Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Infrarouge de Nancy Huston

Nancy Huston
  Les Variations Goldberg
  Lignes de faille
  Professeurs de désespoir
  Instruments des ténèbres
  Prodige
  La virevolte
  Dolce Agonia
  Infrarouge
  Reflet dans un œil d’homme
  Danse noire
  Le club des miracles relatifs
  Bad girl: classes de littérature
  Lèvres de pierre

Nancy Huston vit en France depuis les années 1970, mais elle est d'origine franco-canadienne, née en 1953.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Infrarouge - Nancy Huston

«Oui, les femmes fantasment aussi – et heureusement!»*
Note :

   Rena Greenblatt est photographe. Reporter sur tous les fronts de l'actualité mais aussi artiste et comme telle, elle a fait de la photographie infrarouge sa marque de fabrique, tout à son désir de découvrir ce qui se cache derrière la peau dénudée de ses amants de passage, ou selon ses propres termes: "Vingt ans déjà que je privilégie ce côté-là du spectre – le côté spectral justement, fantomatique, onirique -, les ondes courtes, de plus en plus courtes, invisibles à l'œil nu, là où la lumière commence à se muer en chaleur. Je me sers de ma caméra pour me glisser sous la peau des gens. Faire ressortir les veines, le sang chaud, la vie qui court en chacun de nous. Révéler leur aura invisible, les traces qu'a laissées le passé sur leur visage, leurs mains, leurs corps. Explorer, dans les paysages ruraux ou urbains, le détail hallucinant des ombres. Transformer le fond en forme et la forme en fond. Mettre l'immobile en mouvement comme ne saurait le faire aucun film." (p. 66)
   
   Sa vie très remplie ne lui laisse donc que rarement le temps de prendre des vacances, et ce n'est que poussée par un vague sentiment d'urgence – la vieillesse et son cortège d'empêchements de plus en plus prégnants – qu'elle s'est enfin résolue à se libérer pour passer une semaine en Toscane avec son père, Simon, et Ingrid, la seconde épouse de ce dernier. Mais entre un employeur qui la rappelle soudainement en France, pour fixer sur la pellicule les révoltes de la banlieue parisienne en ce mois d'octobre 2005, et les petites contrariétés ou grandes déceptions du voyage, rien ne se passe comme prévu. Les relations de notre héroïne avec son père et sa belle-mère sont souvent tendues, laissant Rena bien plus seule, au cours de ces vacances familiales, qu'elle ne le prévoyait: seule avec ses souvenirs – souvenirs de sa mère qui un jour sortit brutalement de sa vie et de celle de Simon pour n'y plus revenir, souvenirs de son frère aîné auquel la relie un lien compliqué mais pourtant indéfectible d'amour-haine, souvenirs de ses trois mariages ou encore de ses amours pour le moins tumultueuses, et dont elle a le plus souvent pris l'initiative –, autant d'images qui tournent en boucle dans sa tête et qu'elle ne peut confier qu'à Subra**, son double, son amie imaginaire. Ces vacances tragicomiques se muent donc pour Rena en une occasion inattendue de se retourner sur son passé, ses blessures les plus secrètes et les désirs qu'elle s'est toujours refusée à réprimer, au mépris des conventions, ce qui lui valut de se voir qualifier ça et là, dans la presse ou sur la toile, de prédatrice, qualificatif très exagéré à mon avis, et qu'on n'appliquerait en aucun cas à un homme se comportant de même.
   
   Retraçant d'une plume franche et directe le parcours - parcours toscan mais aussi parcours de vie - de son héroïne, Nancy Huston nous offre avec "Infrarouge" le portrait d'une féministe engagée dont le discours à l'emporte-pièce peut certes être agaçant par moments, mais qui ne nous apparaît pas moins comme un très beau personnage de femme. Une femme de chair et au sang chaud, une femme libre, profondément humaine, et finalement bien plus attachante qu'agaçante.
   
   
   * (p. 40)
   ** Pour la petite histoire, c'est l'anagramme du nom de la photographe américaine Diane Arbus
    ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Passionnante étude psychologique !
Note :

   Venant d’achever tout juste «La montagne de l’Âme», je ne puis m’empêcher de trouver ce roman de Nancy Houston un peu simple… simple, mais pas inintéressant.
   
   Rena, photographe d’origine québécoise installée à Paris, retrouve son vieux père et sa belle-mère à Florence pour une semaine de vacances. Elle les traîne de visite en visite, exaspérée par leur lenteur et leur apparent manque d’intérêt. Le roman se présente comme une sorte de journal de voyage sur lequel se greffent des réflexions et des souvenirs de Rena, qui nous permettent de nous faire une image de plus en plus nette de sa vie et de sa personnalité.
   
   Autant je n’ai vraiment pas aimé les chapitres consacrés au voyage réel parce que trop «savant» (un vrai guide touristique), convenu et prévisible (mais bon, ils sont censés dénoncer le touriste typique…), autant j’ai apprécié la descente dans la psyché de Rena. Elle prend des clichés infrarouges qui lui permettent, comme elle dit, de se «glisser sous la peau des gens. Faire ressortir les veines, le sang chaud […] Révéler leur aura invisible, les traces qu’a laissées leur passé sur leur visage, leurs mains, leur corps […] Explorer le détail hallucinant des ombres. Transformer le fond en forme et la forme en fond. Mettre l’immobile en mouvement comme ne saurait le faire aucun film. Montrer les instants de vie qui s’entrechoquent et s’interpellent. Etablir des liens entre passé et présent, ici et là-bas, jeunes et vieux, vivants et morts. Capter l’instabilité fondamentale de notre être. Dans chaque situation de reportage, rencontrer un individu et tout faire pour le comprendre en amont. Faire avec lui un pas de côté, l’accompagner chez lui pour l’écouter, l’interroger, le voir changer de masque, jouer avec lui, ses certitudes, le scruter dans le mouvement de sa vie, tel qu’il s’aime, le quitter plus libre que je ne l’ai trouvé. Casser, grâce à l’infrarouge, l’ici-et-maintenant qui est l’essence même de la photographie…»
   Rena ne s’arrête pas là, car elle s’est fait une spécialité très personnelle : elle prend des clichés infrarouges des ses amants (très nombreux) au moment où ils jouissent. Elle a une drôle de vie amoureuse, Rena! En fait, nous nous rendons compte au fur et à mesure qu’elle a de profondes failles dues à des traumatismes d’enfance ou d’adolescence… Une étude psychologique assez passionnante, donc!
   
   C’est aussi un roman éminemment érotique, descriptions détaillées des ébats amoureux, fantasmes croustillants, accompagnés de méditations sur le rôle des hommes, des femmes, des mères…
   «Si les hommes depuis la nuit des temps ont tripoté dessiné trituré sculpté filmé peint photographié le corps de la femme sous toutes les coutures, l’ont scruté imaginé projeté fantasmé voilé dévoilé caché révélé travaillé décoré et banni, c’est que tout tourne autour de ça de ça de ça: de ce vortex d’où sortent tant les garçons que les filles, cette ouverture qui figure… non la castration, comme l’a prétendu Freud, quelle idée, mais le néant d’avant et d’après l’être. Si peu de femmes en revanche ont peint ou photographié le sexe viril, pourtant réputé tellement plus visible! Même moi […] l’insatiablement curieuse des merveilles que les hommes trimballent à cet endroit, si différentes de l’un à l’autre par la taille, la forme, la couleur, l’odeur et les proportions, moi qui tiens à les admirer dans le détail par la main les yeux les lèvres et la langue, moi qui raffole de chaque micro-étape du déshabillage – voir à quel type de pantalon j’ai affaire et en venir à bout […], sentir l’enflement déjà, tenter de deviner dans quel sens pointe la verge, défaire la fermeture éclair et glisser ma main dans l’ouverture […] -, même moi je ne photographie pas cela que pourtant j’aime tant.»

   
   Ce qui m’a énervée par contre, c’est le moyen que Nancy Houston a trouvé pour amener Rena à nous raconter sa vie : elle s’est inventée une copine imaginaire à laquelle elle confie tout et qui lui dit toujours : «Alors raconte!» Et hop, c’est parti, Rena raconte… Je trouve ce procédé un peu bébête! Surtout que cette copine imaginaire aurait mérité bien mieux si l’on prend en considération les circonstances de son apparition (mais chut, pas de spoil!)
   Agaçant aussi les pistes que l’auteure sème sans les exploiter réellement. Ainsi par exemple les révoltes dans les banlieues françaises en octobre 2005. Cela relève de l’anecdote qui pimente un peu les propos, mais sans véritable nécessité pour faire avancer l’intrigue.
   
   Ah oui, j’oublie : Rena m’a permis de faire connaissance avec quelques grands noms de la photo que je ne connaissais pas (Diane Arbus, Lee Miller, Araki, Robert Mapplethorpe). J’ai fait des découvertes!!!

critique par Alianna




* * *