Lecture / Ecriture
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L'accordeur de pianos de Pascal Mercier

Pascal Mercier
  Train de nuit pour Lisbonne
  L'accordeur de pianos
  Léa

Pascal Mercier (de son vrai nom Peter Bieri) est un philosophe et écrivain suisse né à Berne en 1944.

Il a été titulaire de 1993 à 2007 de la chaire de philosophie des langues de Université libre de Berlin.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'accordeur de pianos - Pascal Mercier

Une œuvre massive
Note :

   Pour commencer, je ne puis faire mieux que citer ce que disait Tistou à propos de «Train de nuit pour Lisbonne»:
   ”En est-il des livres comme des bûches?
          Si vous avez une cheminée, vous n’êtes pas sans savoir que selon la nature du bois, de la compacité de la bûche, celle-ci se consumera plus ou moins vite. Entre la bûche de frêne bien sèche, sans réelle capacité calorifique et celle d’un chêne ayant accumulé les années, rien de comparable!
          Eh bien oui, il doit en être de même des œuvres littéraires et celle-ci: «Train de nuit pour Lisbonne», ce n’est pas du frêne! C’est dense, c’est compact. Le genre de livre qu’il est impossible d’expédier en quelques heures soutenues. Il demande de la lecture au long cours, par portions à digérer avant de reprendre la suite. Pour en finir avec ma comparaison forestière, certains polars qui ne se soucient que de l’histoire et d’une intrigue se consument d’un coup, un «Train de nuit pour Lisbonne» c’est du chêne centenaire.”

   
   Remplacer dans les propos précédents «Train de nuit pour Lisbonne» par «L’accordeur de pianos» et rien n’est à retirer. On ne lit pas ce roman au rythme régulier du coureur de fond, tenace et têtu. Impossible. Pour moi en tout cas. Trop de choses à assimiler, à digérer. Pascal Mercier n’écrit pas une histoire au sens strict du terme. Il envisage et prend en compte tous les aspects, toutes les incidences, de chaque avancée, de chaque pensée. Il introspecte sans cesse, dans un style solide, avec des préoccupations tellement complètes et multiformes qu’on se demande s’il serait possible qu’il en ait oublié! (Pascal Mercier n’est pas professeur de philosophie pour rien!) Et tout ceci a un prix: la lenteur, le «stop-and-go», le besoin de regarder par moments ce roman à distance, sans l’ouvrir, pour n’y revenir que lorsqu’on y est prêt.
   
   L’histoire elle-même – parce qu’il y en a une!, en plus – est séduisante, flirtant avec les névroses, les tabous franchis – pas franchis, les passions, et tout ce que ces pathologies et sentiments peuvent engendrer. Une très très belle chose. Bien emmenée par Pascal Mercier aux idées décidément toujours très claires, qui nous emmène où il veut quand il veut.
   
   Pour en revenir à mon titre: «Une œuvre massive» … c’est, comment dire?, … en référence à ces armoires de chêne massif telles qu’on en faisait autrefois, qui pèsent le poids d’un âne mort … Et qui n’ont rien à voir avec ces meubles modernes à monter en kit, même plus en «vrai» bois.
   
   On aimerait qu’il y ait plus de romans contemporains de cette densité…
   ↓

critique par Tistou




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A l'ombre de Thomas Mann
Note :

   Frédéric Delacroix, accordeur de piano, tue d’un coup de révolver un célèbre ténor italien pendant une représentation de la Tosca à l’Opéra de Berlin. C’est l’occasion pour ses enfants, les jumeaux Patrice et Patricia, de se retrouver dans la maison parentale après six ans de séparation; l’occasion aussi, avant de repartir chacun de son côté, de s’engager à coucher sur le papier, et l’un et l’autre, ce qu’ils ont vécu et, surtout, COMMENT ils l’ont vécu. Ils se promettent de se revoir une dernière fois quelque temps après pour échanger leurs récits.
   Ce sont donc ces récits qui constituent le roman; sept fois deux cahiers dans lesquels les jumeaux s’ouvrent l’un à l’autre, sans concessions, se mettant à nu, racontant les événements chacun de son point de vue…
   
   J’étais complètement happée par les deux premiers cahiers, projetée dans un univers à la Thomas Mann, de sa nouvelle «Wälsungenblut» surtout, cette histoire d’inceste entre les jumeaux Siegmund et Sieglinde…
   Comme eux, Patrice et Patricia forment un couple inséparable, fusionnel, et comme eux, ils sont «passés à l’acte», ils ont franchi la limite et ont couché ensemble… c’est la raison de leur fuite de chez eux, de la séparation qu’ils se sont imposée.
   Cette première centaine de pages du roman fait partie des choses les plus fortes que j’ai pu lire dans ma vie! C’est incroyable avec quelle délicatesse et avec quelle justesse de ton l’auteur nous fait rentrer dans leurs émotions, leur état de manque, leur détresse, dans leur quête difficile de se forger une identité «en solitaire»: non seulement apprendre à vivre sans l’autre, à affronter le monde tout seul, mais à se réapproprier des objets, des lieux, des souvenir, des idées… les moindres faits et gestes sont lourds de significations; pas une pensée qui ne découle de l'absence de l’autre ou de son rejet…
   
   Mais ce n’est que le début du roman, car, au fil des cahiers, l’histoire de la famille entière est déroulée devant nous (et là je me suis sentie replongée dans les «Buddenbrooks»… encore Thomas Mann!) pour expliquer comment le père a pu arriver à son geste fatal… mésalliances, faux-semblants, frustrations, regrets, ambitions déçues. Les jumeaux découvrent tard, trop tard, qui étaient vraiment leurs parents: la mère, créature de luxe, ancienne danseuse classique privée de sa passion par un accident et qui entretient des rapports plus qu’ambigus avec son fils Patrice; le père, issu d’un milieu très pauvre et qui devient le meilleur accordeur de piano de Suisse, si bien que la maison Steinway le recrute et le fait venir à Berlin. Il est dévoré par le besoin de reconnaissance, ne vit que pour le jour où il se fera applaudir sur une scène en tant que compositeur d’un opéra. C’est pourquoi il en écrit plus d’une dizaine, mais personne n’en veut… très émouvante, la description de l’attente désespérée du père d’une réponse positive de la part des éditeurs musicaux, et surtout des répercussions psychologiques sur les jumeaux obligés de vivre dans ce climat tendu, avec cette obsession dramatique… en réaction, ils iront jusqu’à bannir la musique de leur vie!
   
   Ce ne sont ici que quelques-uns des aspects de ce roman suffocant, extrêmement dense; dense en émotions, en réflexions. Il est vrai que vers la fin, il s’éternise et se perd un petit peu. En fait, je pense que les deux (fois deux) derniers cahiers sont de trop, mais cela n’enlève rien à la qualité du roman dans son ensemble! Cela fait longtemps que je n’ai rien lu de cette tenue-là. Vraiment. D’ailleurs, je le préfère au «Train de nuit pour Lisbonne», du même auteur.
   
   Un mot sur la langue: j’ai lu le roman dans le texte original, c'est-à-dire en allemand (c‘est ma langue maternelle), avec un plaisir immense, je dois le dire, car le style a – dans l’acharnement d’employer le prétérit à la deuxième personne du singulier - quelque chose de suranné (là encore, je ne puis m’empêcher d’évoquer Thomas Mann, ou encore Elias Canetti, Hermann Hesse ou Max Frisch – je ne veux pas étaler mes connaissances, ce sont tout simplement les auteurs que nous avons lus au lycée, là-bas dans ma Bavière natale!). On ne trouve pas un seul mot «branché», mais une langue d’une précision infinie qui se nourrit de toutes ces possibilités de nuances subtiles propres à l’allemand… désolée, mais j’ai trouvé cela carrément jouissif!
   
   Je n’ai pas encore regardé la traduction française (par Nicole Casanova), mais cela ne saurait tarder… franchement, je ne vois pas comment traduire ce roman sans l’aplatir! Pour donner un exemple: comment trouver en français l’équivalent de certains participes présents substantivés allemands sans y laisser la moitié du sens sous-tendu… ? Et le roman en est truffé …

critique par Alianna




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