Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher

Susan Fletcher
  La fille de l’Irlandais
  Un bûcher sous la neige
  Avis de tempête
  Les reflets d'argent

Susan Fletcher est une romancière britannique née à Birmingham en 1979.

Un bûcher sous la neige - Susan Fletcher

Quatre vies
Note :

   Sa mère l'a appelée sorcière avant de lui donner son vrai nom, le jour de sa naissance. Sorcière, c'est ce pourquoi Corrag est condamnée à l'ordalie par le feu dans les Highlands du 17e siècle. A moins que cette condamnation n'ait à voir avec le massacre de Glencoe dont elle a été témoin. Ce massacre en tout cas est tout ce qui intéresse le révérend Charles Leslie, prompt, comme tout ecclésiastique qui se respecte à condamner le suppôt de Satan, la menace sur Dieu et la société mais bien décidé à faire la lumière sur cet événement qui sert la cause jacobite dont il est un fervent défenseur. Mais Corrag impose au révérend une étrange volonté: s'il veut connaître la vérité sur Glencoe, il lui faudra d'abord entendre son histoire, pour que son souvenir demeure après sa mort. Bientôt, à son corps défendant, le révérend va être pris dans les fils d'une vie qui lui dévoile une vision du monde bien différente de la sienne.
    
   Étrange comme parfois, à travers une voix, un personnage, un auteur peut donner à sentir une terre, un peuple, un temps avec une telle intensité. Étrange aussi que cette voix, située dans un temps et un espace prenne des résonances aussi universelles grâce à un don précieux, celui de guérir, de voir, par-dessus tout, de raconter. Un don hors du commun pour cette toute petite femme qui ne sait ni lire ni écrire, dont la vie est marquée par l'intolérance et la violence, par l'errance et la peur.
   
   Car le destin de Corrag, comme celui de sa mère, a été marqué par le meurtre fondateur, celui de la grand-mère de Corrag, accusée d'être une sorcière, noyée alors qu'elle était innocente sous les yeux de sa fille et de son époux. Un sort partagé par des milliers de femmes, et des hommes parfois. A cause de la jalousie, à cause de signes interprétés dans le sens de la superstition par des communautés apeurées et régies par les normes strictes d'une religion se confondant avec justice et politique, à cause de connaissances jugées suspectes, d'une liberté trop grande, d'opinions différentes. Différente, Corrag l'est: fille d'une femme trop libre d'abord, trop libre elle-même. Différente, c'est la raison pour laquelle Corrag a eu plusieurs vie, des vies dont elle ne veut pas qu'elles tombent dans l'oubli, des vies qu'elle raconte à Charles Leslie.
   
   La première se déroule dans le petit village qu'a choisi sa mère pour vivre et la mettre au monde, juste parce que menacés par le brigandages, ses habitants ne pensent pas à persécuter la sorcière. Il y a les mensonges pour vivre en paix, les insultes et les vexations, les services récompensés par la délation, la peur, les médisances, les jets de pierre. De l'histoire de Corrag et de celle de sa famille, on atteint à celle de toutes ces femmes condamnées pour leur différence, et à celle de tous ceux pris pour cible à travers l'histoire, devenu boucs émissaires pour qu'une communauté, une société puisse se souder autour de règles, d'une appartenance définie contre ce qui est autre. Il est certain que dans le cas de Corrag, c'est le christianisme qui est au centre de cette réflexion, une religion voulue outil de paix, de charité, de compassion transformée en machine de guerre contre ceux qui ne croient pas comme ils le devraient. Mais ce pourrait tout à fait en être une autre.
   
   La seconde est une fuite éperdue pour sauver sa vie qui lui fera croiser la route d'autres rejetés. Dans cette traversée d'Angleterre et d'Écosse, il y a la nature, la rencontre parfois furtive, parfois riche d'enseignements d'autres parias, le danger et la violence des éléments, la douceur d'un animal.
   
   La troisième vie de Corrag, c'est la découverte que même des femmes comme elles peuvent trouver une place dans le monde, que tout n'est pas indifférence ou rejet et que certains peuvent accepter celui qui croit autrement et qui vit autrement. On découvre le glen en même temps qu'elle et c'est un bonheur de toutes les pages de plonger dans cette nature superbe, à la fois dure et accueillante, de parcourir la lande avec elle, de monter les sentiers escarpés des collines et des montagnes.
   
    La quatrième vie de Corrag, c'est la prison, la peur de mourir brûlée vive, la rencontre avec le révérend Leslie, la possibilité enfin, de raconter sa vie, d'enchanter et de changer un homme.
   
   Quatre vies et un balancement entre des contraires: au fil des pages deux visions du monde et de la vie s'affrontent, se fondent, se nourrissent l'une de l'autre. Il y a les lowlands et les highlands, deux rois, deux religions, le refus de la violence et la guerre, deux modes de vie. Vivant à la marge, Corrag représente une sorte de troisième voie, dont l'existence même déséquilibre, interroge le monde qui l'entoure, le change, même si ce n'est qu'un tout petit peu.
   
    C'est un roman magnifiquement écrit (et traduit), poétique, vibrant, passionné comme son personnage principal, mais qui prend aussi le temps de la contemplation et du repos. On alterne le récit de Corrag et les lettres du révérend à son épouse bien-aimée, lettres qui sont autant des respirations et une fenêtre ouverte sur l'âme de cet homme d'église bousculé dans ses certitudes, ouvrant les yeux sur les failles de cette foi qui pousse des hommes à brûler leurs semblables et qui renient quotidiennement les principes même qu'ils professent pour servir leurs intérêts à la lumière de la bonté et de l'empathie pour le monde que montre Corrag. Le talent de Corrag, Susan Fletcher le possède, indéniablement  pour parvenir à faire sentir aussi bien à son lecteur l'univers de Corrag, la nature qui l'entoure, la violence qu'elle subit et l'amour profond du monde que cette jeune femme hors du commun professe.
   
   Indéniablement un des coups de cœur de la rentrée.
   
   
    Rentrée littéraire 2010
    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Un coup de cœur!
Note :

   Ecosse, fin du XVII ème siècle. Charles Leslie, pasteur irlandais jacobite exilé, enquête sur le massacre du clan MacDonald perpétré quelques semaines plus tôt par l'armée du roi Guillaume. Détourné de son chemin par la neige, il s'arrête par hasard à Inverary où est emprisonnée Corrag, accusée de sorcellerie et qui attend son exécution qui aura lieu au dégel. Surmontant ses préjugés, Charles, à la recherche d'informations qui lui permettraient de prouver la culpabilité du roi, décide d'interroger la jeune fille, qui a été témoin du massacre...
     
   Enfin, chers happy few. Enfin, en cette rentrée littéraire aussi excitante qu'une pub pour la Ricorée (et encore, c'est méchant pour la Ricorée, j'en ai bien conscience), un roman puissamment romanesque, un roman qui raconte une histoire parfaitement construite aux personnages fouillés et magnifiques. Ce roman, c'est donc "Un bûcher sous la neige" de Susan Fletcher qui est à la fois excellent et beau, chers happy few, ce qui n'arrive pas si souvent. Avec une plume éminemment évocatrice, qui fait vivre dans le récit de Corrag une Ecosse désunie (les Lowlands contre les Highlands, les Jacobites contre les Orangistes), sublime et sauvage (les descriptions sont de toute beauté et donnent au lecteur l'impression de sentir le poids de la neige, la morsure du vent d'hiver et la froidure des torrents), Fletcher retrace un épisode malheureusement célèbre de l'histoire écossaise, le massacre de Glencoe, en y mêlant avec talent l'histoire personnelle de ces deux personnages que tout sépare. La narration entrelace de manière qui ne paraît jamais artificielle le récit que Corrag fait à Charles avec les lettres que ce dernier envoie quotidiennement à sa femme restée en Irlande; le lecteur mesure ainsi l'évolution psychologique de Charles, qui entré en homme de Dieu plein d'assurance et d'arrogance dans cette cellule où l'attend une toute petite femme indépendante et fière qui n'a jamais été à sa place nulle part sauf dans les Highlands où vivent des hommes rudes mais tolérants, en ressortira radicalement transformé, plus humble et plus humain. Dans cette Ecosse où l'on brûle les sorcières et où les hommes s'entretuent pour des raisons politiques, Corrag apparaît comme une figure pure et lumineuse, forte et émouvante, dont toutes les actions sont guidées par son amour de la vie sous toutes ses formes. Un coup de cœur, chers happy few.
    ↓

critique par Fashion Victim




* * *



Sorcellerie de la vie
Note :

   Suzan Fletcher, en écrivant "Un bûcher sous la neige", aborde un sujet dont elle nous fait découvrir l'ampleur, celui de femmes qui ont été persécutées pendant des siècles, accusées de sorcellerie, condamnées à mort par pendaisons, noyades, bûchers. Souvent, leur manque de conformisme religieux, social ou politique, bref! leur différence en étaient la cause! L'obscurantisme a fait le reste. Il y a eu, nous dit l'écrivain, en Angleterre jusqu'en 1735, plus de cent mille femmes "pour la plupart instruites, indépendantes, âgées ou ayant leur franc parler", qui furent accusées de sorcellerie. En Europe leur nombre atteint quarante mille. De nos jours aussi, partout dans le monde, la femme est encore victime de la brutalité et de la violence.
   
   Aussi Suzan Fletcher conte avec beaucoup de conviction et d'empathie l'histoire de Corrag, un personnage qui a vraisemblablement existé. Son nom est resté dans la légende, en Ecosse, dans la vallée de Glencoe où elle s'était fixée, accueillie par le clan des Mac Donald.
   Jugée et condamnée comme sorcière, Corrag attend en prison le dégel qui permettra d'allumer les flammes du bûcher. Elle reçoit chaque jour la visite d'un gentilhomme, Charles Leslie, venu  l'interroger sur le massacre du clan Mc Donald de Glencoe par les soldats de Guillaume d'Orange. Charles Leslie veut servir ainsi la cause du roi Jacques VI, fils de Marie Stuart, exilé en France, en discréditant Guillaume d'Orange qui s'est emparé du pouvoir. Mais en écoutant parler Corrag, il va peu à peu s'intéresser à la jeune fille et les préjugés qu'il nourrit à l'encontre de "la sorcière" vont évoluer.
   
   Peu à peu, le lecteur, tout comme Charlie Leslie, se laisse prendre par cette voix presque enfantine qui s'élève dans une prison sordide. Ce n'est pas la haine que convoque Corrag mais l'amour, amour de la nature, des bêtes mais aussi des humains. Amour pour un homme, aussi, qu'elle distingue des autres. Elle qui n'a rien, sait s'émerveiller dans sa solitude et sa souffrance, de la beauté d'un coucher de soleil, d'une fleur, des phalènes prisonnières de ses cheveux, d'un cerf qui vient manger dans sa main, autant de beautés qu'elle reçoit comme des cadeaux inestimables. Fille de l'hiver, elle sait parler merveilleusement de la neige et de la glace, du vent qui emmêle ses cheveux, mais elle célèbre le renouveau printanier avec tout autant de grâce lumineuse.
   
   S'il y a envoûtement, c'est le style de Suzan Fletcher qui en est l'origine, un style qui sollicite tous les sens, qui fait voir les couleurs et les formes mais aussi humer les odeurs de l'herbe ou du froid, toucher la douceur velouté du museau d'une jument ou les feuilles d'une plante douce comme la fourrure d'un lapin. Elle nous fait entendre les voix de la Nature, le craquement de la glace, le glissement des flocons de neige ou le frémissement des chardons dans un champ. Un très beau style qui nous emporte loin dans le temps, sur des hauteurs sauvages, dans une époque impitoyable mais où nous rencontrons des personnages vraiment humains.
    ↓

critique par Claudialucia




* * *



Glencoe, le massacre de 1692
Note :

   Titre original : Witch Light
   
   Ce roman a fait le tour de la blogosphère il y a quelques années. Et mon amie est un jour arrivée chez moi avec le livre en question. Bon, ce jour a eu lieu il y a environ 4 ans… mais c’est un détail hein! Et malgré toutes les bonnes critiques à l’époque, je n’étais tentée que "par périodes". Je l’ai pris un peu au hasard dans ma pile et franchement, je me demande pourquoi j’ai attendu si longtemps. Quelle écriture ! Quelle histoire ! Je n’ai qu’une envie, retourner en Écosse et ressentir toute cette nature. Dire que j’étais à quelques kilomètres de Glencoe.
   
   Parce que c’est dans ce contexte historique que le roman se déroule. Glencoe, le massacre de 1692. Dans ce roman à deux voix, la principale est celle de Corrag, emprisonnée pour sorcellerie dans un cachot quelque part en Écosse. À Inveraray, je crois. Sa mère a été pendue pour sorcellerie et longtemps elle a couru. Vers le nord et vers l’ouest. Jusqu’à ce qu’elle atteigne Glencoe où elle va tomber amoureuse de cette nature sauvage et magnifique. Elle a été témoin de cette nuit terrible. C’est d’ailleurs ce qu’espère Charles Leslie, un pasteur (bon… un genre de prêtre, mais marié) irlandais aux allégeances jacobites, qui souhaite démontrer que le roi William est un imposteur et un sadique. C’est avec cette idée qu’il va aller voir Corrag dans sa cellule, malgré la saleté de celle-ci mais surtout malgré son dégoût de ce que représente cette sorcière. Il va donc accepter d’écouter son histoire, à partir du début.
   
   Et là, et là… quelle histoire, quelle plume! C’est que Corrag a une voix toute particulière, et elle nous emmène avec elle tout d’abord dans une course effrénée à dos de cheval à travers des paysages grandioses et sauvages, pour arriver dans une vallée secrète et magique, près de Glencoe, quelques mois avant le massacre. Et là, on s’émerveille avec elle sur l’éclosion des bourgeons, sur le bruit que font nos pas dans la neige ou sur la lumière bleutée de l’hiver. On se laisse tranquillement apprivoiser par les McDonald de Glencoe, presque, on ne fait qu’un avec la nature. On tombe en amour avec les montages, le vent, les gens.
   
   Un récit poétique, magique, qui parle d’instinct, d’acceptation des autres et de soi, d’acceptation des choses telles qu’elles sont, de bonté et des petites merveilles du quotidien. De tout ça mais surtout d’amour, d’amour à une époque où les femmes qui en savaient trop étaient pourchassées et où les enjeux politiques prenaient toute la place.
   
   Bref, je relirai l’auteur. Un coup de cœur. Et lisez-le-lisez-le-lisez-le!

critique par Karine




* * *