Lecture / Ecriture
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L'écriture ou la vie de Jorge Semprun

Jorge Semprun
  Vingt ans et un jour
  L'écriture ou la vie
  Le grand voyage

Jorge Semprún Maura, né le 10 décembre 1923 à Madrid (Espagne) et mort le 7 juin 2011 à Paris, est un écrivain, scénariste et homme politique espagnol dont l'essentiel de l'œuvre littéraire est rédigé en français.

L'écriture ou la vie - Jorge Semprun

L'écriture pour la vie
Note :

   L'histoire vraie de Jorge Semprun, ancien étudiant à Henri IV, lauréat du concours général de philosophie, déporté à Buchenwald lors de la seconde Guerre Mondiale, et libéré par les troupes de Patton le 11 avril 1945. C'est là qu'il découvre la triste réalité que ceux qui n'ont pas connu les camps ne peuvent pas comprendre: là-bas, on peut vivre sa mort. Rescapé de ce camp de concentration, il pensera durant un temps qu'on peut exorciser la mort par l'écriture. Mais écrire son histoire le renvoie à la mort. Il s'agit alors pour lui de dépasser ce cercle vicieux. Peut-être grâce à une femme. Ou à un parapluie. Semprun ne signe pas là une simple autobiographie, si tant est qu'on puisse qualifier ainsi les récits des rescapés des camps de la mort. Il nous livre une véritable œuvre d'art, un tourbillon de souvenirs, de scènes et d'histoires, où l'on n'oublie jamais que Weimar, la célèbre ville de Goethe, n'est qu'à quelques lieues de Buchenwald.
   
    La grande originalité de ce roman est qu'il ne s'attarde pas tant sur l'horreur des camps que sur la difficulté (l'impossibilité?) de vivre lorsqu'on en est rescapé. Le titre même tente de traduire cet amer constat: l'écriture ou la vie, faut-il le comprendre comme un choix à faire entre les deux (et alors l'écriture deviendrait synonyme de mort), ou considérer que la vie est un équivalent de l'écriture, dans la mesure où écrire l'indicible et l'horreur des camps permet peu à peu de reprendre vie? Jorge Semprun se considère, pendant ces 400 pages, comme un revenant, qui n'est précisément pas tout à fait "revenu" des camps, où il a laissé sa jeunesse, ses illusions, ses souvenirs.
   
   Un récit bouleversant, à l'écriture épurée et sensible, où toute l'horreur transparaît dans la sobriété et la retenue. Non pas un énième livre sur la Shoah, mais un véritable témoignage, plein de pudeur, aussi touchant et marquant que celui de Primo Levi. Tout simplement magnifique.
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critique par Elizabeth Bennet




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Mots quand même pour l’indicible
Note :

   Lundi 08 avril 2013, sur France 5, j’ai regardé "Le temps du silence" (2010), un téléfilm du réalisateur Franck Apprederis. Il s’agit d’une adaptation de l’œuvre de Jorge Semprun, "L’Ecriture ou la Vie" (1994), à laquelle l’écrivain a participé pour le scénario et les dialogues. Il précisera lui-même son projet en ces termes : "C’est délibérément un film autobiographique. Mais c’est aussi la tentative de dépasser l’autobiographie, la singularité de l’expérience. Il y a dans l’écriture de ce film, du moins potentiellement, la volonté de partager une expérience, une mémoire, qu’on a vécues seul mais dans la fraternité de tant de solitudes semblables." Ce téléfilm avait été diffusé sur France 3 le 11 juin 2011, au lendemain de la mort de l’auteur espagnol, le 07 juin 2011.
   
   L’interprète du rôle de Manuel en est un jeune sociétaire de la Comédie Française, Loïc Corbery, qui a expliqué après la diffusion son émotion lors du tournage du téléfilm : "Dans les allées fantomatiques de Buchenwald, avec, sur la veste de mon costume, mon triangle de tissu rouge de prisonnier politique et mon pantalon de toile, le numéro de détention de Jorge Semprun […] est une sensation difficile à raconter." Il explique par ailleurs que le rôle a été pour lui "un cadeau merveilleux […] un challenge énorme".
   
   Force est de constater qu’il ne démérite pas dans ce défi, même si l’adaptation qui joue sur la couleur, le noir et le blanc, qui s’efforce de réinventer la vie des camps, qui propose de beaux portraits de femmes (notamment Sarah Biasini dans le rôle de Louise ou Anne Loiret dans celui d’Isabelle) ne m’a pas semblé très convaincante. Trop lisse peut-être, trop illustrative sans doute. Mettre en images ce qui n’a pu que difficilement être mis en mots par ceux qui ont vécu l’horreur me semble un défi impossible.
   
   Car c’est bien là le propos de l’écrivain espagnol dans "L’Ecriture ou la Vie", cet ouvrage qu’il n’écrira qu’en 1987, après y avoir longtemps travaillé. Un récit autobiographique qui rend compte de la difficulté de vivre- de survivre- et d’écrire après son internement à Buchenwald, de 1943 à 1945, là où, dit-il, il apprendra ce que c’est que "vivre sa mort" . En témoigne ce dialogue entre Manuel et l’une des femmes qu’il rencontre après la guerre : - "La mort ne vient pas après mais pendant." - "Pendant quoi?"- "Pendant la vie!"
   
   A ceux qui lui conseillent d’écrire pour "mettre en ordre [sa] mémoire, pour oublier justement" , il répond : "Si je continue à écrire, c’est la fin." L’écriture en effet le replonge dans l’horreur, l’asphyxie comme l’eau de "la baignoire de la villa de la Gestapo à Auxerre" . C’est Lorène (Barbara Cabrita), celle qui ne sait rien de son passé, qui le fait revenir à la vie, "c’est-à-dire dans l’oubli" . Avec Laurence (Audrey Marney), dont le fiancé est mort à la guerre, l’amour est une impasse.
   
   Jorge Semprun l’a toujours affirmé : "Je ne suis pas un survivant […] je ne parlerai jamais comme quelqu’un qui a survécu à la mort de ses camarades. Je ne suis qu’un vivant, c’est tout! " A ce propos, on sera sensible à l’évocation du très beau poème d’Aragon, "Chanson pour oublier Dachau", dont une quinzaine de vers se retrouve dans le livre de Semprun. Dans le téléfilm, on assiste à la discussion entre Manuel, le peintre Boris Taslizky (Philippe Le Dem) et Aragon (Frédéric Van Den Driessche) et aux réflexions sur le poème du Nouveau Crève-Cœur (1948) qui en a découlé. Si je me souviens bien, il me semble que le peintre ou l’écrivain dit que ce poème, mieux que de la prose, a su dire l’indicible.

critique par Catheau




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