Lecture / Ecriture
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L'enquête de Philippe Claudel

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête
  L'arbre du pays Toraja

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le en 1962.

L'enquête - Philippe Claudel

Infernale enquête
Note :

   L’Enquêteur a une mission. Il doit comprendre pourquoi tant de suicides ont entaché l’Entreprise. Dès l’arrivée sur le lieu de son enquête, les choses se compliquent. Il neige, on ne vient pas le chercher, on ne l’autorise pas à franchir les portes de l’Entreprise, l’hôtel est introuvable l’obligeant à divaguer une partie de la nuit… Tout lui parait bizarre et compliqué. Les personnes qu’il rencontre ne sont pas non plus bien rassurantes: le Garde n’a rien de sympathique, la Géante gérante de l’hôtel ne l’accueille pas chaleureusement, les Touristes petit déjeunant à l’hôtel disparaissent, le Policier donne l’impression de tout savoir… Que se passe-t-il?
   « La situation tournait à l’absurde. Jamais il n’avait connu une aussi curieuse mésaventure. Il se frotta même les yeux, se mordit les lèvres, pour se persuader que tout ce qui lui arrivait depuis quelques heures n’était pas tout bonnement un cauchemar.
   Mais non, il était bien là, face à cette entrée qui n’avait rien d’une entrée, devant l’enceinte de l’Entreprise qui ne ressemblait à aucune autre entreprise, tout à côté d’un Poste de Garde bien différent d’un habituel poste de garde, claquant des dents, mouillé jusqu’à la moelle de ses os, à plus de 10 heures du soir tandis que, sans doute pour accroître encore sa stupeur, la pluie avait repris le dessus sur la neige et lui martelait le crâne. » P 25

   
   Nous accompagnons donc l’Enquêteur dans sa série de mésaventures qui de péripéties en péripéties nous plonge dans un monde d’une absurdité absolue. Qui sont ces personnages dont le seul nom est celui de leur fonction? Quelle est cette Entreprise dont les membres sont tous plus tordus et antipathiques les uns que les autres? Sont-ce les représentants les plus extrêmes de cette entreprise moderne mondialisée et inhumaine?
   
   La première qualité du livre est son écriture qui nous balance dans un monde invraisemblable et qui nous imprègne d’un malaise qu’on arrive à ressentir à la place du héros à la dérive. Comme pour «le rapport de Brodeck» ou «la petite fille de Monsieur Linh», l’auteur nous embarque dans son récit. C’est admirablement amené.
   
   Il serait inconvenant de révéler ici le véritable thème du livre. Je peux simplement dire qu’il n’est pas celui qu’on imagine à la lecture du titre et des premières parties. Un livre plein de maîtrise et de surprise.
   
   Un autre extrait : « Les hommes pensent souvent des choses dont ils ne voient pas l’utilité immédiate et dont beaucoup d’entre elles d’ailleurs se révèlent jamais en avoir. Mais penser parfois équivaut à faire tourner à vide une machine à laver le linge: si l’exercice est utile pour vérifier son fonctionnement, le linge sale resté en dehors de la machine le demeure malgré tout éternellement.» P 198
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par OB1




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Les règles du formatage
Note :

   Un singulier roman proposé par Philippe Claudel! Rendez-vous en terrain miné d’incongruités, le personnage de l’Enquêteur bascule hors de ses certitudes routinières dans un univers où les repères les plus usuels disparaissent les uns après les autres. Il y a du Godot et du Rhinocéros, de l’absurde et du surréalisme, subreptices relents de Beckett et de Ionesco dans l’aventure qui attend un homme pourtant bien ordinaire, où pour reprendre sa description "Tout chez lui était banal, du vêtement à l’expression (…) C’était en quelque sorte un être de l’évanouissement, sitôt vu, sitôt oublié. Sa personne était aussi inconsistante que le brouillard, les songes ou le souffle expiré par une bouche, et, en cela, il était semblable à des milliards d’êtres humains."
   
   Est-ce ce caractère anodin, cette image d’un clone d’humanité laminée par la soumission à un ordre des choses subi sans question ni rébellion, qui désigne l’Enquêteur pour affronter son pire cauchemar?
   
   Dès son arrivée dans la ville où il doit enquêter sur de mystérieux suicides commis par des employés de L’Entreprise, notre homme se confronte au désordre : personne ne l’attend à la sortie de la gare, le temps se dérobe et file sans prévenir, la localisation et l’entrée dans l’Entreprise ressemblent à un parcours labyrinthique, l’accueil à l’hôtel enfin déniché à grand peine donnerait envie de fuir si… Le froid, la faim, la fatigue n’érodaient peu à peu tous les signaux d’alarme.
   
   Il n’est d’aucune utilité de révéler plus avant les multiples péripéties qui attendent l’Enquêteur. Un fil ténu pousse l’homme à tenir le coup pour remplir sa mission envers et contre tout, et là repose toute la morale de cette fable. Il y aura en effet un moment où l’agneau connaîtra la lucidité de la révolte, la colère justifiée par l’humiliation de l’inacceptable, et la surprise de constater les effets de ces minuscules victoires sur l’énorme machine broyeuse de volonté.
   
   S’il m’est arrivée d’être un peu désarçonnée par ce Claudel de type différent, il m’est apparu ensuite que son Enquêteur n’est pas si loin de ses personnages : Ph Claudel aime à montrer comment le formalisme, le qu’en-dira-t-on, l’héritage social broient les uns et les autres et combien nous luttons pour briser les gangues du formatage. En ce sens l’Enquête est un pur produit Claudel, même si ce roman n’est pas le plus attachant.

critique par Gouttesdo




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