Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Désirer de Richard Flanagan

Richard Flanagan
  Désirer
  La route étroite vers le nord lointain

Richard Flanagan est un écrivain australien, né en 1961 à Longford en Tasmanie.

Désirer - Richard Flanagan

Deux récits
Note :

   Depuis ma lecture passionnée de "Terreur" de Dan Simmons, j’ai envie d’en savoir plus sur John Franklin, cet explorateur anglais connu pour avoir mangé ses bottes et qui disparut, ainsi que les cent vingt-neuf autres membres des équipages du Terror et de l’Erebus partis à la recherche du mythique passage du Nord-Ouest. Après la biographie d’Anne Pons, puis le roman de Dominique Fortier, "Du bon usage des étoiles", qui m’a légèrement déçue, me voilà à nouveau sur les traces du grand homme, avec un roman australien.
   
   Richard Flanagan choisit une construction assez déstabilisante à deux époques différentes. En Tasmanie (île d’Océanie appartenant à l’Australie), à partir de la fin des années 1830, alors que John Franklin y est gouverneur; à Londres, dans les années 1850, où l’on suit les pas du grand Charles Dickens, plus célèbre que jamais. Alors que son mari est porté disparu et qu’elle remue ciel et terre pour monter des expéditions de recherches, lady Franklin entre en contact avec Dickens pour qu’il prenne la défense de Franklin accusé de cannibalisme. Dickens accepte et écrit une pièce de théâtre avec son ami William Wilkie Collins, "Glacial abîme", qu’il interprétera lui-même, dévoilant ainsi ses talents d’acteur.
   
   Les deux récits ont un lien narratif finalement assez ténu, c’est plus dans leurs thématiques qu’ils se rejoignent. En Tasmanie, lady Jane Franklin, qui ne peut porter d’enfants, décide d’adopter une petite Aborigène et de l’élever pour en faire une bonne petite Anglaise. Elle l’emmène à Hobart, l’habille, l’éduque comme le seraient de petits Anglais, mais rien n’y fait, la nature profonde de Mathinna l’emporte sur cette éducation. Et pourtant, lady Jane ne se laisse pas aller à ses profonds sentiments maternels, au contraire, elle les refoule car trop d’amour irait à l’encontre, pense-t-elle, de la démonstration quasi scientifique à laquelle elle souhaite aboutir: montrer la primauté de la civilisation sur l’état sauvage. Et ce faisant, animée de théories et de bonnes intentions, elle collabore à la destruction des derniers autochtones, arrachés à leur vie sauvage naturelle pour être civilisés, mais surtout pour mourir en masse de maladies, et d’incompréhension. La dénonciation du colonialisme est claire, et souligne le mépris du colonisateur pour les civilisations différentes, forcément primaires et inférieures, et les ravages du paternalisme qui sous couvert de civiliser détruit sans pitié et sans remord. Et l’ironie de Flanagan est implacable:
   « Il connut quelques réussites, et bien que celles-ci fussent de peu d’ampleur, ce fut sur elles qu’il tenta de concentrer ses efforts. N’en valaient-elles pas la peine? Ses paroissiens ne connaissaient-ils pas Dieu et Jésus, comme le prouvaient les réponses enthousiastes et bien rodées qu’ils donnaient aux questions du catéchiste? Comme le prouvait aussi la ferveur avec laquelle ils chantaient les cantiques? [...] A part le fait que ses frères noirs continuaient à trépasser au rythme de un par jour, quasiment, il fallait admettre que la colonie donnait satisfaction à tous égards.» 

   
   Désir frustré du Protecteur qui n’arrive pas à faire des Aborigènes des Anglais présentables; désir frustré de lady Jane qui ne laisse pas ses sentiments maternels prendre le dessus; et Dickens dans tout ça? Après bien des années de mariage et une dizaine d’enfants, il ne supporte plus la vie avec sa femme devenue terne. Il a une quarantaine d’années, il est au sommet de sa gloire et se sent pleinement vivant, et frustré de ne pouvoir laisser s’exprimer sa vitalité. Mais il va rencontrer une jeune actrice, Ellen Ternan, dont il va tomber amoureux. Est-il prêt à payer le prix de cet amour? Peut-il lui, cet Anglais admiré de tous, laisser libre cours à son désir? Contrairement à lady Franklin, il a la création littéraire pour s’exprimer, et bien plus encore dans le cas de Glacial abîme où il se fait acteur et dévoile toute son âme.
   « Au grand soulagement de tous, la première fit salle comble. Le jeu de Dickens fut étourdissant d’intensité et d’effet. Wilkie Collins, qui assistait au spectacle derrière la scène, en fut abasourdi. Il vit trembler dans la coulisse des charpentiers au cœur endurci, il vit pleurer des machinistes, et, dans la salle, ils furent des milliers à avoir les yeux noyés de larmes. [...] ‘Il y a quelque chose de terrible, siffla Wilkie. Vous ne le voyez donc pas? Ce n’est pas du jeu, c’est de la métamorphose.’»
   
   Les deux récits, pris séparément, m’ont beaucoup touchée. D’un côté, la souffrance des Aborigènes, l’extermination lente des derniers membres d’une civilisation qui ne demandent rien d’autre que de vivre en paix, la bêtise des colons anglais, l’incurie de sir John en tant que gouverneur; de l’autre, l’amitié Dickens – Wilkie Collins, la vie quotidienne du grand auteur, comment il écrivait, les coulisses du théâtre victorien, et enfin la création littéraire.
   
   Par contre, je ne suis pas vraiment convaincue par la juxtaposition des deux. Lady Jane est le lien, cette femme qui n’a pas su exprimer son amour, qui a laissé la morale et les principes l’emporter sur ses désirs et la laisser à jamais frustrée. Mais pour moi les deux histoires restent autonomes, artificiellement liées ici, sans que la nécessité s’impose vraiment. Aller d’une époque à l’autre à chaque chapitre a donc gêné ma lecture et cassé le rythme de chaque récit pris individuellement.
   
   
   Titre original: Wanting, publication en Australie : 2008
   ↓

critique par Yspaddaden




* * *



Lady, Johnny, Charly et Wilkie
Note :

   "Désirer" de l’écrivain australien Richard Flanagan est un beau roman plein d’émotion et de finesse, une de ces œuvres que l’on referme avec un pincement au cœur. Dans ce roman où le théâtre a un rôle primordial, c’est à une tragédie que l’on assiste et celle-ci se joue aussi bien sur le plan collectif, déportation et élimination des aborigènes en Tasmanie, qu’individuel, les personnages sacrifiant la vérité de leurs sentiments aux fausses valeurs de la société. De là, ce titre — Désirer, cet infinitif, traduction de l’anglais «wanting», d’abord énigmatique et qui prend peu à peu tout son sens: chaque personnage s’agite sur une scène pleine de bruit et de fureur pour reprendre l’image de Shakespeare, agitation vaine où les aspirations, les désirs se voient sacrifiés à une morale rigide, à des conventions sociales qui nient les sentiments, l’amour, la liberté et par là, la vie. Chacun passe à côté de l’essentiel et se retrouve face au néant de son existence.
   
   "Désirer" présente deux récits parallèles dans l’espace, en Tasmanie et à Londres, mais décalés au point de vue de la chronologie :
   En Tasmanie, Sir John et lady Jane Franklin, vice-roi et vice-Reine de la Terre de Van Diemen, adoptent une petite fille aborigène nommée Mathinna pour prouver «scientifiquement» que les «sauvages» peuvent être civilisés et éduqués comme des Anglais.
   À Londres, des années après, Lady Jane Franklin rencontre Charles Dickens. Ce qui de prime abord lie ces deux êtres pourtant si opposés est un fait historique dont Richard Flanagan s’est inspiré. Sir John partit en expédition polaire avec des officiers et son équipage n’est jamais revenu et est accusé de cannibalisme d’après le témoignage d’une peuplade esquimau. Lady Jane demande à Dickens, alors le plus célèbre écrivain de l’Angleterre victorienne, de prendre la défense de son mari et de réhabiliter sa mémoire. Ce que fait Dickens et ce qui lui inspire une pièce de théâtre qu’il écrit avec Wilkie Collins: "Glacial abîme"*
   
   Mais au-delà de l’anecdote, les liens qui unissent cette femme de la haute société et cet homme qui a souffert de son humble origine, mais est devenu, par son génie, l’égal d’un roi, sont plus complexes. Et d’abord, très profondément ancrés en eux, la certitude de la supériorité de la civilisation anglaise et chrétienne. Ainsi, l’écrivain fonde la présomption d’innocence de l’explorateur sur la grandeur morale de l’anglais qui ne peut être confondu par «une poignée répugnante d’individus non civilisés dont la vie quotidienne se déroule dans le sang et le blanc des baleines». Le livre est donc prétexte à dénoncer le colonialisme et ses maux, racisme, paternalisme, incompréhension et mépris des autres civilisations. Ainsi, dans la colonie pénitentiaire de Wibalenna sur l’île Flinders où Lady Jane en visite avec son mari découvre Mathinna et, séduite par la grâce et la vivacité de la fillette, décide de l’amener loin de son peuple, cent trente-cinq aborigènes de l’île Tasmanie furent transportés pour y «être civilisés et christianisés» sous la direction d’un prédicateur George Augustus Robinson qui se pare du titre de Protecteur. Tout cela au nom d’une civilisation qui affirme sa supériorité et qui, tout en prenant aux autochtones leur terre et leur moyen de subsistance, pense faire leur bien en leur imposant ses critères. Le récit se teinte alors d’une ironie terrible qui fait naître un sentiment d’horreur et de tristesse: «À part le fait que ses frères noirs continuaient à trépasser au rythme d’un par jour, quasiment, note le Protecteur, il fallait admettre que la colonie donnait satisfaction à tous les égards.»
   
   Mais ce sentiment de supériorité, s’il est fatal à ceux qui en sont les victimes, se retourne assez curieusement contre ceux qui l’éprouvent. Et c’est ici que le titre du roman "Désirer" prend toute sa valeur, car le désir sous toutes ses formes engendre la douleur.
   Désir d’amour. Lady Jane qui n’a jamais pu avoir d’enfant ne peut s’abandonner aux sentiments maternels qu’elle éprouve pour Mathinna, la petite fille noire devenue objet d’étude et ravalée au rang d’animal de laboratoire lorsque le projet échoue. Et elle se retrouve ainsi face à sa solitude, étreinte par une douleur «comme un châtiment terrible».
   Désir pervers. C’est sir John qui cède au désir contre nature qu’il éprouve pour la fillette et qui devra en payer le prix, «le sentiment de sa propre horreur», car dit Charles Dickens:
   «On peut avoir ce que l’on veut, mais on découvre qu’il y a toujours un prix à payer. La question est celle-ci: peux-tu payer? »

   Désir de liberté: Mathinna retrouvant les siens sur l’île Flinders jette ses sabots dans un bosquet d’arbres. Geste symbolique, mais désir vain. L’éducation qu’elle a reçue chez Lady Jane fait qu’elle n’appartient plus à aucune civilisation.
   Ainsi, Charles Dickens cherche à dompter son «cœur indiscipliné» et son amour naissant pour l’actrice Ellen Ternan :
   « Nous avons tous des sentiments et des désirs, écrit-il, mais seuls les sauvages acceptent de les assouvir». Pourtant, la pièce de théâtre, "Glacial abîme", va consacrer le cheminement final et inverse de Dickens et de Lady Jane. Contrairement à cette dernière, Charles Dickens au cours de cette pièce où il est auteur et acteur à la fois, en interprétant ce texte qui révèle «toute son âme», va apprendre à céder au désir et se libérer :
   « Il ne pouvait plus imposer de discipline à son cœur indocile. Et lui, cet homme qui avait passé toute une vie à croire que céder au désir était la caractéristique du sauvage se rendit compte qu’il ne pouvait plus rejeter ce qu’il voulait.»

   
   Car l’autre thème de ce roman, et non des moindres, est celui de la création littéraire, une réflexion qui se révèle passionnante; on y voit comment Dickens emprunte à sa vie des éléments pour construire ses œuvres, mais aussi comment, dans un effet boomerang, la fiction romanesque finit par devenir à ses yeux plus vraie que la vie réelle. Ainsi, l’on assiste à l’élaboration de Glacial abîme dont l’auteur est à l’origine Wilkie Collins. Mais son ami, Charles Dickens s’empare bientôt d’un personnage, Robert Wardour, pour le faire sien, lui donner ses pensées, ses sentiments, ses peurs, et finalement jouer sur scène sa propre vie, parvenant ainsi à agir sur elle, à l’infléchir comme si l’écrivain ne pouvait découvrir sa vérité qu’à travers le filtre de ses personnages.
   
   Enfin, pour couronner le plaisir de cette lecture, l’heureuse surprise qui me met en face de deux auteurs, Charles Dickens et Wilkie Collins, que je fréquente beaucoup en ce moment et qui répond aux questions que je me pose sur eux. Ceci d’une manière telle qu’il me semble rencontrer deux amis, personnages réels engagés dans la fiction romanesque à qui Richard Flannagan redonne vie, cheminant dans leurs pensées intérieures et les révélant au lecteur tandis qu’ils se révèlent à eux — mêmes. Car Richard Flannagan à partir d’une histoire vraie laisse libre cours à son imagination qui mieux que tout peut atteindre la vérité profonde de ses personnages pour nous révéler des êtres vivants et non des momies aseptisées par l’Histoire.
   
   
   * PS: Voir "Profondeurs glacées".

critique par Claudialucia




* * *