Lecture / Ecriture
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Sévices de Ted Lewis

Ted Lewis
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  Sévices

Sévices - Ted Lewis

Mer & brouillard
Note :

   J'ai déjà parlé ici même et par trois fois de cet auteur anglais. Dès la préface de Robin Cook (le Robin Cook, le seul l'unique, l'Anglais au béret, pas le microbe au virus qui attends sa vaccination, bref je m'égare) le ton est donné, c'est sombre. Noir comme une Guinness distillée au charbon, comme la houille tirée des mines du nord de l'Angleterre, comme le fond de l'âme humaine!
   Un court extrait de cette préface dit ceci:
   - Mais pour en revenir au début de mon propos, en lisant «Sévices», j'ai cru comprendre pour quelles raisons son auteur buvait.

   
   Les premières pages nous suggèrent qu'un homme va passer un mauvais moment! Un très mauvais moment! Nous rencontrons George Fowler et son épouse Jane, et entrons dans leur intimité, le narrateur nous parle de leur rencontre: elle est en instance de divorce d'un mari parti goûter l'herbe et la jeunesse californienne, lui est déjà bien implanté dans le milieu. Le retour du mari et sa mort dans un stupide accident de voiture. Après une sorte de délai correct, faute d'être légal, et le mariage qui s'ensuit. Jane se révèle être une femme de ressource, amante et collaboratrice efficace! Et elle découvre un problème de comptabilité, il semblerait que certains de leurs collaborateurs puisent dans la caisse, non pas noire, mais rose? Le porno rapporte beaucoup d'argent, le classique avec des moyens modestes, des équipes réduites et des scénarios débiles. Mais la vraie manne, c'est surtout le premier choix, celui où ce n'est pas du cinéma, la réalité bien filmée dépasse la fiction, et pour cela des hommes et aussi des femmes sont prêts à mettre le prix, peu d'acheteurs, mais des clients très fortunés. Mais cet argent attise certaines convoitises, même chez ses employés, mais surtout chez ses rivaux, Farlow et les frères Shepherson, en particulier. Du chantage aux meurtres, tous les moyens sont bons et Fowler est un homme compétent, hors d'atteinte, enfin il le pense...
   
   La grande force de ce récit est une progression sans à coup, grâce à des petites phrases qui paraissent à la lecture très anodine, mais qui quelques pages plus loin prennent une toute autre signification! Le lecteur suit un long chemin parsemé de morts, vite évoqués, au rythme non pas de la marée, ni des saisons, mais des allers et retours des souvenirs du narrateur, entre ville et bord de mer.
   
   Georges Fowler, homme riche et influent, maffieux britannique; sa couverture officielle, ce sont les fournitures de bureau, le dessous, c'est l'industrie du porno entre autres. Et les films quand on en est le producteur et le réalisateur, c'est encore plus de bénéfices. Jane, son épouse, celle qui n'hésite pas à payer de sa personne, pour le tournage des films ou séances des sévices, un couple bien assorti! Son gang, avec Mickey, son bras droit homosexuel, est d'une efficacité redoutable! La discipline est stricte, les salaires sont très corrects, donc les châtiments sans pitié. Quelques-uns payeront de leurs vies certains manquements! James Morvil, l'avocat, qui pense que son coffre fort est une assurance vie, Dennis Collins, policier pas trop regardant, enfin moins que Parsons, un autre policier. Des flics achetés à la presse à l'affut du moindre scoop, l'argent ou la notoriété gouverne un monde où tous les coups sont permis. Une belle brochette de personnages peu recommandables, je vous l'accorde, mais d'une vérité impressionnante. Mr Carson, lui, dans une fausse quiétude et la visite nocturne d'une chanteuse à la voix d'or guettent les articles de journaux! Toute cette attente est fortement arrosée et pas seulement par la pluie!
   
   La narration est à la première personne du singulier, c'est «Je», ce qui donne une force particulière à la lecture! Ce livre est une succession de très courtes scènes se déroulant sur deux époques et en deux endroits différents. Le brouillard, c'est Londres, la mer, c'est la station balnéaire de Mabelthorpe, perdue au milieu de nulle part et loin de tout. Un moment très étrange du livre s'y déroule, George marche dans une dune qui est un lieu d'exercice pour l'aviation, l'endroit est jonché de carcasses de tanks et de camions éventrés! Métaphore rappelant les nombreux morts qu'ont nécessité l'ascension du promeneur solitaire. Un contraste saisissant, comme tout le livre entre la fureur du milieu londonien et le calme, lieu touristique hors saison. Un des livres à l'ambiance la plus pesante que j'aie jamais lu, pas de rédemption, le milieu a ses lois où il n'y justement pas de milieu! La bourse ou la vie, version moderne et sanglante.
   
   Un détail, juste pour rire, une des rencontres entre Mickey et Fowler se situe le 3 ou 4 mars 1974! Et çà c'est mon petit doigt qui me l'a dit!
   
   
   Extraits :
   
   - La nuit chaude hésite un moment sur le pas de la porte, avant de se jeter sur mon corps nu.
   
   - Un accident c'est un accident. Il s'en produit tous les jours.
   
   - Elle était comme une alcoolique avec un laissez-passer à vie dans une distillerie.
   
   - S'il n'avait pas été de la famille, voilà bien longtemps que les autres l'auraient coulé dans le béton.
   
   - Il n'avait qu'une seule morale: l'argent devait parvenir au bon destinataire.
   
   - Évidemment, à l'époque de Genghis Khan ou durant l'Inquisition, de telles distractions étaient bon marché.
   
   - Il fallait que je tue le temps d'une manière ou d'une autre, mais....
   
   - Vous buvez chaque verre comme si vous en aviez besoin.
   
   - Peut-être que je suis tellement habitué à voir des laiderons que je ferme les stores automatiquement.
   
   - Vous n'avez rien fait qu'on pourrait qualifier d'un peu excessif?
   
   - La chose la plus stupide chez lui, parmi toutes les choses stupides, c'est qu'il est supporter de Millwall.
   

   
   Titre original : Grevious Bodily Harms (1980)

critique par Eireann Yvon




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