? Est-ce celui de Natsume Dombori qui essaie d’enrayer cette course désespérée vers la mort?
   
    Natsume, le seul personnage que j’ai aimé "banal et discret. Il n’avait l’air de rien, un Japonais sexagénaire parmi d’autres, comme on en croise partout, en groupes compacts, un appareil photo autour du cou, souvent muni d’une canne en bois, le menton levé vers les érables rougissants"
   
    Le reste ne m’a pas intéressée et surtout pas l’héroïne, cette Sarah qui court sur les traces de son frère disparu sur ces falaises, abandonnant allègrement mari et enfants, sans scrupule, sans les tenir au courant de ce qui lui arrive! Que cherche-t-elle au fait? Une meilleure connaissance de ce frère difficile ou un nouveau souffle dans sa propre vie? Les deux sans doute! Elle fuit sa vie trop parfaite, son mari trop gentil, ses enfants trop lisses! Brr! Qu’elle m’agace! Si encore c’était la première héroïne de roman récent à se préférer elle-même aux dépens de ses enfants!
   
   C’est fou comme elles se multiplient dans les romans d’aujourd’hui ces femmes qui abandonnent tout sur un coup de tête sans se soucier de la souffrance de leurs proches! La première fois, OK, ça passe mais maintenant, je n’en peux plus! Inutile de dire que si j'avais aimé le style de l'auteur, le pire des sujets, je l'aurais aimé et c'est sans doute là que le bât blesse, j'ai eu du mal à finir ma lecture! Mon intérêt pour cette forme de quête de soi au bout du monde a fini par s'effilocher! Dommage! Certains pensent qu'il aura le Goncourt! J'ai très rarement aimé les Prix Goncourt!!
   
   "Le cœur régulier" de Olivier Adam, Rentrée littéraire 2010 (toujours en course pour le Goncourt après la deuxième sélection) (mais il ne l'a pas eu)
    ↓

critique par Mango




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Dans les gestes les plus simples
Note :

   Selon les normes en vigueur dans son milieu, Sarah mène une vie idéale: un bon travail, un mari qui poursuit lui aussi une belle carrière, une maison agréable (mais pour qui?) et deux enfants étudiant dans une école bien cotée. Mais suite à la mort soudaine de Nathan, son frère empêcheur de tourner en rond, éternel réfractaire au système, dont la voiture est allée s’encastrer dans un arbre – accident ou suicide? -, il lui devient tout à coup impossible de continuer à tricher, impossible de se cacher plus longtemps que cette vie n’est pas - n’a jamais été – ce qu’elle voulait: "Dans ces moments, je voyais combien j’étais apte à la dérive, je voyais se matérialiser sous mes yeux le réseau serré de fils que j’avais tissé pour me tenir à la surface, la succession de tâches professionnelles, sociales, amoureuses, domestiques qui me donnaient une contenance, un emploi, oui je voyais clairement l’ampleur de la construction, la grossièreté de l’artifice, la part de la comédie." (p. 28) Partant de cette prise de conscience, "Le cœur régulier" est le récit de la quête de Sarah pour renouer tout à la fois, et fut-ce a posteriori, les liens distendus avec son frère, et les fils de sa propre vie, une quête qui l’entraînera jusqu’au Japon ou Nathan avait longuement séjourné dans un petit village, niché au pied de falaises bien connues des aspirants au suicide.
   
   Il y a certes un paradoxe dans le fait que Sarah, qui s’est prise au piège des normes d’un milieu où la réussite se juge selon des critères financiers et superficiels, trouve un refuge temporaire en un lieu et dans une société où les diktats de l’économie de marché se font encore plus prégnants qu’ailleurs, acculant au suicide de trop nombreux travailleurs, épuisés, dégoûtés ou tout simplement remerciés par leur entreprise. Pourtant c’est là que se cache peut-être la plus grande réussite du "Cœur régulier": dans l’évolution d’une héroïne que sa rancœur, ses récriminations et son égoïsme rendent dans un premier temps parfaitement déplaisante, voire même imbuvable aux yeux du lecteur – on peine d’ailleurs à comprendre comment elle a pu s’enferrer si longtemps, si loin, si profond, dans une vie si contraire à ses aspirations, et comment elle trouve encore le moyen d’en rejeter la faute sur son entourage! – renouant insensiblement avec une vie plus pleine.
   
   Et c’est qu’il a fallu à l’auteur déployer beaucoup de finesse et de sensibilité pour rendre un si juste compte du miracle opéré par le contact avec un Japon qui, se libérant lentement d’une imagerie de cartes postales, s’ancre dans les gestes, les sensations et les saveurs les plus simples d’un quotidien où l’essentiel garde toute sa place: "J’ignore pourquoi ce lieu, la répétition de ces gestes, l’eau sortant du tuyau de bambou et courant sur mes paumes et mes poignets, l’odeur de cèdre brûlé m’apaisent à ce point. Mais j’aime qu’ici l’on chérisse ses morts en plein coeur de la vie, qu’à tout instant l’on interrompe le cours des choses pour se recentrer sur l’essentiel, ses souhaits les plus profonds, le sens de ses actes, l’amour qu’on porte à ses proches, sa famille, ses amis." (pp. 40-41)
   
   
   Extrait:
   
   "Alors, je faisais demi-tour, pressais le pas sur le bitume lissé, les odeurs de fleurs pourrissantes m’enveloppaient et me tournaient la tête. Je refermais la porte derrière moi, la gorge serrée, mon cœur battait vite, je m’étais sauvée de rien. La maison m’avalait, ses teintes douces et mornes, sa lumière fade, sa décoration sans âme parce que Alain n’aimait pas la fantaisie, ses baies vitrées sans croisillons parce que Alain voulait de la lumière, ses meubles design parce que Alain n’aimait pas les vieilleries, ses pièces rangées parce que Alain ne supportait pas le désordre, son bourdonnement électrique parce que Alain raffolait des dernières nouveautés technologiques, son absence de livres parce que Alain ne voyait pas l’intérêt de les garder une fois lus, parce que nous ne lisions pas «faute de temps», son absence de disques parce que Alain n’aimait pas particulièrement la musique et s’en vantait presque, «j’aime un peu de tout, disait-il, j’écoute ce qui passe», tout ce raffinement, ce dépouillement froid m’étranglaient." (pp. 27-28)

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critique par Fée Carabine




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Japon, suicide et difficulté d’être
Note :

   C’est au Japon qu’Olivier Adam a choisi de nous emmener, un Japon loin des mégalopoles – c’est un Japon de confins, où la terre se termine par de hautes falaises qui affrontent l’océan, ces hautes falaises où une tradition s’est faite pour les hommes qui n’en peuvent plus d’affronter la vie d’aller se jeter de leur haut. Et Natsume Dombori, ex policier ou policier en retraite, n’en peut plus de cette situation et va patrouiller le soir, la nuit, aux moments propices pour aller poser la main sur l’épaule de ceux qui sont au bord du vide et leur proposer de leur redonner une chance de conserver goût à la vie.
   « Quand je suis allée voir les falaises, le jour de mon arrivée, j'ai presque été déçue. Le ciel était gris et la mer calme, d'une teinte d'huître sableuse. Les roches se brisaient à l'équerre, nues et ternes, fracturées en maints endroits, concassées à d'autres. Tout n'était que verticalité anguleuse, arêtes coupantes. Un endroit dur, sec, désertique. Chaque année des dizaines de désespérés y affluent pour y mourir, cette manie remonte si loin que personne n'est plus en mesure de la dater. Il suffisait de contempler les lieux pour se faire une idée de leur état mental, de la dureté de leur douleur, du tranchant glacé du néant qui les rongeait. Plus de larmes. Plus de colère. Plus le moindre sentiment. Tout n'était plus qu'aridité, puits sans fond, ténèbres. Est-ce que Nathan en était là ? Et ce couple ? Hier au dîner ils semblaient si opaques. Deux blocs d'une pâleur nacrée, d'une froideur de métal. "Cette fois il n'aura pas réussi à les en empêcher", m'a glissé Hiromi au petit déjeuner. Elle avait l'air fascinée. Elle m'a scrutée longuement, m'a observée avaler mes œufs brouillés. On aurait dit qu'elle cherchait à savoir si moi aussi j'étais venue pour ça. Si elle m'avait posé la question, je crois que je n'aurais pas su lui répondre. 
   Nous ne sommes plus que quatre maintenant. Le Japonais en costume a quitté la pièce en nous saluant d'un bref mouvement de tête. Hiromi m'a dit qu'il était là pour affaires. J'ignore quel genre d'affaires on mène dans une station balnéaire déserte où affluent des gens aux motivations obscures. Cet après-midi en regardant les promeneurs je me suis demandé ce qui les conduisait ici. Si certains d'entre eux étaient venus "reconnaître les lieux" et allaient profiter d'une nuit sans lune pour mourir. S'ils étaient seulement saisis par la beauté désolée des roches fendues, cette impression d'être parvenus au bout du bout du monde. Ou s'ils se précipitaient, attirés par l'aura morbide du site qu'alimentait chaque mois le décompte macabre des suicidés. Peut-être espéraient-ils assister en direct à un saut dans le vide, ou mieux à un sauvetage. Peut-être espéraient-ils l'apercevoir. Lui, le sauveur.» 

   
   Soit Natsume Dombori donc, le sauveur de suicidés et un petit village perdu japonais qui évoquerait un village perdu des Highlands. Mais il ne s’agit pas de l’histoire de Natsume Dombori. L’histoire concerne Sarah, femme française moderne, mariée avec deux enfants adolescents – ça c’est ce qui lui reste – qui a perdu un frère, Nathan, un frère un peu marginal qu’elle soutenait comme elle pouvait et qui s’est tué dans un accident de voiture. De ce qu’elle sait des derniers moments de Nathan; il avait passé de longs moments dans cette ville perdue aux confins du Japon et le nom de Natsume Dombori paraissait important.
   
   A un moment charnière de sa vie où ses ados d’enfants ne semblent plus compter sur elle, où son mari et elle deviennent deux étrangers, elle ressent le besoin d’aller là-bas chercher des réponses à ses questions. Un billet d’avion trouvé dans les affaires à débarrasser de Nathan lui en offre l’opportunité et c’est ainsi que nous allons, avec Olivier Adam, aller à l’aveugle à la découverte de ce qui pouvait-allait devenir la vie de Nathan.
   
   De bien belles pages aussi sur le mal-être qui peut nous prendre si l’on perd un tant soit peu pied dans notre société matérialiste. Un roman inattendu et plein de grâces que ce «cœur régulier».

critique par Tistou




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