Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Appelle-moi Brooklyn de Eduardo Lago

Eduardo Lago
  Appelle-moi Brooklyn

Eduardo Lago est un écrivain espagnol né à Madrid en 1954.

Appelle-moi Brooklyn - Eduardo Lago

Des fenêtres ouvertes...
Note :

   Sa vie entière, Gal Ackerman l'a passée à noircir page après page, en une tentative désespérée de fixer sur le papier, et de donner un semblant d'ordre, à sa vie ballottée au gré de courants contraires: son propre passé, l'engagement de ses parents dans les brigades internationales puis sa naissance à Madrid en pleine guerre civile, Sacco et Vanzetti, les longues promenades des dimanches de son enfance, en compagnie de son grand-père journaliste et membre de la confrérie des incohérents, un club d'artistes farfelus et secrets, de poètes-de-leurs-vies qui n'auraient pas déparé parmi les shandys* chers au cœur d'Enrique Vila-Matas (lequel se fend d'ailleurs d'une recommandation chaleureuse en quatrième de couverture**), à travers Brooklyn tel qu'aucun autre écrivain n'avait sans doute réussi à le montrer jusqu'ici, véritable cour des miracles, port d'accostage pour marins perdus auxquels le bar du Oakland, plongé dans la pénombre, offre un dernier refuge...
   
   Et plus que tout, sa passion malheureuse pour Nadia Orlov, jeune violoniste d'origine russe à l'indépendance chevillée au corps, Nadia qui aurait tellement souhaité prénommer Brooklyn la petite fille qu'ils n'auront pas ensemble, Nadia dont l'existence seule suffit enfin à justifier la graphomanie de Gal, ainsi que celui-ci le lui confiera un jour: "Un jour, je donnerai forme à ce que j'écris. Je te rendrai par le biais de l'écriture tout ce que tu m'as donné. Je ne savais pas pourquoi j'écrivais, mais maintenant je sais que cela a un sens: pour toi. J'ai pensé écrire quelque chose sur Brooklyn. Je ne sais pas quel genre de livre ce sera, mais je le ferai. Je ne sais pas ce que je cherche, je sais seulement que c'est quelque chose qui se cache derrière les milliers de mots que je ne peux me retenir d'écrire. Je ne sais pas ce que c'est, ce que ça peut être, mais j'aimerais l'exhumer et lui donner forme, uniquement pour toi. C'est pour toi que j'écrirai ce livre, Brooklyn. Brooklyn verra le jour grâce à toi, par ta faute." (pp. 268-269) Confession à laquelle Nadia répondra:
   "(...) ça ne dépend pas de toi, Gal, le livre existe déjà, bien qu'il soit encore éparpillé dans les cahiers.
   Mais je ne suis pas sûr d'être capable de le récupérer.
   En ce cas, quelqu'un le fera pour toi. Tu ne crois pas?" (p. 30)

   
   Et si improbable que cela puisse paraître, Nadia a raison. "Appelle-moi Brooklyn" s'ouvre en effet sur la scène de l'enterrement de Gal, dans le cimetière danois oublié de Fenners Point. Gal n'est plus là pour nous raconter son histoire, pour tenter de dégager du magma informe de ses innombrables carnets de notes un monde cohérent et le livre qui le contiendrait, mais son ami Nestor Oliver-Chapman – journaliste et aspirant-écrivain - le fera pour lui. Si bien que "Appelle-moi Brooklyn" n'est pas tant l'histoire de Gal Ackerman, avec ses nombreux tiroirs à secrets, que l'histoire de Nestor s'efforçant d'écrire un livre à partir des abondants matériaux que son ami lui a laissés tout en affrontant ses propres angoisses, ses doutes et son questionnement personnel face à l'écriture, son pouvoir, ses limites et ses codes traditionnels qui sont passés à la moulinette. La chronologie est allègrement bousculée, et on ne trouvera pas ici de guillemets ni d'italique pour nous signaler un discours rapporté par un tiers. Eduardo Lago développe son propre système typographique, et seule la logique du fond impose la cohérence de la forme de son premier roman. Tout cela peut paraître très compliqué, et le serait sans doute si la réussite n'était pas si totale et la lecture si fluide et aisée en dépit d'une vraie complexité formelle. Car "Appelle-moi Brooklyn" est non seulement un roman dense, complexe et extraordinairement riche, dont chaque page se révèle une fenêtre ouverte sur le mal – à l'égal des carnets de notes de Gal sous les yeux de Nestor – l'amitié, la fatalité ou l'amour, mais c'est aussi un livre où la vie surgit à chaque instant du papier avec une intensité que l'on ne rencontre que rarement. C'est un livre qui happe son lecteur d'entrée pour ne plus le lâcher, le retenant captif - captivé, ému ou surpris plus souvent qu'à son tour - pour son plus grand bonheur. C'est en d'autres mots un roman-monde capable de rivaliser, même s'il recourt à de tout autres moyens, avec le très bel "Argentine" de Serge Delaive.
   
   
   Extraits:
   
   "Tu m'as mis le cahier sous les yeux et tu m'as invité à l'ouvrir. Son organisation minutieuse a retenu mon attention. Un véritable catalogue des horreurs qu'est capable de commettre l'être humain, quelque chose avec quoi on coexiste en s'en rendant à peine compte, puisque tout est dans le journal. Les monstruosités se répétaient avec une monotonie hypnotique. C'était étrange, très étrange, de faire une chose pareille. Trop de souffrance s'agglutinait dans ces articles. J'ai feuilleté le cahier sans oser le lire, me contentant de survoler les titres. On aurait dit des fenêtres ouvertes sur le mal. La phrase n'est pas de moi, c'est toi qui l'as dite, mais pas à ce moment-là." (pp. 163-164)

   
   
   * La conjuration littéraire et artistique des shandys parcourt presque toute l'œuvre d'Enrique Vila-Matas, y ressurgissant à intervalles réguliers à partir de son premier grand succès: "Abrégé d'histoire de la littérature portative".
   ** "Eduardo Lago, la dernière grande révélation de la littérature espagnole, est un survivant qui appartient à l'étrange race de ceux qui croient encore au pouvoir de la parole écrite. Amour, solitude, amitié et désolation sont au rendez-vous dans ce roman que son solide et émouvant poids vital et culturel rattache à la branche la plus noble de la grande tradition nord-américaine." Et ce n'est sans doute pas par hasard si c'est André Gabastou, traducteur habituel d'Enrique Vila-Matas, qui met ici son talent au service du premier roman d'Eduardo Lago...

critique par Fée Carabine




* * *