Lecture / Ecriture
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Les quatre morts de Jean de Dieu de Andrée Chedid

Andrée Chedid
  Les quatre morts de Jean de Dieu
  Le sommeil délivré
  Le Message
  Lucy, La femme verticale

Les quatre morts de Jean de Dieu - Andrée Chedid

Comme un personnage de tragédie antique
Note :

   Dernier ouvrage en date d’une très grande Dame de la littérature francophone, "les quatre morts de Jean de Dieu" relate le destin d’un homme simple, enfant des métamorphoses de son temps, dont le parcours est magnifié par sa propre vision du monde.
   
   À sa manière bien particulière, Andrée Chedid donne à son personnage une dimension emblématique des bouleversements du siècle précédent: Jean de Dieu naît dans les années vingt au sein d’une famille bourgeoise madrilène. Il reçoit une éducation très catholique comme il se doit, mais son passage au collège jésuite affine ses capacités de jugement et développe son sens du libre-arbitre.
    Ainsi formé, Jean de Dieu est prêt à affronter les turbulences du Frente Popular, de l’exil, de l’adaptation à son nouveau pays…
   Des amitiés décisives orientent ses prises de conscience et l’aident à fonder ses certitudes. Jean de Dieu est un homme de conviction, un homme honnête parce qu’il n’acceptera jamais de transiger avec sa conscience, un homme droit et fidèle à ses idéaux autant qu’à l’amour d’Isabelita, la femme de sa vie avec qui il fonde une famille.
   «  La première mort de Jean de Dieu s’était produite insidieusement, en suintant par étapes, à petits pas, comme une lente et mystérieuse hémorragie. Sa religion s’était évaporée, pudiquement, en silence, sans grande douleur. Au début, les autres n’avaient pas remarqué la disparition de sa foi catholique. Lui-même n’en ressentait pas son absence. Comme le cancéreux qui ne constate la présence de sa tumeur que des années après que les premières cellules se sont nichées et multipliées en secret dans sa chair, Jean n’avait pas ressenti la perte progressive d’une partie importante de sa substance, de son tissu ancestral.…» ( extrait page 45)

   
   
   Andrée Chedid ne s’attache pas à détailler le parcours de son personnage principal. En fait, le cheminement de Jean lui fournit l’opportunité de jeter un regard distancié et même humoristique sur une période infiniment troublée :
   «  Les optimistes prédisaient que le communisme ne durerait qu’une centaine d’années. Les pessimistes affirmaient plusieurs siècles. Certains optimistes et les très pessimistes ( qui souffraient peut-être du foie) disaient: "c’est la fin du capitalisme."
   Mais comme très souvent l’Histoire nous joue des tours.…»
   (extrait page 46)

   
    L’écrivaine adapte son récit à l’image exacte du caractère de Jean de Dieu, et choisit plus souvent l’ellipse poétique pour transmettre la puissance des certitudes, la volonté de résistance, l’intégrité des convictions.
   «En poésie comme en science, c’est l’étonnement, l’émerveillement devant le réel qui se révèle source de sens».
À force de s’obstiner à appliquer ses théories à sa vie quotidienne, Jean de Dieu devient une figure comme on en cherche souvent pour nous guider, un phare intellectuel pour éclairer les tempêtes idéologiques, même si lui-même n’échappe pas aux tourmentes. En nous invitant à suivre le destin de son héros, Andrée Chédid nous convie à revoir l’Histoire du siècle passé à travers le filtre humain d’une famille comme il en existe tant…
   
   Et puis en face de ce chef de famille intransigeant, craint autant qu’aimé par ses proches,  nous découvrons la figure de l’amour absolu, définitif et la dernière partie du roman reçoit un tout autre éclairage. Nous accompagnons tout au long du dernier quart du récit le cheminement de sa veuve, entre chagrin et révolte. Cette femme, soumise trop souvent à son mari aux yeux de leurs enfants, défendant à sa façon des convictions opposées, entraîne sa famille dans un ultime pèlerinage endeuillé. Elle rencontre alors sa propre vérité comme un personnage de tragédie antique… La poésie toujours sous-jacente à l’écriture d’Andrée Chedid surgit ainsi pour souligner l’intensité des sentiments:
   «  En avançant elle tendait l’oreille pour entendre la rumeur de la mer. Elle se remémorait la vision azurée, ample, luisante, étoilée de points lumineux de leur Méditerranée.
   - Un bleu incomparable, affirmait Jean.
   Sa voix semblait surgir des entrailles d’Isabelita, se perdre dans sa cage thoracique, se débattre pour franchir le larynx, pour éclore sur sa bouche et naître enfin au bord de ses lèvres.
   - Ce bleu d’entre les bleus, disait-il, ce bleu moucheté de lumière, ce bleu enluminé, chatoyant, moiré colorié. Cette moisson de lueurs, cette magie de reflets…
   Elle se rappelait chaque mot de Jean, ils déferlaient l’un après l’autre brossant d’innombrables, d’inoubliables tableaux.»( p 162)

   
   
   Ce roman est passé quasiment inaperçu dans la presse de la rentrée littéraire. À croire que l’on n’attend plus les ouvrages de cette poétesse dont l’œuvre considérable a largement contribué au meilleur des Lettres francophones. C’est qu’Andrée Chedid n’écrit pas pour être dans l’air du temps, elle s’inscrit plutôt dans la conscience de notre époque. En témoignent ces lignes relevées au cours d’interview diverses :
   «Je veux garder les yeux ouverts sur les souffrances, le malheur, la cruauté du monde; mais aussi sur la lumière, sur la beauté, sur tout ce qui nous aide à nous dépasser, à mieux vivre, à parier sur l'avenir.»
   
   «C’est sans doute pourquoi j’ai toujours éprouvé ce besoin qu’une histoire ait un certain espace, presque comme un symbole, qu’elle soit toute simple, mais qu’elle contienne à l’intérieur quelque chose de tout un monde qui nous englobe un peu tous.»

   
   André Chedid n’est pas seulement l’aïeule d’une tribu de musiciens populaires.
   Née en 1920 au Caire dans une famille d’origine libanaise, elle s’est illustrée dès 1949 par ses recueils de poésie, offrant des textes lumineux et rigoureux. Ses romans n’ont rencontré de véritables succès publics qu’à partir des années 60, notamment avec "Jonathan" et "Le sixième jour", puis "L’Autre" en 1969, "La Cité fertile" (un de mes préférés), "L’enfant multiple"…
   Son écriture fluide, à la fois lyrique et dépouillée parfois à l’extrême lui permet d’exceller dans l’art de la nouvelle: "L’étroite peau" (1965), "Derrière les visages" (1983), "Monde miroirs magie" (1988)… Sa bibliographie est aussi vaste que sa réelle générosité. Elle a longtemps enseigné la poésie en Suisse et est reconnue partout dans le monde une créatrice universelle. Il serait dommage qu’on l’oublie.
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Gouttesdo




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Questions existentielles
Note :

   Je viens d'apprendre le décès d'Andrée Chédid, survenu hier soir. Une des très grandes de la littérature française. Je l'ai découverte avec "L'autre" et "L'enfant multiple", deux romans très forts et à relire ou à lire absolument. Voici en forme d'hommage, mon billet consacré à son dernier roman paru en 2010.
   
   Jean de Dieu, naît en 1915 en Espagne. Prénommé ainsi en référence maternelle à un Jean de la Croix, un grand mystique et en référence paternelle à un Jean de Dieu, "qui avait fondé l'ordre laïc des Frères hospitaliers" (p.22), il grandit dans cette famille de la bourgeoisie espagnole. Au moment de la guerre civile, il se réfugie en France et vivra tout le reste de son âge dans ce pays. "De la guerre d'Espagne à la chute du mur de Berlin, Andrée Chédid fait le portrait d'un enfant du siècle dans ce roman profond et émouvant qui est comme la quintessence de toute son œuvre." (4ème de couverture)
   
   Une petite explication du titre qui me paraissait bizarre avant que je n'ouvre le livre: Jean est mort quatre fois: "La première mort avait été la perte de sa foi catholique. La seconde fut une lente et longue agonie: l'exil de son Espagne chérie en 1936 [...] suivie, une cinquantaine d'années plus tard, par l'enterrement du communisme dans le fracas de la chute du fameux mur de Berlin. La troisième mort, c'était celle de sa dernière maladie, la Salope."(p.14). Et la dernière, c'est bien sûr sa vraie mort à laquelle on assiste dès le début du roman.
   
   Andrée Chédid, dans un style à la fois simple et riche, avec de nombreuses références à la mythologie, à l'histoire, à la religion dresse un portrait d'un homme droit, bon et légèrement arc-bouté sur ses principes. Ses filles -et son fils- d'ailleurs le lui reprocheront qui s'en iront loin de lui pour ne plus subir sa domination. Un homme du début du siècle dernier: un patriarche!
   
   Andrée Chédid aborde tellement de notions que j'ai peur d'en oublier; Jean se pose des questions sur la religion, lui qui est devenu athée et qui s'oppose à sa femme et ses filles très croyantes et pratiquantes; il s'interroge également sur le rôle de la poésie dans la société, le lien qu'elle a avec la science.
   
   L'auteure décrit aussi l'absence de l'être que l'on perd, la peur qu'a Isabelita, la femme de Jean, de se retrouver seule, sa hantise de ne plus pouvoir toucher le corps de son mari. Malgré les attentions dont elle fait l'objet de la part de ses enfants et petits-enfants, malgré ses croyances en une autre vie après la mort, Isabelita est dans une souffrance qu'elle ne peut maîtriser: elle ne s'imagine pas vieillir seule. Jean lui manque. Sa présence physique.
   
   La vieillesse est aussi un thème dont Andrée Chédid parle, très librement et très ouvertement. Elle qui, à quatre-vingt-dix ans continue à écrire admirablement et à raisonner d'une manière incroyable, elle nous donne à nous, ses lecteurs assidus d'environ la moitié de son âge -enfin, pour moi!-, une leçon de vie: "profitez de la vie" nous dit-elle. De chaque instant de votre vie. "Merci Madame Chédid, pour ce livre, mais aussi pour tous les autres" lui réponds-je, décidément toujours sous le charme de cette auteure, de son écriture et de son intelligence.
   
   Un très beau roman sur la vie, la vieillesse et sur nos questions existentielles. Un très beau roman dont le fil rouge est tout simplement l'amour.

critique par Yv




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