Lecture / Ecriture
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L'île des esclaves de Pierre Marivaux

Pierre Marivaux
  La Vie de Marianne
  L'île des esclaves

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688 - 1763)

L'île des esclaves - Pierre Marivaux

Deux écoles
Note :

   Iphicrate et Arlequin, après le naufrage de leur navire, échouent sur l'île des esclaves. Cette île, sur laquelle vivent des anciens habitants d'Athènes, est connue pour être un endroit de subversion: les maîtres sont châtiés, et leurs serviteurs ont le pouvoir. Trivelin, l'homme-orchestre de cette communauté, accueille les nouveaux arrivants, et leur explique les règles: Arlequin devient le maître d'Iphicrate, et ils échangent leurs habits. De la même manière, le couple féminin Euphrosine-Cléanthis voit les rôles s'inverser. Mais le jeu ne durera que peu de temps, les valets n'étant pas assez méchants pour faire subir à leurs anciens maîtres ce qu'ils ont eux-mêmes subi.
   
   Dans cette courte pièce (un acte, onze scènes), Marivaux met en jeu deux notions très présentes dans son théâtre. La première est celle du changement de position sociale. Ici, ce n'est pas une intrigue amoureuse qui en est à l'origine, mais la volonté de Trivelin de montrer aux maîtres la souffrance qu'ils font endurer à leurs serviteurs. En les confrontant, de plus, à un exposé de l'ensemble des griefs que leur font Arlequin et Cléanthis, il leur fait vivre une humiliation publique, où ils doivent assumer leurs minauderies, leurs caprices,... L'intrigue amoureuse n'est pour autant pas absente, puisque Trivelin décide que chaque maître doit tomber amoureux du serviteur de l'autre. On y sent la volonté de rompre les codes sociaux et les conventions, mais cette transgression ne fonctionne pas, chacun retrouvant finalement sa position initiale.
   
   L'autre trait prégnant dans cette pièce est le lieu dans laquelle elle se déroule. Une île, où les positions sociales ont changé, une utopie sociale. On retrouve un peu ce thème dans "La dispute", dans laquelle l'intrigue prend place dans un monde où les hommes sont séparés des femmes.
   
   Mais ce qui est troublant chez Marivaux, c'est que son intuition, celle des rapports de force entre classes sociales (allez, soyons un peu anachronique) ne soit pas menée jusqu'au bout. On y sent la souffrance des valets, mais ils ont comme intériorisé leur situation, ce qui fait qu'au final, ils reprennent sans déplaisir leur statut initial. Bien entendu, l'intrigue de Trivelin n'est pas vaine, puisque les maîtres décident d'être plus doux envers leurs serviteurs. Mais la transgression reste limitée à la partie jouée, ce qu'assume totalement Trivelin, double de l'auteur, puisqu'il s'adresse à plusieurs reprises aux maîtres en leur expliquant que cette situation est transitoire.
   
   Courte pièce, donc, mais qui permet se plonger avec plaisir dans l’œuvre de Marivaux, dans laquelle il jongle avec courtes répliques et tirades plus construites, qui permettent notamment aux valets de faire part de leurs griefs. Héritier du théâtre italien (présence d'Arlequin) et du théâtre français (pour les aspects plus dramatiques), Marivaux arrive à combiner avec beaucoup de facilité les deux écoles.

critique par Yohan




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