Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Grand Paradis de Angélique Villeneuve

Angélique Villeneuve
  Grand Paradis
  Un Territoire
  Les fleurs d'hiver
  Dès 04 ans: Le festin de Citronnette
  Nuit de septembre

Angélique Villeneuve est une auteure française née en 1965.

Grand Paradis - Angélique Villeneuve

La Petite Moi
Note :

   Continuons à lutter contre les chroniques en retard en nous attardant sur un roman intéressant de cette rentrée littéraire 2010, "Grand Paradis" d'Angélique Villeneuve.
   
   Ayant récemment hérité de souvenirs familiaux jugés encombrants par sa sœur aînée alcoolique, Dominique décide de faire des recherches sur Léontine, dont elle a trouvé à l'occasion trois portraits. Le dernier, le plus étrange, représente cette femme un œil ouvert, l'autre fermé. Persuadée de tenir là la clef d'un secret de famille et s'ennuyant par ailleurs dans sa vie de fleuriste dont le seul compagnon est un chat à l'estomac fragile, Dominique mène son enquête et découvre que le dernier cliché a été pris par le photographe Albert Londe, co-auteur de la "Nouvelle Iconographie de la Salpetrière", sous la direction du professeur Charcot. Deux histoires parallèles s'entremêlent: celle de Léontine et d'autres malades de la Salpetrière au destin fascinant et si particulier, et celle de la famille de Dominique, qui peu à peu comprend pourquoi elle entretient d'aussi mauvaises relations avec sa sœur et pourquoi son père les a quittées sans jamais leur donner de nouvelles.
   
   Un roman bien écrit, lu rapidement et avec plaisir, même si je dois avouer que j'ai parfois eu un peu de mal à me représenter la fixation que Dominique fait sur Léontine, au point de partir subitement à Paris se documenter (à partir d'un portrait dont elle ne sait absolument rien), et surtout la façon dont elle cherche à l'utiliser pour mieux connaître sa propre histoire. Mais malgré mes quelques interrogations, on saisit bien qu'il s'agit d'une âme écorchée qui a besoin de se raccrocher à une autre vie fragile pour se retrouver.
   
   Deux récits qui pour moi ont peut-être de temps en temps un peu de mal à s'imbriquer mais qui pourtant ne manquent pas d'intérêt. D'un côté une histoire familiale tragique avec des personnages pudiques dont on découvre la sensibilité petit à petit. De l'autre un portrait de femme qui s'appuie sur la Nouvelle Iconographie, donnant à connaître un pan fascinant – et parfois inquiétant – de l'histoire médicale. C'est avant tout l'aspect historique de ce roman porté par une jolie écriture qui a suscité mon intérêt.
   
   Un texte touchant à découvrir!
   
   
    Rentrée littéraire 2010
    ↓

critique par Lou




* * *



Un peu partagée
Note :

   Dominique, à l'aube de la cinquantaine mène une petite vie sans grand intérêt, fleuriste dans une station balnéaire où elle a toujours habité. Sa sœur aînée, Marie, qui a sombré depuis longtemps dans l'alcoolisme et la marginalité lui restitue soudainement les quelques affaires héritées de leur mère, Louise.
   
   Dans ces maigres souvenirs, Dominique trouve trois photos où elle croit reconnaître son arrière grand-mère Léontine. Etrangement troublée et fascinée par ces clichés, elle se met en quête de l'aïeule, persuadée qu'elle va y trouver la clé de son sentiment d'être toujours "à côté" de son existence.
   
   Louise, Marie, Dominique, trois femmes engluées dans une sorte de paralysie, aussi paumées les unes que les autres depuis le départ brutal et sans explication de l'homme de la maison. Marie a toujours jeté méchamment à la face de sa jeune sœur qu'elle était responsable de ce départ.
   
   Le père a fui, à New-York croit Louise, sans plus de preuves. Louise s'est absentée à elle-même. Marie a fui dans l'alcool et Dominique a fui dans la nature, établissant avec elle une relation intime et toute personnelle. Les photos permettent à Dominique de bouger enfin et sachant que Léontine a été hospitalisée à la Pitié Salpêtrière pour des symptômes hystériques, elle s'y rend pour retrouver des traces de sa vie.
   
   Je suis un peu partagée sur cette lecture, sans doute parce que je m'en étais fait une autre idée. La partie la plus passionnante à mes yeux est la recherche dans les archives de la Salpêtrière où sont détaillées les terribles traitements infligés aux femmes sous couvert de science et de soins. Mais ce n'est pas le thème le plus développé, j'aurais aimé que Dominique creuse beaucoup plus cette veine-là.
   
   En effet, c'est plutôt la quête des origines, le poids des générations qui nous ont précédées, les secrets de famille, les relations inter-familiales qui font la trame du roman. Je me suis sentie dans une histoire assez banale jusqu'au dernier quart du livre, où j'avoue ne pas avoir vu venir la fin. Là, le récit trouve une force qu'il n'avait pas avant et qui prend à la gorge.
   
   L'écriture est très sensible, la description de la nature étrange et captivante. Même si je n'ai pas été complètement convaincue par l'histoire, je n'hésiterai pas à relire l'auteur, dont le monde intérieur est prometteur.
   
   Ma lecture a été accompagnée (parasitée?) par un souvenir marquant, celui du livre de Makhi Xenakis, "les folles d'enfer de la Salpêtrière" témoignage brut sur les femmes enfermées là sous des prétextes divers. J'en parlerai peut-être un jour. Je précise que c'est un document, pas un roman.
    ↓

critique par Aifelle




* * *



Voyage en hystérie
Note :

    Etrange livre que ce roman d’Angélique Villeneuve, au nom trompeur de "Grand paradis", et qui nous emmène dans l’enfer de la femme hystérique. L’histoire est celle de Dominique Lenoir, dite Do, une femme d’une cinquantaine d’années, à la vie terne et solitaire, illuminée seulement par son amour irraisonné des herbes folles et son compagnonnage avec son chat, Fragile. Son père, Albert, s’est enfui alors qu’elle était petite, sa mère, Louise, n’a cessé de le pleurer et de lui écrire, sa sœur Marie l’ignore, la considérant comme "zinzin".
   Un jour cependant, celle-ci lui abandonne dans une vieille carriole quelques objets recueillis à la mort de leur mère, et notamment une enveloppe brune sur laquelle est inscrit en lettres violettes un prénom : Léontine. A Grand paradis, son lieu de nature et d’élection, "sur la pierre plate mangée de lichen", où elle a passé tant d’heures sauvages de son enfance, Do ouvrira l’enveloppe et découvrira trois photos d’une femme, Léontine L., qu’elle identifie comme son arrière-grand-mère.
   Au dos du premier cliché, celui d’une petite fille de quatre à cinq ans, "translucide, légère, peureuse", qui tient un gros œillet rose plaqué devant elle, il est écrit
   "Moi"
   Do y voit un signe : "Elle n’était peut-être pas moi, mais tout au moins m’était destinée. Je sentais un message. Non, pas vraiment un message, c’était idiot, une idée de mouvement plutôt, de transmission, oui, une impression de mouvement, c’était ça."
   La deuxième photo représente la même petite fille qui a maintenant une douzaine d’années. Elle est dans une pose moins naturelle et révèle plus d’assurance. Au verso du cliché, une main à l’écriture différente a noté une date, assortie d’un point d’interrogation.
   "1882 ?"
   La troisième photo, signée Albert Londe, le photographe de la Salpêtrière, la montre devenue adulte, coiffée d’un chignon serré, portant une robe noire sévère. Son œil droit grand ouvert paraît éteint tandis que le gauche est "simplement fermé". Au-dessous, on peut lire en lettres capitales :
   "BLEPHAROSPASME HYSTERIQUE
   Léontine L. "

   
   Cette découverte va bouleverser la vie de Do, qui a depuis toujours craint la démence. En entreprenant des recherches dans les archives de la Salpêtrière, elle s’efforcera de pénétrer le mystère de ce mot scientifique, dont elle ignore tout. Avec elle, le lecteur pénètre dans ce monde de l’hystérie où officient Charcot, Damaye et Gilles de la Tourette, médecins attachés à percer les secrets de cette affection proprement féminine. Pierre Briquet, dans son Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie, n’écrit-il pas : "Toute femme est faite pour sentir, et sentir, c’est presque de l’hystérie" ?
   
   On suit le long cheminement de Léontine, victime dans un premier temps d’une aphonie, à la Salpêtrière. On la voit être d’abord soignée par hypnotisme, souffrir d’une coxalgie hystérique puis, victime d’une attaque, garder son œil gauche fermé. Entrée en complète empathie avec Léontine, Do souffre avec elle dans les locaux glacés de l’hôpital. Elle l’imagine nue, piquée sur tout le corps avec une épingle; elle la voit alors qu’on lui palpe l’ovaire et qu’elle entre en crise convulsive; elle subit en même temps qu’elle ses attaques hystériques hebdomadaires; elle s’étonne enfin que Léontine la couturière soit contrainte, sans recevoir de salaire, de coudre camisoles et alèses : le travail fait partie de la thérapie. Entrée en septembre 1887 à la Salpêtrière, Léontine L. en sort en décembre 1888 et Do perd la trace de la Petite Moi.
   
   Mais l’enquête de la narratrice ne s’arrête pas là. Persuadée que Charcot a dû faire une leçon sur Léontine L., elle va être amenée à s’interroger sur le sommeil hypnotique et le cas de celles qu’on appelait des "dormeuses". Ce sera la porte ouverte à une découverte capitale, qui fera remonter Do aux origines de la fuite de son père et au mal-être de sa sœur Marie.
   
   
   Entremêlant habilement le parcours de la supposée aïeule de la narratrice Do et le destin de celle-ci, Angélique Villeneuve propose avec ce roman une passionnante interrogation sur la nature féminine et sur la folie, tapie en tout un chacun. A travers Léontine l’hystérique, la grand-mère Marthe, "une créature songeuse", la mère Louise, éternellement triste, la sœur Marie, qui mourra dans un immonde capharnaüm, et la sauvage narratrice, l’auteur nous propose quelques beaux portraits de femmes, sensibles et douloureuses. Et elle nous dit aussi que, pour la femme, atteindre le grand paradis est souvent un chemin aride, sinon sans issue.

critique par Catheau




* * *