Lecture / Ecriture
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Les femmes du braconnier de Claude Pujade-Renaud

Claude Pujade-Renaud
  Le Désert de la grâce
  Chers disparus
  Belle mère
  Les femmes du braconnier
  Dans l’ombre de la lumière

Claude Pujade-Renaud est une écrivaine française née en 1932.

Les femmes du braconnier - Claude Pujade-Renaud

From under the crunch of my man's boot
Note :

   En 1956, à Cambridge, la jeune américaine Sylvia Plath fait la connaissance de Ted Hughes, poète prometteur à la séduction animale et en tombe immédiatement amoureuse. Sylvia et Ted se marient, ont des enfants et mènent une vie tumultueuse, faite de création et de cris. En 1962 le couple se sépare; Ted quitte Sylvia pour Assia. En 1963 Sylvia se suicide, à l'âge de 31 ans.
    
   Biographie romancée, "Les femmes du braconnier" appartient à un genre que je prise peu, chers happy few, et qui semble connaître un certain regain de popularité (surtout au cinéma d'ailleurs). C'est un genre qui peine à me convaincre, gênée que je suis par son côté hybride qui a tendance à favoriser la confusion entre la vie et l'œuvre comme si la première expliquait forcément la deuxième et comme s'il fallait chercher dans le quotidien le plus banal et l'intimité parfois la plus sordide une analyse des romans, poèmes et autres nouvelles qui sont finalement la seule trace que certains auraient aimé laisser. Je me demande toujours ce qui pousse un écrivain à choisir cette forme pour le moins difficile et à préférer à des personnages de fiction des êtres de chair et de sang: tenter de combler les trous d'une vie peut-être fascinante certes, mais au prix d'une certaine vérité, si tant est que l'on puisse jamais atteindre la vérité d'un être humain, et ce, quel que soit le biais que l'on choisisse.
    
   Le braconnier, c'est Ted Hughes, donc, poète à la stature de géant, voix de rocaille et poil d'ours, homme à la fois intellectuel et bestial, dont le magnétisme animal séduit toutes les femmes qui ont le malheur de l'approcher d'un peu trop près. L'une de ces femmes est Sylvia Plath, romancière et poétesse américaine qui traversa sa vie comme une comète, tour à tour dépressive et exaltée, follement et fusionnellement éprise de cet homme qui ne se conçoit pas monogame. Sylvia, qui a tenté de se suicider en 1953, se lance dans le mariage pour se sauver d'elle-même, croyant mettre ainsi à distance les insomnies et les pulsions de mort, et s'investit dans la course à la maternité pour conjurer l'abîme de la page blanche, la fécondité du corps semblant alimenter la création littéraire. Mais ce couple uni dans la Littérature et la Poésie, exigeantes muses auxquelles il sacrifie tout, ne dure pas. Ted quitte Sylvia pour Assia Wevill, peintre, traductrice et poétesse, une femme à la beauté stupéfiante qui aimera, elle aussi, Ted jusqu'à se perdre, les deux femmes partageant, au-delà de cet homme, un destin similaire, puisqu'elles se suicident de la même manière à quelques années d'intervalle.
    
   Au-delà de ce qui est narré ici, et qui, pour le peu que je connaisse de la vie de ces amants maudits a l'air assez fidèle dans les grandes lignes à la réalité, j'ai trouvé ce roman peu convaincant, d'abord par le recours très appuyé à la psychanalyse, qui m'a semblé parfois d'une regrettable lourdeur (oui, on a bien compris que la pauvre Sylvia n'avait pas réglé correctement son œdipe, il n'était peut-être pas besoin de le rappeler aussi maladroitement). De plus, la construction du roman est artificielle: la multiplication des points de vue entre les différents protagonistes, qu'ils soient proches ou lointains du drame qui se noue par deux fois tourne très rapidement au procédé, certainement parce que Claude Pujade-Renaud n'a pas su donner à chaque narrateur une voix suffisamment différente. Non seulement ils semblent tous s'exprimer plus ou moins de la même manière mais surtout ils se livrent tous à une analyse psychologique de Sylvia et d'Assia, analyse qui sonne faux la plupart du temps (franchement, les gens qui nous entourent passent-ils leur temps à décortiquer nos faits et gestes et à les expliquer?) et qui entraîne de surcroît la narration dans la spirale de la répétition, ce qui devait être tragique n'étant au final plus qu'ennuyeux. 
   
   Si je crois bien comprendre la volonté de Claude Pujade-Renaud de rendre hommage à Sylvia, Ted et Assia en présentant sa version des faits (Ted n'est pas ici le grand méchant que certains voient en lui et Assia est plus une victime qu'une femme fatale), j'ai trouvé l'exercice finalement un peu vain.
    
   
   PS : le titre de mon billet est le premier vers d'Ode to Ted de Sylvia Plath, 1956.
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critique par Fashion Victim




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«... pourquoi cette hécatombe autour de l'écriture?»
Note :

   La vie ardente de la poétesse et romancière américaine Sylvia Plath, son mariage avec un poète tout aussi charismatique, Ted Hughes, son suicide enfin, ont déjà donné naissance à de nombreuses études, voire à des romans (dont le magnifique "Froidure" de Kate Moses que je recommande vivement).
   
   Claude Pujade-Renaud, à son tour, revisite cette existence marquée par de grandes périodes d'exaltation suivies de non moins importants épisodes dépressifs. Mais la maladie mentale n'explique pas tout, loin s'en faut. En choisissant de multiples points de vue, ceux des principaux protagonistes bien sûr, mais aussi des personnages plus extérieurs, tels une concierge ou un voisin, Claude Pujade-Renaud effectue ainsi un tour le plus complet possible de ces personnages hors du commun.
   
   Des chapitres courts qui s'enchaînent avec fluidité, portés par l'intensité de l'écriture, une écriture traversée par de nombreuses figures animales. Le livre commence ainsi sur la vision d'un cheval qui s'emballe et se clôt sur une guenon se laissant mourir; animaux que l'on trouve au départ aussi bien dans les poèmes de Sylvia (en particulier les abeilles liées à l'image paternelle) que dans ceux de Ted, car comme le montre l'auteure, il y a eu, même au-delà de la mort, durant trente ans "un travail de tissage entre les textes" de ces deux poètes. En outre, deux scènes, l'une d'harmonie totale entre les amants et la Nature, l'autre d'une violence extrême, montrant Sylvia, essoufflée, alourdie par ses maternités, détruisant avec furie les collets des braconniers, tandis que Hughes se tait mais prend secrètement le parti des ruraux, fonctionnent en écho et symbolisent la rupture en marche...
   
   Le sang, celui de la morsure initiale qu'inflige Sylvia à Ted, celui des règles, qu'elle refuse avec horreur, la couleur vermillon qu'elle emploie à tour de bras, tout ce rouge court au long de ce roman charnel, marqué également par les odeurs fortes liées à l'animalité et à la puissance.
   
   Sous le couvert des différents narrateurs, on devine parfois la voix de l'auteure, quand sont rectifiés certains détails ou bien quand est fustigée l'attitude des féministes qui n'ont cessé de vouer Hughes aux gémonies, lui reprochant en particulier la censure exercée dans l'édition de certains textes de Plath, voire leur destruction totale.
   
   Mais il ne faudrait pas oublier également le portrait, tout en nuances, que brosse Pujade-Renaud d'Assia, souvent présentée comme la briseuse de ménage, mais qui fut elle aussi fascinée tout à la fois par Hughes mais aussi par Sylvia et qui en paya le prix fort.
   
   Une œuvre riche et puissante montrant aussi les ravages et les bonheurs de l'écriture:
    "S'ajoutait le cauchemar de ne pas dormir. Ou si peu: je me réveillais malaxée, concassée par les rêves. La sensation d'avoir été lapidée par une grêle de météorites oniriques. Peut être n'avais-je pas droit à un sommeil réparateur puisque je n'avais rien produit? Ou mal. Ou pas assez. La perfection ou rien!"
   Un roman que j'ai dévoré avec passion, même si je connaissais ou croyais connaître l'histoire de Sylvia Plath.
   
   347 pages aussi ardentes que les personnages évoqués.
    ↓

critique par Cathulu




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Droit au cœur du soleil
Note :

   Les hasards de l’édition font qu’en peu de temps deux livres d’un même auteur m’ont comblés.
   Deux poètes majeurs du siècle, un couple, deux créateurs exaltés et avides de vivre: Sylvia Plath et Ted Hughes liés par leur amour commun de la poésie "Nous étions en écriture comme on est en prière" *, par un amour charnel puissant "fils de fer tirés entre nous".
   
   Ils vont s’affronter, se détruire l’un l’autre mais c’est elle qui en paiera le prix. Car comment avoir tout? comment conjuguer une vie de poète et la vie tout court, comment assumer grossesses, naissances, comment supporter d’être une femme trompée? La violence, la colère permettent un temps béni de création poétique mais ne suffisent pas pour résister au désespoir et la folie guette.
   
   Ted Hugues est avide des mots, avide de poésie, avide de femmes. Amoureux de la nature, des animaux qui tiennent la première place dans sa poésie, il est le "braconnier", le prédateur qui aime la chasse et en jouit.
   
   Assia Wevill, la deuxième femme du braconnier, poète elle aussi, deuxième proie consentante, le suicide de Sylvia Plath et les déchirements du couple l’entraîneront elle aussi vers la mort.
   
   L’auteure a fait le choix d’un roman polyphonique pour tracer le portraits de deux femmes, les deux épouses de Ted Hughes et son portrait à lui en filigrane, lui le braconnier. Claude Pujade-Renaud n’accable pas, ne cherche pas de coupable. A travers des chapitres courts et très rythmés elle fait entendre les voix des poètes mais aussi des amis, frère, sœur, mère. Par les voix alternées des acteurs et des témoins elle multiplie les points de vue sur les trois personnages, elle les enrichit, les comprend. Elle étudie d’une plume élégante les passions sauvages, les interprète, et fait naître un récit d’une grande intensité.
   
   Pour vous donner envie de découvrir la poésie de Sylvia Plath et de Ted Hughes:
   
   Crow **
   Il s’emplit de toute sa force, brilla de tous ses feux.
   Il ébouriffa sa rage, griffes et plumes.
   Il pointa le bec droit au cœur du soleil.
   Il se fendit d’un rire jusqu’au centre de lui-même.
   
   Il attaqua.
   
   Son cri de bataille fit vieillir les arbres d’un coup,
   s’aplatir les ombres.
   
   
   
   
   Le Braconnier ***
   
   Et nous étions, lui, moi, liés aussi -
   Fils de fer tirés entre nous,
   Piquets trop enfoncés pour pouvoir s’arracher,
   Esprit comme un anneau
   Coulissant soudain sur un long corps souple
   Et la contraction m’étranglant d’un coup.

   
   
   * Ted Hughes Birthday Letters - Gallimard
   ** Ted Hugues - Poésies - Gallimard
   
   *** Sylvia Plath - Poésies - Gallimard
    ↓

critique par Dominique




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Les poètes à l'épreuve du quotidien
Note :

   Avant d'aborder ce très beau roman de Claude Pujade-Renaud, je n'avais jamais entendu parler de Sylvia Plath et de Ted Hughes, ce couple de poètes anglo-américain des années 50-60.
   C'est donc à l'aveuglette que je me suis lancé dans la lecture de ce récit qui se situe entre roman et biographie et ai ainsi pu partager les joies, les déboires et les drames qui ont émaillé l'histoire de ce couple très populaire dans les milieux littéraires britanniques et américains des années 60.
   
   Sylvia Plath, américaine d'origine allemande, poétesse à ses heures, poursuit des études littéraires à Cambridge. C'est là qu'elle va rencontrer Ted Hughes, un jeune homme britannique. L'homme est séduisant mais traîne derrière lui une réputation de séducteur invétéré. Les rumeurs le qualifient d'ailleurs à ce sujet de chasseur, de prédateur, de braconnier. Ces adjectifs s'avèrent particulièrement bien employés envers ce jeune poète dont l'inspiration puise essentiellement dans les forces de la nature et dans la sauvagerie animale. Cette attirance envers la nature n'est pas une posture chez ce jeune homme natif du Yorkshire qui aime courir les bois, pêcher et observer les animaux sauvages.
   C'est la poésie qui va rapprocher ces deux êtres qu'a priori beaucoup de choses séparent. Elle est américaine, vaguement dépressive (elle a déjà tenté de mettre fin à ses jours quelques années plus tôt), ressent une culpabilité maladive due à ses racines allemandes qu'elle associe sans raisons avec la barbarie nazie de la dernière guerre.
   Lui, au contraire, prend la vie comme un fruit qu'il dévore chaque jour avec gourmandise et sensualité. La poésie, les femmes, la nature, le monde animal, sont son terrain de chasse, des domaines dont il tire une énergie phénoménale qu'il retranscrit dans ses poèmes.
   
   Malgré toutes ces différences donc, une sorte de coup de foudre va intervenir entre ces deux êtres, fascinés l'un par l'autre dès leur première rencontre lors d'une soirée estudiantine fortement arrosée.
   Quelques mois plus tard, Sylvia Plath et Ted Hughes se marient à Londres. Commencent alors six années d'une vie conjugale où tout semble leur réussir jusqu'au moment où l'attirance et la fascination des premiers jours vient à s'effilocher. Est-ce l'usure due à la trivialité du quotidien lorsqu'il faut porter des enfants, les nourrir, les langer, effectuer les tâches ménagères de chaque jour? Tout cela est-il compatible avec une carrière de romancière et de poète? Est-ce la trop grand disparité entre Sylvia, dont la sensibilité est à fleur de peau, et les appétits féroces, animaux, quasi-instinctif de son poète de mari?
   
   C'est la rencontre avec un autre couple – poètes eux aussi – Assia et David Wevill, qui va mettre le feu aux poudres. Ted, qui vit maintenant depuis plusieurs années avec une américaine blonde, va être rapidement émoustillé par cette Assia, brune et juive d'origine russe, au tempérament volcanique.
   Cette rencontre marquera le point de départ d'une lente descente aux Enfers qui va non seulement toucher les principaux protagonistes mais aussi tout leur entourage et va métamorphoser ce quasi-conte-de-fées en une succession de drames.
   
   Ce pourrait être une histoire très banale – celle d'un couple qui s'aime, qui se distend et qui se déchire – comme il y en a tant d'autres. Mais ici Claude Pujade-Renaud met en scène deux géants de la littérature et de la poésie anglo-saxonne et nous fait partager de l'intérieur cette relation en la traitant par le biais de multiples voix: celle de Sylvia Plath, bien sûr, mais aussi de sa mère, de parents, d'amis et de tierces personnes qui croisent à un moment où à un autre la destinée du couple Plath-Hughes. Ces courts chapitres, en particulier ceux où s'exprime Sylvia, plongent le lecteur dans le monde intérieur de cette jeune femme sensible, érudite et passionnée en proie aux vieux démons qui la hantent. La dimension psychanalytique du personnage est d'ailleurs particulièrement bien rendue en ce qui concerne ses peurs, ses obsessions et ses cauchemars refoulés.
   
   En faisant revivre sous nos yeux l'histoire de ce couple fascinant, Claude Pujade-Renaud nous offre un très beau roman polyphonique où s'illustre la difficulté d'accorder les exigences de la création artistique aux trivialités du quotidien, un talentueux récit sur l'influence morbide que peut parfois exercer l'histoire familiale sur le destin de ceux qui en héritent, condamnés à revivre ou à expier des drames et des fautes survenus dans le passé.

critique par Le Bibliomane




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