Lecture / Ecriture
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Que font les rennes après Noël? de Olivia Rosenthal

Olivia Rosenthal
  L'homme de mes rêves
  Puisque nous sommes vivants
  Les sept voies de la désobéissance
  Que font les rennes après Noël?
  Mécanismes de survie en milieu hostile
  On n'est pas là pour disparaître

Née en 1965, cette écrivain a commencé à être publiée après un doctorat en littérature, sa spécialité étant la littérature française du 16ème siècle. Elle poursuit une carrière ralentie d'enseignante en université tout en se livrant à son métier d'écrivain de romans, de théâtre, en participant à des créations scéniques ou cinématographiques quand ce n'est pas même, chorégraphiques.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Que font les rennes après Noël? - Olivia Rosenthal

Léger & profond
Note :

   Olivia Rosenthal est un auteur que j'estime et que je suis avec attention depuis déjà longtemps, mais même si cela n'avait pas été le cas, j'aurais entendu parler de ces "Rennes après Noël" car ils ont été sur le devant de la scène en cette rentrée littéraire. Ils ont même été sélectionnés pour plusieurs prix, bien qu'il ne les aient finalement pas remportés. Alors tout d'abord, je suis enchantée de voir cet auteur de talent retenir enfin l'attention, et ensuite, je ne suis pas trop inquiète pour les prix, ils ne tarderont plus guère.
   
    Si j'apprécie tellement O. Rosenthal, c'est qu'en plus de son évident talent d'écriture, tout chez elle est vrai et tout dans sa production est original et digne du plus grand intérêt littéraire. Elle cherche, invente, expérimente, d'un livre à l'autre et, alors que certains pensent et disent bien fort que ce n'est plus possible, trouve encore à innover.
   
   Ici nous avons entre les mains un bien étrange roman. Deux voix s'intercalent en paragraphes très courts (le plus souvent une dizaine de lignes). La première voix s'adresse à un personnage en lui disant "Vous". Elle lui décrit sa propre vie depuis ses premiers biberons jusqu'à la maturité. Le ton est strictement (et même outrancièrement) documentaire alors que ce qui est évoqué, ce sont les sentiments les plus profonds du "Vous", à savoir, depuis son plus jeune âge, une sorte de révolte larvée qui s'accommodera bien d'une bonne insertion sociale.
   "Dans les premières années de votre vie, vous pensez que vous êtes la propriété de votre mère. Parfois, vous le regrettez."
   
   La seconde voix tient par moment du strict documentaire animalier:
   "Les espèces animales non domestiques sont des espèces qui n'ont pas subi de modifications par sélection de la part de l'homme." etc.
   Mais néanmoins, on déborde tout de suite sur des questions qui mine de rien, sont d'une autre ampleur:
   "Les animaux laissés à eux-mêmes dans la nature doivent-ils être considérés comme abandonnés ou juste comme indépendants?"
   et ce qui est important, c'est sans doute que s'impose par la démonstration l'idée qu'il est impossible de faire autrement. Impossible de traiter des animaux sans en dire beaucoup de l'homme et du rôle qu'il s'accorde
   Mais le plus souvent, également, cette seconde voix relaie le récit que des personnes dont la vie est "remplie" par des animaux (éleveurs, dompteurs, chercheurs expérimentant sur des animaux, bouchers...) font de leur existence. Ce volet documentaire est étonnamment complet et touche peut-être tous les domaines animaliers: fermes, jungle, abattoirs etc. je ne vois pas ce qui aurait été oublié.
   
   Le récit du "Vous" évoluera d'une façon que l'on sent dès le départ un peu fourvoyée, vers un être humain adulte formé.
   
   Ce livre, aussi facile à lire qu'il est en fait complexe, est un roman captivant auquel son découpage imprime un rythme vif et soutenu qui entraine le lecteur d'un bout à l'autre, comme dans une valse au terme de laquelle votre cavalier vous laisserait, un peu étourdie. Ensuite, ayant regagné votre chaise et écoutant encore vaguement la musique, vous repensez à votre danse et en comprenez mieux le déroulement... et admirez la hardiesse ou la beauté de certaines des figures réalisées.
    Vous comprenez à quel point, par delà les histoires évoquées, les relations homme-animal sont centrales dans toute pensée philosophique, même si beaucoup ont voulu l'ignorer en faisant comme si elles allaient de soi et ne nécessitaient aucune réflexion ou étaient annexes et secondaires.
   Par delà ces relations homme-animal, vous réfléchirez à la part d'animalité dans l'humain. En vous.
   Ah, tiens, voilà que je parle comme la première voix.
   
   
   J'ai eu beaucoup de mal à rédiger ce commentaire de lecture. Je m'y suis reprise à plusieurs fois et, aussi lacunaire soit-il, j'y ai passé un temps fou. C'est que ce livre est si plein, si riche alors même qu'il se lit si aisément, que je désespérais de lui rendre justice. Je ne pense d'ailleurs pas l'avoir fait finalement. Mais je voudrais avoir au moins réussi à donner à ceux qu'intéresse ce qui peut se faire de vraiment nouveau et passionnant dans la littérature moderne (française, mais même mondiale), l'envie d'y aller voir. Allez-y et parlez m'en!
   
   
   Prix du Livre Inter 2011
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Sibylline




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Pas bête (du tout)
Note :

   D’abord la forme originale et surprenante. Une vraie réussite. Au démarrage de la lecture, il faut accepter d’être bousculé par l’alternance entre de courts paragraphes de type documentaire animalier et d’autres parties descriptives utilisant un "vous" répétitif. Par moment apparaissent également des paragraphes qui usent du "je", un "je" dresseur d’animaux, soigneur d’animaux, éleveur d’animaux... Après un temps d’adaptation de quelques pages, cette forme vous embarque dans un flot de mots qui s’enchainent, s’emboîtent les uns aux autres sans encombrer de trop de formalisme. La forme disparait et le fond apparait.
   
   Et donc le fond, l’histoire d’une fille qui devient femme. La croissance d’une enfant. Le passage vers l’âge adulte et ses renoncements, ses rêves brisés, ses déconvenues. Le tout mis en écho avec des informations, des considérations sur les animaux. Les sauvages, les familiers, les loups, le dressage, les conditions d’accueil des zoos... La relation (parfois si peu naturelle) homme-animal émaille le discours.
   « On se souvient qu’à cette époque, le prédateur commençait à dévorer sa proie avant même de lui donner le coup fatal, méthode jugée à juste titre inhumaine par les autorités en charge du confort des hommes et des bêtes. C’est pourquoi les services vétérinaires ont transformé, les loups, les fauves, les serpents et ursidés, habituellement friands de chair fraîche, en charognards » P40-41

   
   L’emballage parait froid alors que le propos est profond. On y trouve tout des questionnements existentiels d’une enfant puis d’une jeune fille et des réponses (ou non réponses) des parents. Un fil conducteur, la difficulté de grandir et de s’affranchir de son carcan familial.
   « Etre bien nourri et bien logé a pour effet d’endormir nos sens. » P82

   
   Par les expériences cinématographiques, éléments d’éducation utiles et essentiels à l’appréhension du monde (Rosemary’s baby, King kong, la Féline), le développement de la personne, malgré le contexte familial pesant, est possible. Autant de chemins et moyens pour parvenir à l’émancipation. Une réflexion sur la construction de la personne. Sur le bonheur en somme.
   « Vous découvrez que, contrairement à ce que vous disent les spécialistes des animaux en captivité, l’ennui n’est pas pire que la mort. Il en constitue la forme lente, la lente mesure d’un temps qu’on ne sait utiliser parce qu’on n’a pas appris à penser par soi-même, à agir par soi-même, à sentir par soi-même, à souffrir par soi-même, à vivre par soi-même. On s’ennuie de ne pas être indépendant et de ne voir devant soi aucun moyen de le devenir. En captivité, l’imagination s’épuise. » P123

   
   Au final, c’est admirable d’habileté et d’intelligence. Juste dans le propos. Propos finement illustré. C’est donc une lecture pleine de richesses.
    ↓

critique par OB1




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Quasi parfait
Note :

   "Vous vous êtes trop longtemps oubliée."
   
   Vous avez toujours rêvé d'avoir un animal mais le Père noël et ses rennes ont apporté une horrible poupée géante . Vous fantasmez à propos de la grossesse de votre mère et du film Rosemary's baby. Vous vous demandez à qui vous vous identifiez dans King Kong. Vous poursuivez une lente évolution et finissez par vous rendre compte que les rennes vivent dans un paysage bien moins féérique que prévu. Tout comme les autres animaux, du loup aux cochons, en passant par les rats de laboratoire dont viendront nous parler des dresseurs, des scientifiques ou des bouchers, entre autres. Et ce discours presque clinique s'intercalera entre chaque paragraphe de votre récit, mettant ainsi en parallèle éducation des enfants et exploitation des animaux."

   
   Récit d'une émancipation, "Que font les rennes après Noël?" réussit le pari de varier les discours, sans jamais identifier les locuteurs, sans que cela nuise à la fluidité ou à la compréhension du récit, et en nous les donnant à entendre dans leur jus. Quant à la narratrice, elle joue des codes de l'autobiographie, le pronom "Vous" instaurant à la fois distance et proximité avec le lecteur.
   
    L'humour, parfois noir, est souvent présent. Quelques passages trash (que j'ai passés vite fait, âme sensible que je suis), mais une vision très juste et passionnante pour tous ceux qui sont curieux du monde en général.
   
   Un roman original à la fois par la forme et par le fond, ce qui est ma foi fort rare, et qui se lit d'une traite.
   
   211 pages quasi parfaites.
    ↓

critique par Cathulu




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Beaucoup réfléchir...
Note :

   Après les rennes d'Olivier Truc,simples animaux du grand Nord, ceux d'Olivia Rosenthal peuvent sembler quelque peu problématiques...
   "Plus l’animal apparaît comme dangereux plus il est considéré. La reconnaissance de l’autre est un moyen pour pacifier le monde surtout quand l’autre est déjà aliéné. Offrir à l’autre le sentiment de l’égalité est une ruse pour le dominer".

   
   C’est un récit à deux voix qui se répondent sans pour autant se connaître. La question que font les rennes à Noël est posée par une petite fille, mécontente de n’avoir pas eu un animal à chérir comme cadeau. "Une petite boule de poil vivante à s’occuper à caresser… "
   Pour se venger, elle songe à fuir avec les rennes après Noël. Mais elle est trop dépendante de ses parents, surtout sa mère. Rien d’orignal, sauf la façon dont c’est raconté ; l’auteur utilise la deuxième personne du pluriel (comme dans la Modification) mais on apprécie ce choix. Les pensées de la fillette (qui déteste les poupées et les détruit) devient un vrai récit d’apprentissage dans lequel on la voit grandir, devenir jeune fille, avoir un amoureux, une amoureuse, écrire un roman dont on va connaître les personnages.
   
   L’autre voix est celle, tantôt d’un vétérinaire ou d’un soigneur qui s’occupe d’animaux divers dans les zoos (il relate aussi une expérience au cirque), tantôt d’un chercheur qui utilise des bêtes, ensuite d’un boucher, bref de tous les gens dont le métier est de s’occuper d’animaux (chacun de façon fort différente). Ces expériences sont pleines de renseignements concrets (et parfois un peu bizarres : comment réintroduire les loups qu’est-ce que cela suppose comme infrastructure?) ce narrateur qui parle à la première personne, se transforme : vers la fin du livre, il est devenu boucher et explique ce choix.
   
   Bien sûr ces récits ne sont pas à prendre au premier degré (encore que parfois, si, justement!) et l’animal au cœur du livre est souvent une métaphore de l’humain, ou la représentation d’un fantasme humain.
   "Votre désir d’humanité est à peu près équivalent à votre désir d’animalité. En réalité il est absolument impossible de les distinguer. Vous avez peur."

   
   Les récits contiennent des refrains des phrases récurrentes, des variations ironiques sur certains dictons : par exemple "l’homme est un loup pour l’homme", devient "l’homme est un homme pour le loup, le loup est un loup pour l’homme" etc. Et ces variations malicieuses ont du sens. Cependant le sens de ce que nous lisons, en dépit d’un récit clair et apparemment simple ne se donne pas facilement. Il faut lire entre les lignes. Celui qui croit y lire un plaidoyer pour s’occuper mieux des animaux ou une démonstration comme quoi ils seraient très proches de l’homme, seraient surpris de lire les déclarations du boucher "j’aime tuer les bêtes, j’ai toujours aimé cela" suivi de la meilleure façon de tuer des veaux ou des génisses et quand le faire pour que la viande soit bonne.
   
   Beaucoup réfléchir et relire avant de décider du sens de ce qu’on lit! Un récit sympathique et en même temps assez retors! très original; à ne pas manquer!

critique par Jehanne




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