Lecture / Ecriture
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La tour de guet de Ana María Matute

Ana María Matute
  La tour de guet

Ana María Matute, née à Barcelone en 1925, est une écrivaine espagnole.
Elle est la deuxième de cinq enfants d’une famille de la petite bourgeoisie catalane, conservatrice et religieuse. Sa mère était hispanophone et son père un catalanophone, propriétaire d'une usine de parapluies. Elle est née à Barcelone, où elle passe une enfance marquée par la Guerre Civile Espagnole.
Elle commence sa carrière littéraire avec "Los Abel" en 1948, finaliste du Prix Nadal.
Elle est le seul membre féminin actuel de la Real Academia Española dont elle occupe le siège K depuis 1996 et elle est la troisième femme à avoir reçu le Prix Cervantes (2010).
(D'après Wikipedia)

La tour de guet - Ana María Matute

Dense et déroutant Moyen-Age
Note :

   Une terre battue par les vents, traversée par un grand fleuve. Un roi lointain, un baron et ses vassaux dont fait partie le père de cet enfant de dix ans qui grandit seul ou presque, cerné par la misère, la médiocrité et la crasse depuis que sa mère est partie se consacrer à Dieu. Mais comme pour ses frères avant lui, vient enfin le jour de partir s'initier aux armes chez le baron Mohl. Là, il découvre un autre monde, non moins dangereux que celui où se sont déroulées ses premières années.
   
   Déroutant est le premier terme qui vient à l'esprit une fois ce roman court, mais dense, refermé. D'Ana Maria Matute, une des plus grandes romancières espagnoles contemporaines, c'était le premier texte que je découvrais. Et, autant le dire, une plongée dans un texte foisonnant, au style travaillé, presque baroque au sens premier du terme, et même parfois difficile. La tour de guet est un roman d'initiation. C'est le récit du passage à l'âge adulte d'un enfant confronté à la violence qui imprègne la société féodale, entre apprentissage des armes, éducation féroce, combats singuliers et guerres entre petits seigneurs. Son univers est celui d'un Moyen-Âge où les anciennes croyances affleurent encore, où on brûle les sorcières, et où la barbarie côtoie un raffinement extrême et où la loi est celle des guerriers et des seigneurs.
   
   Ceci dit, les interrogations qui le traversent sont intemporelles: plus que tout, il cherche sa place dans un monde que tout d'abord, comme un Candide, il ne comprend pas, puis qu'il fuit ou recherche, déchiré entre dégoût des hommes et désir de puissance, terreur et exaltation, visions d'un monde dont il ne sait pas s'il est passé ou à venir, et un quotidien où les luttes de pouvoir et la méfiance sont de règle et où l'amour est une autre guerre. En cela c'est le thème de la perte de l'innocence qui traverse le roman, une innocence bien loin de celle d'un candide puisque ses premières années sont marquées par la violence de ses frères et de sa mère, la déchéance et l'indifférence de son père, un bûcher, la solitude, la survie. Ce qu'il perd, ou ce qu'il gagne, c'est la perception de la complexité du monde, l'angoisse existentielle, celle qui l'ancre dans le monde et l'y perd à la fois. Une complexité et une angoisse dont il avait l'intuition enfant et qu'il avait perdues pour les retrouver, les approfondir.
   
   Ce cheminement, on le suit à travers les méandres d'un récit qui résiste, qui s'explore, et qui offre une richesse qui en fait ni plus ni moins un chef d’œuvre. Et en tout cas maintenant, un indispensable de ma bibliothèque.
   
   Plaisirs à cultiver...
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critique par Chiffonnette




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Violent !
Note :

   Ecrit dans une langue baroque, d’un raffinement extrême au point qu’elle frise parfois l’obscurité ou la pluralité de sens qui font écho à l’époque dans lequel le roman s’inscrit, ce livre hante et plonge son lecteur dans un univers aux antipodes de notre monde contemporain.
   
   C’est en plein cœur du Bas Moyen-Age en des temps où la Chrétienté devait encore composer avec les anciens Dieux païens, les rois avec des baronnies plus ou moins autonomes et retorses et où la vie recelait mille et un dangers que nous sommes transportés. Quelque part en Europe, aux confins de steppes immenses, de forêts où vibrent les légendes et les croyances en l’existence de créatures plus ou moins dantesques règne le baron Mohl sur une terre parcourue par un grand fleuve inquiétant et capricieux, traversée par un vent qui sème régulièrement terreur ou folie chez les hommes et les bêtes.
   
   Dans ce monde inhospitalier et inquiétant vit un enfant de dix ans, dernier né improbable et inattendu d’un sénile vassal du baron, épuisé par les débauches, obèse et impotent à force d’abus de ce dont il ne cesse de priver ses vilains. Du monde, l’enfant ne connaît que la terreur de ce qui l’entoure. Celle inspirée par ses trois frères aînés, jaloux de cette naissance qui vient les priver d’une part d’un maigre héritage que le déclin du père laisse entrevoir, haïssant celui qui est né laid, d’une laideur repoussante et qui vit livré à lui-même. Eux ont rejoint Mohl pour être armés chevaliers, signe ultime de reconnaissance, élévation maximale envisageable. Des chevaliers impitoyables, véritables hommes de main d’un baron puissant et qui suscite convoitise, jalousie et crainte.
   
   Terreur aussi que dit la face du Maître d’Armes, couturée de partout, et qui porte sur tout le corps le signe de la violence d’un monde dont la fureur se règle à coup de lourdes épées et de sanglants combats.
   
   Terreur enfin quand il faudra rejoindre la cour de Mohl, au décès du père, pour devenir écuyer avant, peut-être un jour, d’être à son tour armé Chevalier. Car le monde de la cour, de ses intrigues, de ses jeux séditieux, de ses débauches avinées quand elles ne sont pas de plus ouvertement pédophiles n’en est pas moins dangereux que les coups dont il lui fallait se parer avant.
   
   Arrivé laid, sale, à peine plus éduqué qu’un animal, l’enfant sera pris sous la coupe d’une baronne en qui il voit une ogresse et d’un baron qui décèle en lui l’incarnation des dieux anciens. Une éducation brutale comme les mœurs de l’époque, perverse comme les pensées qui habitent les puissants qui l’abritent, oscillant sans cesse entre l’espoir d’une rédemption et la peur constante, diffuse, animale d’être la proie des monstres, humains ou bestiaux, que cette époque gothique dégurgitait en flots bouillonnants.
   
   C’est dans cet univers de folie rampante, de violence sourde mais régulièrement déchaînée, d’intrigues ourdies par la jalousie ou l’envie que nous entraîne la plume presque hallucinée de la grande romancière qu’est Ana Maria Matute. Une plume qui nous ballotte entre la vision du Mal à l’état pur et le cauchemar éveillé, qui fait surgir des scènes apocalyptiques mi-réelles mi-oniriques, qui produit les brumes pestiférées de l’enfer mental et réel dans lequel s’est enfermé cet enfant, devenu adolescent, que le manque d’amour a projeté dans une forme de violence totale, à l’état pur dont il sera impossible de sortir indemne.
   
   On reste longtemps secoué par la noirceur de ce récit d’une maîtrise stylistique absolument époustouflante.

critique par Cetalir




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