Lecture / Ecriture
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L'Entreprise des Indes de Erik Orsenna

Erik Orsenna
  La grammaire est une chanson douce
  Portrait du Gulf Stream
  L'avenir de l'eau
  L'Entreprise des Indes
  Sur la route du papier
  La chanson de Charles Quint
  Madame Bâ
  Mali Ô Mali

Erik Orsenna est le nom de plume d'Erik Arnoult, écrivain et académicien français né en 1947 à Paris. Il est Académicien depuis 1998.
Son pseudonyme est tiré d'un roman de Julien Gracq : c'est le nom de la vieille ville du "Rivage des Syrtes".

L'Entreprise des Indes - Erik Orsenna

Un sujet qui méritait un meilleur traitement
Note :

   J’ai entamé ce livre avec plaisir mais celui-ci s’est émoussé au fil des pages. Dommage.
   
   Ni biographie, ni roman historique, ce récit à la première personne est conduit par Bartolomé Colomb, le frère, celui qui n’a pas été du premier voyage et qui finit ses jours sur l’île d’Hispañola.
   Il va raconter les quelques huit années où les frères vivent à Lisbonne et tentent d’asseoir leurs connaissances en cartographie et mathématiques pour convaincre le roi du Portugal de financer leur voyage vers les Indes. Bartolomé a participé à l’Entreprise, le nom que Christophe Colomb donne à son projet, mais lui n’est pas un aventurier, c’est un homme d’études "Quelqu’un qui s’arrange pour vivre à l’écart de la vie et de ses horreurs.”
   Son récit dresse une fresque de l’Europe de l’époque, de ce Portugal qui veut se hisser au rang des grandes nations et cette Espagne aux prises avec les arabes, l’expulsion des juifs et l’Inquisition.
   
   J’ai aimé les descriptions du travail de cartographe, les fausses cartes dessinées pour tromper l’adversaire, la fièvre qui s’empare des savants qui doivent nommer les plantes et animaux rapporter par les caravelles de retour d’Afrique, les aventures de Bartolomé (réelles?) pour rapporter à Lisbonne Le fameux Devisement du monde devenu un livre imprimé.
   
   Pourtant je me suis lassée assez vite, ni livre d'historien, ni vrai roman, on voudrait s’attacher aux personnages mais hélas cela manque de souffle, l’accumulation d’anecdotes ne fait par un roman même lorsqu'elles sont bien racontées.
   
   Commencé par cette interrogation "Pourquoi cette curiosité, pourquoi cette fièvre des découvertes se sont-elles soudain muées en la plus terrible des cruautés?" Orsenna ne revient sur le sujet qu'en quelques lignes en toute fin du livre.
   
   Un mérite pourtant, celui de faire connaître le sermon prononcé par le frère Antonio de Montesinos qui du haut de sa chaire prend fait et cause pour les indiens et fustige les conquérants bien avant les écrits de Las Casas.
   
   " Vous êtes tous en état de péché mortel à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous usez à l’égard de ce peuple innocent. Dites-moi en vertu de quel droit et de quelle justice maintenez-vous ces Indiens dans une servitude si cruelle et si horrible? Qui vous a autorisés à faire des guerres aussi détestables à ces peuples qui vivaient si paisiblement dans leur pays, où ils ont péri en quantité infinie?"

   Sa voix hélas n’a pas été entendue.
   
   Je ne suis pas au diapason des critiques qui trouvent le livre érudit, poétique, flamboyant... pour ma part je dirai que certains passages sont excellents mais que l’ensemble est confus et que pour moi le compte n’y est pas.
    ↓

critique par Dominique




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La carte et le territoire
Note :

   "L'Entreprise des Indes", c’est le rêve de Christophe Colomb, le découvreur des Amériques. Erik Orsenna, dont on connaît le goût pour les grandes aventures maritimes, ne nous embarque pas cependant sur la Niña, la Pinta ou la Santa Maria. C’est par un angle de vue fort différent qu’il entreprend de raconter les élans fondateurs des grandes découvertes qui augurent le temps des conquêtes.
   
    Le récit se déroule par la voix du frère cadet de Christophe, Bartolomé. Au terme de sa vie, réfugié dans le palais d’Hispaniola, qui deviendra plus tard Saint Domingue et Haïti, le vieil homme dicte ses mémoires à deux dominicains, frère Jérôme et Las Casas. Le subterfuge n’est pas neuf, mais il permet à l’auteur de mettre en évidence combien les grands moments de l’Histoire peuvent coûter de désillusions et de peines aux héros qui les vivent.
   
   Bartolomé sait que sa mort approche. Il revient donc volontiers sur les différentes étapes de son existence, depuis les rêveries d’enfance des deux frères à Gênes, port ouvert sur la Méditerranée, point de départ de leurs visions d’ailleurs. Ce besoin d’horizon passe forcément par la mer, ils choisissent donc le Portugal et ses côtes atlantiques pour repousser leurs perspectives. En cette fin du XVème siècle, Lisbonne accueille les bateaux en provenance des côtes lointaines; elle devient rapidement, sous l’impulsion de ses souverains, la capitale du premier royaume colonisateur de l’Europe.
   
   Le récit de Bartolomé s’attache à son implantation dans ce port aux ambitions exploratrices. Tandis que Christophe navigue toujours plus loin, vers les confins connus du Nord au Sud de l’Océan, Bartolomé devient cartographe. C’est un magnifique prétexte pour mettre en valeur l’importance de cette activité, s’appuyant autant sur les rapports des marins en escale que les techniques balbutiantes de la cartographie. Malgré leur hardiesse à défier les éléments, les marins d’alors longent toujours les côtes, soucieux de ne pas aller se perdre dans l’immensité océane, le grand inconnu. Le rêve de Christophe, sa folie, est de s’entêter à partir plein ouest, là où les repères n’existent pas… Sauf dans un recueil géographique extraordinaire, "l’Ymago mundi" que Bartolomé est chargé d’aller débusquer jusqu’à Louvain, ce qui représente un voyage terrestre considérable. Orsenna s’amuse dans ces pages à distiller une ambiance de ville universitaire, avec son fourmillement estudiantin et ses tavernes de bière, en contrepoint des activités commerciales et cartographiques du port d’attache de Bartolomé. Mais quand celui-ci revient enfin de son dangereux périple, il découvre que Christophe a changé d’avis en prenant femme. Ce sont ces atermoiements familiaux qui permettent de comprendre comme les hommes les plus déterminés à vivre de grands destins sont aussi des humains soumis aux lois de leur genre…
   
   C’est ainsi que l’intérêt majeur de ce roman ne repose pas sur l’épopée de la Découverte, mais sur l’éclairage des difficultés auxquelles se heurtent les hommes résolus. Un intérêt subsidiaire, et peut-être un peu négligé à mon sens, est exposé lorsque Bartolomé aborde brièvement le chapitre de ses remords d’avoir cédé à la folie du pouvoir et à sa cruauté quand il s’est d’abord vu confier le poste de vice-roi de l’île d’Hispaniola.
   
   Sans être un récit essentiel, cette "Entreprise des Indes" est un roman agréable et très bien documenté pour le lecteur fasciné par l’histoire de l’Histoire. Pour ma part, j’ai éprouvé quelques longueurs dans la menée du récit, même si mon intérêt s’est accru dans la seconde partie de l’ouvrage.

critique par Gouttesdo




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