Lecture / Ecriture
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Le Bleu de la mer de Cédric Morgan

Cédric Morgan
  Le Bleu de la mer
  Une femme simple
  Oublier l'orage

Cédric Morgan est le nom de plume de Jean-Yves Quenouille, écrivain français né à Vannes en 1943.

Le Bleu de la mer - Cédric Morgan

Retour au pays
Note :

   "Comme la vie était jolie
   En ma Bretagne bleue."
*
   
   Ce roman, le second que je lis de cet auteur après «Oublier l'orage», a obtenu le Grand prix de la ville de Carhaix en 2004.
   
   Quétier, peintre de renom, revient en Bretagne après quarante ans d'exil volontaire du moins pendant quelques années. La soixantaine passée, il aspire à une certaine tranquillité, essayant de vivre un peu en marge du monde, surtout l'été.
   
   Retour sur sa vie, l'enfance pas très heureuse, la mort du père marin pêcheur, une scolarité où il était le souffre-douleur de l'école. Le manque de tendresse de sa mère, ses seuls bons souvenirs sont le cerf-volant que lui a confectionné Briag, le cordonnier, et surtout sa cousine Pantou, la fille de l'oncle Enéour qui lui a appris certaines choses de la vie. Mais tout cela aura une fin! Le départ pour l'Algérie, la découverte des méthodes des soldats français, les viols, les vols, hommes et chiens tués au nom de la colonisation! Il désertera par la Tunisie et la Sicile où il restera plus de vingt ans. Suivront de longues années d'exil en Sicile.
   
   En cet été de forte chaleur, il fait la connaissance d'une jeune femme en vacances avec sa petite fille. Ils commencent par se saluer sur la plage, puis se parlent. Elle semble s'intéresser à lui, le peintre ou l'homme? Elle a cherché dans l'annuaire son adresse, petit à petit, ils se rencontrent plus souvent, elle non plus n'a pas réellement connu son père, soi-disant mort pendant une guerre quelconque. A cause de la présence de cette femme, il change sa manière de vivre, elle vient à l'atelier, parle de leur vie et des secrets de famille, qui, semble-t-il, les rapprochent! Certaines zones d'ombres masquent une partie de leur enfance. Mais les vacances se terminent, Raphaëlla partira demain...
   
   Quétier oscille, cet été là, entre nostalgie et ferveur de l'adolescence. La nostalgie d'un mode de vie plus simple, plus proche de la nature. Ferveur pour Raphaëlla qui le replonge dans certains sentiments oubliés, le trouble, l'émoi, l'angoisse, l'anxiété et l'attente de leur prochaine rencontre du lendemain. Il redevient un collégien au temps de ses premiers rendez-vous avec une fille! Il peint, en pensant à Raphaëlla un «Nu de dos» qui, pense t-il fera le bonheur du propriétaire de la galerie qui vend ses tableaux.
   
   Raphaëlla, comme son nom ne l'indique pas, est islandaise, mais née à Florence. Mariée à un allemand, elle est seule toute la semaine avec sa fille. Elle peint également. Elle parle de son enfance en Islande, de sa mère et des contradictions de celle-ci concernant son père, le biologique!
   
   Pitra, la Sicilienne, qui l’a recueilli et aimé. Pourtant un jour il l'abandonnera, une amnistie générale étant votée en France pour tout ce qui concerne les événements de la guerre d'Algérie. Alors il peut rentrer en France.
   Hosin, le patron du café-restaurant est un ancien camarade d'école, il tente gentiment de le questionner sur sa vie pendant tout le temps qu'il a passé loin de leur village natal.
   
   Un livre baignant dans la couleur, la luminosité et la poésie. Une histoire mêlant passé et temps présent, remontant de l'enfance à cet été, soulevant au passage quelques mystères qui auraient sûrement gagné à rester dans le passé. Une œuvre un peu intimiste, où les choses comme les relations entre Quétier et Raphaëlla évoluent lentement sous une forte chaleur.
   
   Quelles petites choses me parlent dans ce livre, j'adore la peinture et je me reconnais tout à fait dans l'expression: « Je suis un vieil ours sans manières auquel on a appris la moralité». J'apprécie également les quelques lignes consacrées à Briag le cordonnier, ayant moi même passé quarante ans à travailler dans la chaussure! Quant à Silvana Mangano, cela me rappelle un passage de «Journal intime» de Nanni Moretti, scène d'anthologie!
   
   
   Extraits :
   
   - Les fleurs ne demandent qu'un peu de pluie.
   Et moi, avec mon arrosoir, je suis le ciel, le nuage qui les désaltère.
   
   - Je me persuade que quelque chose en moi l'intéresse. Quelle folie!
   
   - Le mot aventure est exagéré, celui d'aubaine convient mieux.
   
   - Un pêcheur n'est jamais à l'avant du bateau, c'est bon pour les touristes; il ne guette pas l'horizon, c'est bon pour les plaisanciers.
   
   - Je suis un enfant qui très tôt apprivoise l'oiseau blanc du silence.
   
   - Un spécimen hors du temps qui pose ses draps sur le pré pour les blanchir au soleil?
   
   - Je conclus qu'il est grand temps que l'été se termine, car je deviens vraiment stupide.
   
   - Souvent je vais le voir travailler: à l'observer, je comprends que tailler le cuir, planter des clous à quatre faces dans un talon, procure de la joie.
   
   - ...je me souviens de ma mère les soirs de tempête qui sortait devant la porte jeter du gros sel dans le vent. Pour calmer l'océan.
   
   - Je fais très tôt une différence entre le bonheur et la réalité de l'existence.
   
   - Dans le petit jardin une femme en noir, tablier relevé, une bêche en main. Un côté Silvana Mangano.
   
   - Je suis un vieil ours sans manières auquel on a appris la moralité.
   
   - J'ai la chance unique de pouvoir me tenir loin du souci le plus laid de l'esprit humain: la rentabilité.
   
   - Chaque matin je reprends le voyage comme, après le naufrage, le marin survivant.

   
   
   *Xavier Grall. Solo 4. Extrait de Solo et autres poèmes, éditions Calligrammes (1981)
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critique par Eireann Yvon




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Un bon roman
Note :

   Certains romans ne manquent pas de nous rappeler des lectures antérieures, offrant une sorte de variation plus ou moins réussie selon le cas, de thèmes abordés ailleurs. C’est typiquement le cas avec ce roman d’un écrivain breton que, pour ma part, je découvrais ici.
   
   Il y a du "Indigne indigo" de Michel Chaillou et de "L’œuvre vive" de Jean-Guy Soumy dans le roman de C. Morgan. Aucun plagiat bien évidemment, seulement la fusion de thèmes que nous avions trouvés dans ces deux autres romans cités.
   
   "Le Bleu de la mer" nous met au cœur de la difficulté de créer, pour un artiste peintre. Il nous donne à réfléchir quant aux thèmes d’inspiration, à ces émotions rationnelles ou le plus souvent irrationnelles qui font qu’une toile sera réussie ou non, qu’une autre prendra brutalement sa place dans une urgence créatrice à dire.
   
   Un homme, après avoir déserté de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, revient s’installer sur la côte bretonne après une vie d’errance en Afrique du Nord, en Sicile et en France. Il vient y retrouver ses racines dans une quiétude et une solitude propice à une peinture épanouie et sereine. Une forme de bonheur accompli, de subtil équilibre.
   
   Mais une jeune femme islandaise, mariée et mère d’une petite fille, va venir tout bouleverser le temps d’un été brûlant comme le désir qui s’empare d’un homme qui croyait que les tiraillements de la chair l’avaient déserté, la soixantaine passée.
   
   De nouvelles perspectives, une nouvelle source d’inspiration s’ouvrent alors, remettant tout en cause. L’urgence s’empare de l’artiste comme la sève hâte son chemin vers l’éclosion, le printemps revenu. Pourtant, ce seront surtout la déception, la duperie qui l’emporteront, laissant l’artiste et le peintre quelque peu sonnés par une fin inattendue et réussie.
   
   Morgan est avant tout un artiste des mots. Il a des formules d’une subtile poésie pour rendre de petits détails de la vie quotidienne insolites et merveilleux. Mais, une toile réussie n’est pas une toile surchargée de détails. C’est un tout cohérent, structuré, qui suscite émotion, réactions et une approche globale.
   Or, c’est à mes yeux, la limite de ce petit roman, par ailleurs fort agréable à lire. A trop vouloir forcer le trait littéraire, le fond parfois s’efface et le propos a du mal à percer derrière trop d’effets ou de formules dissimulant l’essentiel.
   
   C’est ce qui fait la différence entre un très bon roman, ce que n’est pas "le Bleu de la mer" et un bon roman.

critique par Cetalir




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