Lecture / Ecriture
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Personne de Gwenaëlle Aubry

Gwenaëlle Aubry
  Personne
  L'isolée / l'isolement

Personne - Gwenaëlle Aubry

Terrible témoignage
Note :

   «Personne» est un livre d’une rare densité, tissé à l’aide d’une écriture précise et exigeante tout en étant touchant de sincérité et d’humanité.
   
   Gwenaëlle Aubry semble a priori avoir beaucoup d’atouts en mains pour réussir dans la vie. Elle est séduisante et intelligente, diplômée de l’ENS en Philosophie et auteur de plusieurs romans à l’écriture ciselée. Mais elle est aussi la fille d’un père difficile à assumer, un père aimé et incompris, malheureux et abandonné. «Personne» en donne un portrait forcément subjectif, intensément touchant en même temps qu’il explique pourquoi Mme Aubry a choisi une carrière littéraire.
   
   François-Xavier Aubry, son père donc, fut un avocat brillant ainsi qu’un professeur émérite de droit, dispensant, entre autres, ses cours à l’ENA. Auteur de nombreux ouvrages et articles, il fut un théoricien expliquant la dérive centralisatrice de l’Etat. Mais, frappé d’une psychose maniaco-dépressive, il décida peu à peu de se retirer en soi, tentant d’affronter sa mélancolie, abandonnant ses fonctions après avoir été abandonné de son épouse tout en s’éloignant de ses deux filles.
   
   Parce qu’à la mort de son père l’auteur trouva un manuscrit de ce dernier, forme de confession souvent lucide de ce «mouton noir» qui l’envahit et le dévore, elle décida d’essayer de mieux comprendre celui qui fut un père mais surtout un inconnu, un être inquiétant et imprévisible, qui quitta les feux et les atours de la République jusqu’à glisser au statut de SDF alcoolique quittant la rue pour séjourner, de plus en plus longuement, dans des hôpitaux psychiatriques.
   
   Alors, comme il faut bien tenter de dire qui cet homme fut, quelle meilleure idée que de composer un portrait composé de scénettes, sortes de stèles funéraires, toutes adossées à chacune des vingt-six lettres de l’alphabet.
   
   Nous découvrirons ainsi un père qui se prenait parfois pour Bond (B), ressemblant à Jean-Pierre Léaud (L) ou à Dustim Hofman (D), un père un peu pirate (P) et utopiste (U). Un père enfant, un homme de cinq ans d’âge mental, souvent charmant avant que de sombrer définitivement dans la psychose. Un père qui s’humanise a posteriori, malgré la folie omniprésente qui force à l’éloignement physique et psychologique, grâce aux bribes de souvenirs associées à des extraits du manuscrit posthume, souvent beau et poétique. Un père qui choisit de ne devenir Personne après avoir été Quelqu’un.
   
   C’est un terrible témoignage, poignant et intime, parfois sublime qui nous est livré ici, catharsis devenue possible une fois que le courage en a été trouvé. Un très beau livre, récompensé fort justement par le Prix Femina 2009.
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critique par Cetalir




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Portrait d'un mélancolique
Note :

   Avec son cinquième roman, intitulé "Personne", Gwenaëlle Aubry entreprend en un douloureux abécédaire de brosser le portrait de son père, qui passa sa vie à "combattre l'ombre en lui". Reconnaissant avec Georges Pérec les pouvoirs salvateurs de l'écriture, sous l'égide de saint Augustin et d'Antonin Artaud, elle s'interroge sur le deuil, le double et la folie, elle chemine pas à pas aux côtés de ce père, victime d'un trouble bipolaire, et qu'elle se reproche de n'avoir pas su accompagner.
   
   L'intérêt de l'ouvrage réside dans le fait qu'en regard de sa propre analyse des faits, elle place des extraits du texte écrit par son père, "Le mouton noir mélancolique". Ce sont "près de deux cents pages rédigées à la main d'une écriture soignée, corrigées et annotées jusqu'à la fin". A la douleur longtemps tue de la fille se superpose la souffrance du père, conscient jusqu'à l'exacerbation de sa maladie. Grand juriste et professeur de droit reconnu, comme nombre de psychotiques qui "creusent plus loin le réel", il était passionné de poésie et de philosophie, dissertant de Plotin avec sa fille. Celle-ci décèle en ce texte un "effort insensé" pour saisir en lui ce "spectre dérangeant", sous-titre explicite de son manuscrit.
   
   C'est ce texte aussi, dit-elle, qui la relie à son père, lui redonne vie en lui permettant d'associer "leurs mots à tous deux". Exemple filial émouvant de résurrection par une écriture à deux mains.
   
   Parmi tous les personnages que son père s'inventait, elle cherche à redonner forme à l'homme qu'il était mais qu'il ne parvint jamais à être. De James Bond et du prince Eric à François-Xavier Aubry, double ancestral "réel et rêvé", en passant par les figures filmiques de Jean-Pierre Léaud et de Dustin Hofman, elle s'interroge sur sa personnalité en miettes, ses errances titubantes, dans sa petite ville, ses disparitions et ses retours, son goût de l'ordre et des rituels. Il est pour elle cet enfant qui n'a jamais grandi, constat qu'il avait fait lui-même : "Eternel enfant de cinq ans, enfant chez moi, héros à l'extérieur, dualité bien connue et parfois à l'origine de la psychose maniaco-dépressive."
   

   Elle raconte cette existence dans le secret, "clopin-clopant, en biais", avec un père qui avait privé les siens de lui-même ; elle dit "l'absolue nudité" du regard de cet homme, ce "père impuissant", tel qu'il se définissait lui-même. Et pourtant, c'était celui-là même qui lui avait avoué qu' "un homme tu sais n'a pas peur d'avoir des enfants il a peur de perdre ses enfants". Et elle avait ainsi pris conscience "jusqu'à la suffocation" du manque dans lequel sa sœur et elle avaient été contraintes de l'abandonner ; deux petites filles qui avaient assisté à une de ses tentatives de suicide lors de vacances en Bretagne, quand elles avaient vu ce qu'elle n'auraient pas dû voir, "le monde retourné".
   
   A lire cette difficile confession, on comprend combien le mélancolique est en quête de lui-même et s'efforce de "rassembler ses morceaux" afin de se créer en "corps constitué". Mais combien aussi, dans le même temps, il n'aspire qu'à "dépouiller ses masques, ses attributs, ses qualités". Et ce n'est pas le moindre mérite de cet ouvrage que de nous donner à appréhender cette maladie qui demeure bien souvent innommée. Ne se résumait-elle pas pour l'auteur à la sempiternelle phrase creuse : "Ton père ne va pas bien en ce moment"? Mais il a bien fallu qu'un jour elle reconnaissse que son père était "fou", tout en ayant conscience que c'était un "mot emphatique, vague inquiétant et légèrement exaltant, qui ne nommait rien, rien d'autre que [son] angoisse".
   
   Il aura fallu des années à l'auteur pour oser parler de ce drame qui l'a constituée, "pour que les signes se raniment, changent l'absence en mémoire, le naufrage en trésor, voilent ce front opaque, ce corps sans tombe ni repos, sous un linceul de mots, qu'il lui soit léger". A celui qui voulait n'être "rien" elle édifie un "tombeau" et lui restitue sa dignité et son être. Elle admet enfin après un long cheminement que son père, "pour n'avoir jamais fait bloc avec lui-même, pour avoir connu la douleur et l'extase" a vécu une expérience unique, semblable à celles rapportés par "quelques livres noirs et lumineux, et le sien obscurément aussi".
   

   Cet ouvrage écorché et douloureux s'achève sur le constat amer mais lucide que, grâce à l'incinération qu'il avait demandée, le père de la narratrice est enfin parvenu à ce qu'il avait désespérément cherché durant son toute existence : "Le droit de ne plus être quelqu'un."

critique par Catheau




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