Lecture / Ecriture
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L'autre jardin de Francis Wyndham

Francis Wyndham
  Mrs Henderson et autres histoires
  L'autre jardin

L'autre jardin - Francis Wyndham

Une affinité élective
Note :

   J'ai dit ici-même tout le bien que je pensais de "Mrs Henderson et autres histoires", le très beau recueil de nouvelles publié en 1985 par Francis Wyndham, mieux connu par ailleurs comme critique et éditeur. Et voici que je suis tout autant tombée sous le charme de ce qui est pour l'instant son unique roman, paru lui en 1987, et qui à vrai dire ne m'a guère dépaysée. J'ai en effet retrouvé ici le même narrateur – ou presque –, esprit solitaire et réservé, adolescent dans les années 1930 puis très jeune homme alors que la deuxième guerre mondiale bat son plein. Et ce même milieu social – bourgeoisie aisée ou petite noblesse campagnarde – dont Francis Wyndham nous offre un nouveau portrait pénétrant, tout d'intelligence et de sensibilité, et teinté d'une nostalgie dont l'autre jardin se fait l'incarnation, ce "jardin dans la tradition classique, obéissant à un plan géométrique déjà passé de mode au milieu des années trente et qui le serait encore davantage par la suite: un carré presque parfait renfermant des ifs taillés en forme d'animaux, des bordures régulières, des parterres fleuris ovales ou en croissant, des cercles et des triangles de pelouse ornés de bains d'oiseaux et des allées rectilignes symétriques convergeant vers un cadran solaire central" (p. 12), jardin situé de l'autre côté de la rue par rapport à la maison familiale et chéri par le père du narrateur.
   
   Mais plus encore que l'évocation teintée de mélancolie d'un monde disparu – comme l'autre jardin – dans la tourmente des années de guerre, Francis Wyndham nous donne avec son unique roman le récit d'une amitié, véritable affinité élective entre son narrateur et Kay Desmarest, de dix ans son aînée, la fille de voisins avec lesquels elle entretient d'ailleurs des relations des plus tendues. Fantaisiste et bohème, sensible sans doute plus que de raison, Kay ne satisfait pas à leurs attentes, à l'inverse de son très brillant frère aîné, Sandy, appelant ce commentaire: "Je me sentais confronté à quelque chose d'indiciblement triste, comme forcé d'assister à une scène de torture ou d'écouter une âme en enfer, et pourtant les paroles de Kay ne me surprirent pas outre mesure. Le sombre message qu'elles délivraient donnait une image directe et juste de la façon dont le monde peut apparaître à ceux qui sont secrètement handicapés par un tempérament particulier, et Kay était un exemple extrême dans lequel je reconnaissais certains traits du mien." (p. 89). Dans le caractère et la destinée - plutôt sombre, il faut bien l'avouer – de la jeune femme, le narrateur de "l'autre jardin" se reconnait en tout cas bien assez pour nous offrir un portrait d'une très rare finesse de perception d'un milieu dissimulant à peine sous ses dehors policés son absolu manque de tendresse pour ses vilains petits canards, si touchants soient-ils...
   
   
   Extrait:
   
   "Kay était tout aussi muette à propos de ses amants passés, qui restaient tout aussi anonymes et dont les traits distinctifs n'étaient qu'esquissés. Je pouvais dire, cependant, qu'il y en avait eu un certain nombre – un homme marié, un autre qui préférait la compagnie des hommes, un homme à femmes, un gentleman-rider, un irrésistible coureur de jupons, un cas sans espoir, un mauvais choix, un bon tireur, un crétin délicieux. Certains de ces attributs pouvaient se retrouver dans la même personne – mais d'eux comme d'autres détails je n'étais jamais sûr. Ce manque de précision ne m'irritait pas, tant Kay évoquait avec précision l'atmosphère sentimentale qui les entourait. Quelque chose – une bribe de chanson, un nom aperçu dans un journal, une vue par une fenêtre, le sifflement d'un train – pouvait réveiller sa mémoire; son visage prenait cette expression faussement contrite, nostalgique, secrète que je connaissais bien maintenant. Elle murmurait une phrase à peine intelligible suggérant un regret affectueux; et je sentais qu'elle m'avait communiqué l'essence même de sa relation passée avec un personnage masculin imprécis dont je n'avais pas besoin de connaître quoi que ce fût de plus concret, sinon que Kay s'en était souvenue à ce moment-là." (pp. 50-51)

critique par Fée Carabine




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