Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel   

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête

La petite fille de Monsieur Linh - Philippe Claudel

Troublant, déconcertant !
Note :

   Fuyant son pays en guerre, M. Linh se réfugie en France emportant avec lui l’unique rescapée de sa famille, sa petite fille Sang Diû âgée de quelques mois. Désemparé, solitaire, il intègre un groupe de réfugiés qui l’isole encore davantage. Au cours de ses nombreuses errances dans ce monde inconnu et presque hostile qui lui échappe de plus en plus, M. Linh rencontre cependant un inconnu avec lequel il noue des liens purs et sans complexes. Une relation de confiance solidaire s’installe entre ces deux hommes autour de la petite fille de Monsieur Linh.
   
   Dubitative ?
   
   Oh oui ! Je l’ai été dès les premiers chapitres et pourtant je me suis sentie porter et mener jusqu’au bout sombrant probablement dans une forme de naïveté au fil de cette histoire d’une tendresse déconcertante.
   
   Au fil des pages, je me suis laissée convaincre de l’éventuelle priorité de l’auteur à ne privilégier que la profondeur des émotions liant ces deux hommes esseulés et tellement désemparés que seule leur rencontre retient dans la vie, et à ne pas parler vraiment de cette petite fille.
   
   L’espace, le temps sont épurés pour ne laisser place qu’à cette intense, pure et cruciale relation d’espoir.
   
   C’est après avoir tourné la dernière page, après avoir lu les toutes dernières phrases, que je suis restée troublée et déconcertée un bien long moment face à ma crédulité…
   
   Comme tout s’explique, il serait intéressant de recommencer le livre pour vérifier cette prouesse d’écriture dans laquelle je me suis laissée prendre sans retenue.
   
   Très fort, M. Claudel !
   ↓

critique par Véro




* * *



De l’Asie du sud-est à la France
Note :

   Petit roman bouleversant de sensibilité et d’émotion.
   
   Monsieur Linh, un vieillard, vient de perdre sa famille dans la guerre, dans un pays du sud-est de l’Asie (que Philippe Claudel ne nommera pas mais on pense au Viet-nam ou au Cambodge). Il ne lui reste que sa toute petite fille et l’on comprend qu’il a fui la zone et est évacué vers un pays, pas plus nommé, mais qui ressemblerait furieusement à la France.
   C’est sur le bateau qui l’emmène en exil qu’on fait la connaissance de Monsieur Linh :
   « C’est un vieil homme debout à l’arrière d’un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul désormais à savoir qu’il s’appelle ainsi.
   Debout à la poupe du bateau, il voit s’éloigner son pays, celui de ses ancêtres et de ses morts, tandis que dans ses bras l’enfant dort. Le pays s’éloigne, devient infiniment petit, et Monsieur Linh le regarde disparaître à l’horizon, pendant des heures, malgré le vent qui souffle et le chahute comme une marionnette. »

   
   La suite est le quotidien de réfugiés déboussolés qui débarquent en terra incognita, sans avenir ni perspectives, ballotés de services sociaux en dortoirs provisoires, coupés de relations humaines stabilisantes, … Monsieur Linh, accompagné de Sang Diu, sa petite fille, n’y coupera pas et Philippe Claudel nous brosse cela très bien : le dortoir misérable de transit dans lequel M. Linh cohabite avec deux familles, sa dépendance totale aux services sociaux, son non-avenir stérilisant …
   
   Seule petite lumière dans ces perspectives lugubres, la rencontre improbable avec Bark, monsieur Bark, gros homme un peu largué, qui vient de perdre sa femme et qui a une culpabilité évidente vis à vis du pays d’origine de Monsieur Linh. Philippe Claudel leur noue une relation faite de petits riens, de méprises et d’incompréhensions formelles mais de complicité et d’entente réelles. Il touche juste, à petits coups, et c’est très fort.
   
   Mais viendra le temps d’une affectation définitive pour Monsieur Linh et Sang Diu, les séparant de Bark, et là encore P. Claudel fait très fort. Très fort jusqu’à la fin pour laquelle une naïveté naturelle (Bienheureux les simples d’esprit, ils seront assis à la droite de Dieu !) m’a obscurci l’entendement et laissé tomber dans le piège. Pas vu venir et la surprise n’en est que plus belle !
   
   Philippe Claudel est habile et son écriture très naturelle, très «coulée». Un vrai petit bonheur.
   ↓

critique par Tistou




* * *



Les douleurs de l'exil
Note :

   Monsieur Linh est un vieil homme qui fuit les horreurs de la guerre ravageant son pays, cette ancienne Indochine française. Il embarque vers une autre vie en compagnie de sa petite fille, Sang Diû: il n'a pris que quelques affaires et une poignée de terre natale. L'ailleurs est devant lui, ses racines à jamais derrière lui. L'ailleurs est un port français où l'attend une chambre à partager avec deux familles. Monsieur Linh est solitaire, perdu dans cet inconnu qui lui semble effrayant, déstabilisant: tous ces gens qui s'empressent sans regarder autour d'eux, tête baissée, visage fermé. Il tient fermement le nourisson, toujours très sage, contre son coeur: Sang Diû est sa seule famille depuis que son fils et sa belle-fille ont été victimes d'une mine alors qu'ils étaient à la rizière, elle seule a survécu... un miracle.
   
   Un jour, l'ailleurs va venir à Monsieur Linh en la personne de Monsieur Bark, veuf inconsolable, qui chaque jour vient dans le parc où tourne le manège de sa défunte épouse. Malgré le barrage de la langue, ces deux solitudes vont apprendre à se comprendre, à s'apprécier, à s'estimer et à nouer des liens d'amitié. Monsieur Linh serre toujours sa petite fille dans ses bras, lui chantonne une chanson séculaire transmise par les femmes, dans son village. Une chanson qui se chante aux petites filles dès qu'elles font leur entrée dans le monde "Toujours il y a le matin/ Toujours revient la lumière/ Toujours il y a un lendemain/ Un jour c'est toi qui seras mère." La petite fille de Monsieur Linh est toujours sage, ne pleure jamais, même au café, même au restaurant. Il réduit en bouillie le riz des repas pour la nourrir, pour qu'elle prenne des forces, pour qu'elle grandisse et devienne une jolie jeune fille. Jamais elle ne refuse la bouillie, jamais elle ne fait de caprice.
   
   Monsieur Linh se souvient de sa vie au village, il songe aux traditions de son village, il rêve de cet endroit où tout le monde se connaît, où tout le monde se salue, où personne n'est un étranger pour l'autre. Il pense aux charrettes qui au rythme des buffles emmènent les paysans au marché, leur permettant de converser avec les passants qu'ils croisent en chemin. Quel étrange rapport au temps a cet ailleurs si pressé et si avare de discussions... sauf le dimanche où le temps ralentit l'espace d'un après-midi au parc.
   
   Monsieur Linh, un jour, est ausculté par un médecin. Et sa petite fille? Peut-elle être examinée par le médecin? Elle, si sage, si apaisée, elle qui ne crie et ne pleure jamais! Peu de temps après, on vient les chercher pour les emmener dans un autre endroit: le centre d'hébergement ferme. Monsieur Linh arrive dans un grand établissement où les résidents doivent porter un pyjama, sa petite fille est toujours contre son coeur, sage et patiente. La compagnie et les conversations de Monsieur Bark lui manquent... mais pourquoi l'empêche-t-on de sortir du beau parc? Monsieur Linh décide alors de sortir malgré tout... il suffit simplement de se faire oublier et de trouver le moment propice pour rejoindre Monsieur Bark.
   
   Monsieur Linh sort, sa petite fille dans les bras et marche longtemps avant de retrouver le banc où il s'assoit aux côtés de Monsieur Bark... mais Monsieur Linh, dans sa joie de voir à nouveau Monsieur Bark, a oublié que sur les routes de l'ailleurs, les charrettes tirées par les buffles ne sont pas de mise.
   
   Un roman d'une intense émotion où la rencontre entre deux hommes de cultures différentes apprend à se connaître, à se respecter et à aller au-delà la singularité. Philippe Claudel réussit un merveilleux portrait d'homme, et nous fait réfléchir sur la condition humaine et la capacité à accepter l'altérité, la différence et de s'en enrichir intimement... accepter l'autre: être digne d'être appelé "être humain".
   
   Un roman dont on sort ému au plus haut point: les digues se rompent en lisant le parcours de ce Monsieur Linh si attachant et si touchant dans son profond amour pour Sang Diû, sa petite fille.
   "La petite fille de Monsieur Linh" rejoint "Les âmes grises" et "Le rapport de Brodeck": une méditation sur la guerre et la cohorte d'inhumanités qui en découle mais aussi une lueur d'espoir dans les rencontres empreintes d'humanité des protagonistes de ces romans.

critique par Chatperlipopette




* * *