Lecture / Ecriture
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Apocalypse bébé de Virginie Despentes

Virginie Despentes
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  Apocalypse bébé
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Virginie Despentes est une écrivaine française née en 1969 à Nancy.

Apocalypse bébé - Virginie Despentes

Valentine disparue…
Note :

   Prix Renaudot 2010
   
   
   Voici enfin un roman qui plonge dans notre temps! Virginie Despentes a su restituer les modes de vie et les mentalités des 15-40 ans aujourd'hui. Son intrigue tient du polar façon John LeCarré — dans le monde interlope et mystérieux du renseignement — mais c'est surtout une satire sociale piquante et drôle : l'auteure convoque les langages des ados, des fans de la toile, des branchés en tous genres; certains passages méritent la lecture à voix haute : amateurs de "belle langue" s'abstenir! V. Despentes construit un univers interconnecté où chacun sait tacitement tout sur l'autre, un univers d'ambiguïté et de passions où tous, sans attaches ni repères durables, restent soumis à leurs seules pulsions immédiates : entre SMS et Facebook, sémillant et éphémère.
   
   Lucie Toledo, trentenaire, détective privée chargée de la filature des ados, piste Valentine, quinze ans, "nymphomane défoncée à la coke" et la perd dans le métro; en fait la gamine l'a semée quand Lucie "ramassait une vioque dans le tromé"... Petite boulotte peu motivée par son job, Lucie sous-traite avec La Hyène, "une star" dans le milieu du renseignement, lesbienne à "la maigreur chic". C'est elle qui pilote les interrogatoires, confronte les versions contradictoires: les deux privées retrouvent Valentine et la ramènent à Paris: affaire bouclée pour l'agence Reldanch. On est bien dans les codes du polar, mais l'essentiel n'est pas l'enquête; c'est l'immersion dans notre temps, à Paris ou à Barcelone, entre les années 90 et la crise de 2008.
   
   Les adultes du roman apparaissent aussi déboussolés que les ados, tous entre mariages, divorces et familles recomposées, quel que soit leur milieu social. Le père de Valentine, François Galtan, "romancier raté" du 16e vivant "aux crochets de sa mère" balance entre Clothilde et Claire: indifférent à la disparition de sa fille, il n'aspire qu'au succès littéraire. Vanessa, beurette du 9-3 et mère de Valentine qu'elle a abandonnée à un an, s'accroche au vieux Claude, après Guillaume, Camille et les autres, en rêvant d'une vie luxueuse. Seule la grand-mère Galtan tient son cap: retrouver Valentine et la boucler jusqu'à sa majorité car le grand-père Albert lui a légué le patrimoine... Sans aucun adulte modèle et privée d'affection la jeune fille traverse une violente crise d'adolescence, entre la haine pour son père et le besoin de connaître sa vraie mère, entre alcool et coke: elle vit sa "misère de riche" comme dit son cousin Yacine: "achète-toi tout ce que tu veux, ça ne remplira jamais le vide qui te dévore le cœur." Prenant le sexe pour l'amour, Valentine reste un bébé qui ne peut pas grandir, jusqu'à ce qu'elle rencontre l'énigmatique Sœur Elisabeth. Celle-ci sait la comprendre et lui offre "l'amour qu'on donne à un bébé: inconditionnel". Cette manipulatrice mènera l'adolescente à "faire ce qu'elle a à faire", d'où l'apocalypse finale... De même, "avec ses manières de keuf", La Hyène mènera Lucie,"l'hétéro-tarte typique" qu'elle "ne calculait pas" au départ à s'épanouir dans la romance lesbienne avec Zoska.
   
   L'écriture jubilatoire, la force de vérité des caractères emportent le lecteur. C'est drôle et toujours juste: la grossièreté ne choque pas, tant elle "colle" à la réalité. Mais si on communique beaucoup, ce qui se dit, sur fond de vide des cœurs, c'est le ressentiment social — "le mépris de classe" qu'éprouve Lucie chez les Galtran — et l'impossible intégration des "bicots" comme Yacine. On remonte de cette plongée le souffle coupé: un Renaudot bien mérité!
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Kate




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Mourir pour des idées? Mais celles de qui?
Note :

   Les jeunes filles de bonne famille ne sont plus ce qu'elles étaient mais le monde alentour non plus, il faut bien le dire. Non pas les familles qui, on le sait, ont toujours été un sacré nid de névroses et de secrets répugnants, rien de neuf là-dedans, mais l'environnement social qui, en particulier avec l'aide de l'alcool et de la drogue pour tous, prend un bel envol vers le cauchemar XXL.
   
   Nous voilà donc à suivre Lucie, la trentaine solitaire assez quelconque, employée pas hyper motivée d'une agence de détectives traitant en particulier des adultères et des ados difficiles. Et depuis une bonne quinzaine de jours, Lucie suit avec un peu d'ennui les multiples errements et dérapages d'une très jeune Valentine, riche et pas mal débridée avec toutes les amertumes que cela suppose. Mais voilà qu'un beau jour, Lucie a perdu de vue Valentine qui justement n'a plus réapparu depuis. Fugue ou enlèvement? Le papa (dont le beau rôle d'écrivain actuel est si réussi qu'on pourrait y reconnaître plusieurs de nos auteurs, ce n'est donc plus un roman à clé) très préoccupé par sa célébrité et ses amours (tous deux incertains) se fait un peu de souci mais il ne peut s'en occuper lui même. On le comprend bien. La mère a disparu à la naissance de Valentine. La grand-mère elle, veut la récupérer absolument. Il faut dire que dans la famille, tout le monde adore cette difficile petite Valentine; et puis, c'est elle qui a l'argent, et il y en a beaucoup.
   
   Ne voyant pas du tout comment elle pourrait retrouver la gamine, Lucie décide d'employer un électron libre assez sulfureux mais bien introduit, partenaire redoutable et lesbienne affirmée connue sous l'élégant pseudo de La Hyène. Seulement d'entrée de jeu, l'"employée" prend la main, c'est elle qui mènera la danse de Paris à Barcelone en passant par les cités, et à un sacré rythme!
   
   Et la religion dans tout ça? Me direz-vous sûrement (si,si)
   "Sur le plan spirituel, Valentine était moins éveillée qu'une courge. Mais elle était attachée, émotionnellement, à des souvenirs de prières en famille."
   Alors, au terme de cette grande virée, Valentine va-t-elle finalement rencontrer Dieu??? En tout cas le clergé, oui.
   "Autour d'elle, les sœurs arborent toutes le même sourire patient. Le niveau de sincérité caché derrière la grimace varie, d'un individu à l'autre. Il n'y a pas que des crevures dans le cercle. Il y en a aussi à qui il manque une case, purement et simplement. L'hygiène de vie austère à laquelle elles se soumettent n'interdit pas l'éveil ardent d'une foi supérieure, mais encourage le plus souvent l'idiotie la plus aride."
   Et même une diabolique bonne sœur! N'en doutez pas, les termes vont bien ensemble.
   
   Ce qui participe à l'intérêt de ce roman, en dehors du rythme extrêmement vif, ce sont les multiples milieux traversés et toujours observés d'un œil acéré ainsi que les jugements, remarques et considérations parfois audacieux qui séduisent le plus souvent. Virginie Despentes nous rappelle au passage ce que sont l'homophobie, les hommes qui frappent, le racisme mais aussi les musulmans mâles, l'argent, la drogue, le sexe etc. Elle n'hésite jamais à consacrer deux pages à bien dépeindre une situation telle qu'elle la voit et c'est cette vision que pour ma part j'aime beaucoup. Ce qui me fait passer sur quelques petites fautes, que je regrette malgré tout.
   
   Et n'oubliez pas! "On croit mourir pour ses idées et on tue pour un baril de pétrole."
   
   
   Courts extraits:
   
   (Politique) - "- Qu'ils ne soient pas affiliés à un groupe précis ne les empêche pas d'être politiques, si?
   - Si t'as pas d'interface avec le politique, que ton groupe est pas très connu et que tu restes entre potes dans une cave... C'est plus comme si t'étais poète, en un sens. La poésie, on ne peut pas en vouloir aux gens d'avoir envie d'en faire, si?"
   
   
   - "Carlito disait toujours que les enfants ne se mettent pas à se droguer parce que c'est bon, parce qu'ils s'ennuient ou parce qu'ils ont besoin d'oublier leur souci, ni parce que le boum hormonal les bouleverserait, ils se défoncent pour écraser l'intelligence."
   
   
   
(concert) - "Maintenant, les gamins, ils viennent, tout ce qui les intéresse, c'est de boire. Le groupe... le groupe, ils le voient pas, ils sont trop déchirés quand le concert commence, ils ne rentrent même pas dans la salle. Ils ont pris leur billet, c'est pas une question d'argent. Ils s'en foutent. Ils se déchirent la tête, ils vomissent et ils pissent..."
   
   
   - "Les enfants sont les vecteurs autorisés de la sociopathie des parents. Les adultes geignent en faisant mine d'être dépassés par la vitalité destroy des petits, mais on voit bien qu'ils jouissent d'enfin pouvoir emmerder le monde, en toute impunité, au travers de leur progéniture. Quelle haine du monde a bien pu les pousser à se dupliquer autant?"

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critique par Sibylline




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Un roman bouillonnant
Note :

   Lucie Toledo est une détective privée quadragénaire, un peu loser sur les bords, engagée le plus souvent par des parents inquiets pour surveiller leurs enfants ou leurs adolescents. Elle a précisément été engagée par la riche famille Galtan pour suivre leur adolescente de quinze ans, Valentine, particulièrement perturbée. Son père, François Galtan, est un écrivain célèbre, mais plutôt sur le déclin. Sa mère l’a abandonnée lorsqu’elle était toute petite.
   
   Un beau jour, alors que Lucie suit Valentine dans le métro, cette dernière disparaît. A-t-elle fait une fugue pour retrouver sa mère qui vit maintenant à Barcelone? A-t-elle fait une mauvaise rencontre? Lucie, chargée de retrouver l’adolescente, ne sait pas par quel bout prendre son enquête et décide de faire appel à La Hyène, un personnage trouble, à la fois trafiquante de drogue et espionne, homosexuelle affichée, dont elle pense qu’elle pourra l’aider à retrouver Valentine.
   
   A travers ce roman, Virginie Despentes nous fait voyager dans divers milieux sociaux : la bourgeoisie, les écrivains, les jeunes de banlieue, le milieu lesbien, les groupuscules d’extrême gauche, l’espionnage, et réussit assez bien cette peinture sociale hétéroclite. C’est donc tout une galerie de personnages, très typés et en même temps insolites, qui défilent devant nous.
   Par ailleurs, il y a des réflexions sur l’hétérosexualité et l’homosexualité féminines et, plus généralement, un tableau de l’existence des femmes à notre époque, qui m’a paru très intéressant et percutant.
   
   C’est le premier livre de Virginie Despentes que je lis et, avant de le commencer, j’étais assez réticente car je m’attendais à quelque chose de très trash : certes le style est cru, et l’auteur appelle un chat un chat, on trouve quelques scènes de sexe et de violence, mais le livre reste parfaitement lisible de bout en bout, même pour les âmes sensibles.
   
   J’ajoute qu’"Apocalypse bébé" m’a donné envie de découvrir d’autres livres de Virginie Despentes …
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critique par Etcetera




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Vraie enquête pour fausse histoire …
Note :

   Qualifier "Apocalypse bébé" de polar? Non, décemment pas. Bien sûr, nous suivons l’enquête que mènent Lucie Toledo – trentenaire qui survit avec son petit boulot de détective privée à la gomme, plutôt spécialisée en filature de conjoint ou d’enfant - et "La Hyène", la référence dans le milieu des privés parisiens, enfin, du renseignement, détective privée également trentenaire, lesbienne décomplexée pour le coup, et autrement agressive.
   
   Donc, oui, enquête. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est plutôt dans le monde, l’époque, tels qu’ils nous sont dépeints.
   
   En l’occurrence, l’enquête concerne Valentine, une adolescente de quinze ans, fille paumée d’un écrivain parisien, qui a échappé à la filature de Lucie dans le métro et qui est recherchée par notre duo. Elle a disparu. Et heureusement que Lucie s’adjoint le concours de "La Hyène" question efficacité!
   
   Lucie est une hétéro tranquille, un peu popote. La Hyène, une lesbienne militante. Toutes deux vont aller débusquer Valentine à Barcelone. Les choses vont même devenir beaucoup plus compliquées qu’appréhendées, si bien qu’on pourrait avoir l’impression in fine d’avoir lu un thriller écrit par le croisement de John Le Carré (ou R.J. Ellory) avec un Philippe Djian époque déjantée! Vous voyez le mélange?
   
   Donc oui, l’enquête n’est pas l’essentiel. On comprend bien que Virginie Despentes a pris plaisir à se pencher sur, et à pointer du doigt, des particularités vers lesquelles notre société occidentale dérive. Ce pourrait être simplement choquant ou parfois graveleux. Ce n’est pas ça. C’est une version moderne d’un monde en train de muter sous le double coup de l’accélération de ce qu’on appelle "le progrès" et une certaine déliquescence de la conscience sociétale…
   
   Quant au titre, si vous voulez savoir pourquoi "Apocalypse", pourquoi "bébé", … vous voyez ce qu’il vous reste à faire?

critique par Tistou




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