Lecture / Ecriture
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Jack Kerouac, Breton d'Amérique de Patricia Dagier

Patricia Dagier
  Jack Kerouac, Breton d'Amérique

Jack Kerouac, Breton d'Amérique - Patricia Dagier, Hervé Quéméner

Les poissons de la mer parlent breton*
Note :

   En retrouvant Jack Kerouac, j'éprouve souvent deux sentiments, la joie de le lire, et un petit brin de nostalgie. C'était il y a longtemps, mais j'ai gardé précieusement mon vieux volume de «Sur la route». J'avais lu il y a quelques années «Jack Kerouac, au bout de la route… la Bretagne » des deux mêmes auteurs. Ce livre n'est pas la réédition du précédent ouvrage, mais le résultat de dix années de recherches supplémentaires.
   
   Prenons la route qui nous mènera des forêts du Huelgoat en 1720 jusqu'en 1969 en Floride où est décédé Jack Kerouac dont la quête de son ancêtre fut vaine.
   
   Urbain-François Le Bihan, fils de François-Joachim de Kervoac, notaire et «principal bourgeois de la ville du Huelgoat» est dans une situation peu brillante. Il est accusé de vol, et ce n'est pas, semble-t-il, la première fois! Après quelques péripéties judiciaires, il rejoint le lot des fils de familles mis à l'écart du scandale en Bretagne. Une pratique qui consiste pour les pères à envoyer par une lettre de cachet leurs fils dévoyés au loin le plus légalement du monde! Donc pour Urbain, à nous deux la «Nouvelle-France». Au début il sera chasseur, trafiquant avec les indiens des peaux contre de l'alcool, mais une de ses premières préoccupations est de se forger une nouvelle identité, et là, commence la valse des noms, prénoms, surnoms, et autre pseudo titre de noblesse! Chose rendue possible par des préposés aux archives à l'orthographe plutôt fantaisiste, bien aidée par Urbain lui même. Quelque exemples: Carouch, Caroak, Karoüak, Querouac, Kerouacq, Kyroique, Kerouac. Son acte de décès s'établit comme suit:
   - « Le 5 mars (1736) , Alexandre Keloaque, breton de nation, âgé d'environ trente ans et faisant fonction de commerçant décède à Kamouraska après avoir reçu tous les sacrements».

   
   Cette écriture à deux mains, la généalogiste et le journaliste, est particulièrement intéressante, surtout pour le parallèle entre les vies de Jack et de son ancêtre. Même complexité des individus, Urbain étant nettement plus roublard que Jack et étant très souvent à l'extrême limite de la légalité. Autre point commun, ils mourront tous les deux très jeunes après des vies, si l'on peut dire, bien remplies. Ils seront également des aventuriers et voyageurs, chacun à leur époque.
   Deux personnages avec leur soif de vivre, même si celle-ci a tué Jack avant l'heure, deux destins semblables comme si, ironie de l'histoire, le premier traçait la route au second!
   Urbain et Jack à des époques différentes auront eu leur «Conquête de l'Ouest».
   
   Un bon livre pour un néophyte qui voudrait connaître l'essentiel de l'œuvre et du personnage de Kerouac, en particulier sur ses relations avec sa mère Gabrielle (dit Mémère!). Hervé Quéméner s'attache en particulier, ce que l'on ne trouve pas dans les autres ouvrages consacrés à Kerouac, à son attachement (parfois excessif ) à la Bretagne. Quelques très belles lignes sont consacrées aux rencontres et à l'amitié qui liait Kerouac et Youenn Gwernig.
   Par contre, il est absolument nécessaire de s'accrocher pour suivre Urbain-François Le Bihan de Kervoac dans ses nombreuses péripéties! Et tout cela sous des noms d'emprunts qui ont dû rendre le travail de Patricia Dagier pour le moins ardu, mais passionnant.
   
   Les auteurs signalent quelques livres de Kerouac au sujet de la Bretagne, «Big Sur» pour le poème en fin d'ouvrage, et «Satori à Paris». Dommage que cette édition ne reprenne pas les photos et la généalogie figurant dans «Jack Kerouac. Au bout de la route... la Bretagne».
   On peut retrouver des témoignages de gens ayant côtoyé Kerouac dans l'excellent ouvrage (mais est-il toujours disponible, car il date de 1978?) «Les vies parallèles de Jack Kerouac» de Barry Gifford et Lawrence Lee aux éditions Henry Veyrier.
   
   
   Extraits :
   
   - En effet, deux personnages cohabitent dans la douleur chez Jack Kerouac.
   
   - Il reste toute sa vie un petit garçon de Lowell, Massachusetts, fils de Canadiens français, catholiques et conservateurs.
   
   - « Ti-Jean, n'oublie jamais que tu es breton », lui répétait son père.
   
   - Il s'agissait en effet d'un conflit de classes sociales. Et le notaire du Huelgoat, du fait de sa condition, s'imaginait jusqu'alors intouchable.
   
   - Tout se passe comme s'il avait des rapports incestueux avec sa mère. Ce qui n'a jamais été avéré.
   
   - Ils ne sont pas les seuls à converger vers l'océan. L'appel du large et le plus fort et il n'est pas nécessaire d'être issu d'une famille de marins pour y succomber.
   
   - Une garantie pour les pères, qui se débarrassent ainsi de leurs progénitures, sûrs de ne pas les voir rentrer au bercail de sitôt.
   
   - ... «On the Road en anglais» il (Jack) n'aurait pas traduit le titre par «Sur la route», mais par «Sur le chemin». Cette précision n'est pas dénuée de sens. Elle ajoute l'intention de donner au livre une dimension de quête physique.
   
   - Il affirme même que la seule conséquence de ce défi aura été de réveiller ses instincts de marins bretons!
   
   - Mais ces moments sont de plus en plus rares. Jack se complaît dans une spirale suicidaire et se consume à l'eau de feu.
   
   - Et cette paternité, la postérité la lui a imposée.

   
   
   
   *Phrase extraite de «La mer». Bruits de l'océan Pacifique à «Big Sur», qui termine le roman du même nom.

critique par Eireann Yvon




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