Lecture / Ecriture
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Un océan de pavots de Amitav Ghosh

Amitav Ghosh
  Un océan de pavots
  Les Feux du Bengale
  Lignes d’ombre
  Le chromosome de Calcutta
  Compte à rebours
  Le Palais des miroirs
  Le Pays des marées
  Un fleuve de fumée

AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2016 & JANVIER 2017

Amitav Ghosh est un écrivain indien né en 1956 à Calcutta, au Bengale.

Il a passé son enfance au Bangladesh, en Iran, en Inde et au Sri Lanka.

Il a obtenu une maîtrise d'histoire à l'université de Delhi, suivie d'un doctorat en anthropologie à Oxford et il a enseigné à l'université de Delhi et aux Etats-Unis.

Il vit maintenant à New York.

En 1990, il a reçu le prix Médicis étranger pour « Les Feux du Bengale » .

Un océan de pavots - Amitav Ghosh

« Cette vision d'un grand voilier sur l'océan »
Note :

   Je me suis embarquée sur l’Ibis, une goélette qui arrivée en Inde après bien des difficultés va repartir vers l’île Maurice, chargée de coolies main-d’œuvre peu coûteuse, pour remplacer les esclaves que ce bateau négrier transportait jusqu’à l’abolition de l’esclavage par les anglais.
   Nous sommes en 1838, en Inde les anglais ont imposé la culture du pavot aux paysans, l’opium récolté et traité dans des factories assure la richesse de l’Angleterre.
   Cette goélette va devenir l’espoir, le cap pour une multitude de personnages, l’occasion pour eux d’aller au bout de leurs rêves, de faire le choix d’une vie différente, de changer, de devenir autre.
   
   Pour Deeti qui va tenter de fuir l’Inde et le sort que l’on réserve aux veuves. Le pavot a fait mourir son mari, les a asservis et ruinés, elle va se tourner vers l’unique personne qui lui a un jour témoigné de la compassion: Kalua «De taille inhabituelle et d’une carrure impressionnante»
   
   Pour Jodu qui rêve de pouvoir s’embarquer, de retrouver Paulette sa presque sœur qui a grandi avec lui, partagé ses jeux. Il a tout appris «A force d’écouter les voix qui résonnaient sur le pont des grands navires» il rêve de grimper dans les vergues d’un de ces navires.
   
   Pour Neel, le jeune rajah si fier qu’il ne veut pas voir les dettes qui s’accumulent, qui a la naïveté de penser que les Anglais le respectent, qui découvre que l’on peut du jour au lendemain passer d’un palais des mille et une nuit à une geôle sordide.
   
   Pour Paulette, l’Ibis c’est la possibilité de fuir un mariage imposé, orpheline passionnée par l’œuvre de son père botaniste, grande lectrice de Rousseau et Voltaire, elle se plie mal au destin qu’on lui réserve, aux contraintes religieuses. Mais «une goélette n’est pas un endroit pour une femme» elle va devoir faire preuve de détermination.
   
   Pour Zachary enfin «de taille moyenne, robuste, un teint de vieil ivoire»  marin d’occasion, capitaine en second d’un navire qui a fait la difficile traversée depuis Baltimore. Sans Serang Ali et sa compagnie de lascars embarquée au Cap, ils ne seraient pas arrivé jusqu’au golfe du Bengale. Fils d’esclave l’Ibis est pour lui l’occasion de changer, de changer de tout: d’origine, de métier, de destination.
   
   Passionnant, coloré, épicé, porteur des senteurs de l’Inde, ce roman vous emporte de la première à la dernière page. C’est un tableau vivant, chaleureux, violent. Porté par un souffle romanesque qui ne se dément pas tout au long du récit, ce roman m’a rappelé mon impatience à la lecture des romans de Dumas.
   
   L’aventure est au rendez-vous, les personnages qui vous invitent à passer d’une barque sur le Gange, à une soirée brillante au palais du Rajah, d’un bûcher funéraire à une prison sordide, des champs de pavots à la cale d’un négrier.
   
   Tout y est: le valeureux héros, la jeune femme en danger, des lascars dangereux et sympathiques, des hommes sans foi ni loi, bref l’aventure avec un grand A.
   
   Amitav Ghosh dresse le tableau d’une Inde disparue où le blanc fait la loi et où chacun a un destin tout tracé. En conteur exceptionnel il vous tient à sa merci et vous vous laissez éblouir par sa magie. Pourtant attention, romanesque ne veut pas dire mièvre, le récit, les personnages ne sont pas tendres, on est loin des contes pour enfants.
   
   Cet "Océan de pavots" est le premier tome d’une trilogie et je vous garantis que je serai au rendez-vous de l’Ibis.
   
   
   Un océan de pavot - Sea of Poppies
   Un fleuve de fumée - River of Smoke
   (à venir) - Flood of Fire
    ↓

critique par Dominique




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Paulette et Zachary
Note :

   Titre original : Sea of Poppies
   
   La Trilogie de l'Ibis — Sea of Poppies, River of Smoke, Flood of Fire — forme une saga spectaculaire et haletante qui nous ramène en 1838 alors que se préparent les événements qui conduiront à la Guerre de l'Opium contre la Chine. Cette toile de fond historique permet à Amitav Ghosh de bâtir une histoire enrichie de personnages hauts en couleurs et d'épisodes autant pittoresques qu'exotiques, dont un navire constitue le fil conducteur.
   
   Considérons ici le premier volume. Goélette à deux mâts construite aux Etats-Unis, l'Ibis a servi au trafic d'esclaves désormais interdit. Un armateur anglais de Calcutta, Mr Burnham, l'a acheté à Baltimore pour qu'il rejoigne sa flotte basée aux Indes. Au cours de ce voyage, la maladie et les désertions à Cape Town font que Zachary Reid est resté le seul marin de l'équipage de départ quand l'Ibis arrive à l'embouchure du Brahmapoutre. Sa traversée de l'Océan Indien avec une escale à l'île Maurice s'est effectuée grâce à l'efficacité des lascars recrutés au Cap et conduits par l'astucieux Serang Ali. Pendant que le navire passe en cale sèche à Calcutta, ce premier volume de la trilogie présente tous les personnages qui vont se retrouver à bord quand Burnham expédiera l'Ibis à l'île Maurice chargé de ces coolies qui remplacent en quelque sorte les esclaves africains dans les plantations sucrières. Le volume s'achève en pleine mer dans le golfe du Bengale, et surtout en plein suspense. "Un océan de pavots" met en place à la fois une galerie de personnages et une description de l'Inde coloniale, des activités commerciale des Anglais avec la Chine : le thé et la soie dans un sens, l'opium dans l'autre, tout en jonglant avec la diversité des langues. Sans oublier la consommation d'opiacés qui revient comme un leitmotiv...
   
   Le transport des coolies est une activité secondaire pour la maison Burnham. Il l'a confiée à son adjoint, le pittoresque Baboo Nob Kissin au parler anglais suranné et à la propension mystique avérée. Un autre “autochtone” connaît parfaitement l'anglais, c'est le raja Neel Halder, un zamindar, aux vastes propriétés foncières, qui a eu — naïvement ? —tendance à voir en Burnham une banque capable de lui accorder un crédit illimité. Jugé comme faussaire, la condamnation s'abat sur lui malgré le soutien de tous les zamindars du Bengale et du Bihar : il devra abandonner son palais et son "budgerow" — le navire où il reçoit sur le Gange — pour la prison puis la déportation à l'île Maurice, en compagnie d'un drogué natif de Canton, Ah Fatt, fils d'un homme d'affaires de Bombay, Barham Moodie, et de sa maîtresse chinoise, Chi Mei, personnages qui seront davantage présents dans les 2e et 3e volumes.
   
   Zachary Reid, mousse au départ, capitaine par défaut à l'arrivée, puis officiellement lieutenant de l'Ibis, a rencontré lors d'une réception chez l'armateur Burnham une jeune orpheline à qui l'homme d'affaires sert de tuteur : cette Paulette Lambert est tout le contraire de la femme indienne ordinaire ; fille d'un botaniste français exilé, elle a été élevée dans les idées des Lumières, tout en conservant l'amitié de Jodu, le fils de sa nourrice et son compagnon de jeux. Mrs Burnham — qu'on connaîtra davantage par la suite — n'a pas d'enfant et elle imagine devoir arranger le mariage de Paulette, dite Puggly, avec un vieux juge fort riche. Si l'on ajoute la curieuse façon dont Mr Burnham entend instruire Paulette des choses de la Bible, on comprend pourquoi la jeune fille choisit d'embarquer sur l'Ibis pour gagner l'île Maurice ("Mareesh") et découvrir le pays de sa mère.
   
   Maurice étant la destination du voyage, le roman évoque plusieurs personnages qui s'embarquent comme coolies, — "girmitiyas" — par nécessité plus que par choix. Ainsi la belle Deeti aux yeux bleus, sur la vision de qui s'ouvre ce premier tome, est une paysanne de bonne caste qui cultive le pavot pour l'East Indian Company, du côté de Ghazipur, près de Bénarès. Au décès par overdose de son mari ancien militaire employé à la factorerie locale, elle se résignait au bûcher où l'on envoie les veuves. Surgit alors Kalua, le puissant voisin hors caste qui la délivre et ils s'enfuient en amoureux pourchassés par la famille Singh qui, dans son esprit de caste, se croit déshonorée. Ils croiront lui échapper en s'embarquant comme coolies... La surprise sera grande ; comme les autres, ils se verront près de mourir sur les Eaux Noires de l'océan, pourtant le navire pourrait être une métaphore de leur renaissance. Suspense !
   
   Tout est donc réuni pour qu'"Un océan de pavots" se présente comme un immense roman d'aventures à la Dumas. Le romancier mesure très bien la puissance du pouvoir colonial qui méprise les gens mais respecte les préjugés des castes pour éviter les révoltes. Il dépeint remarquablement la société locale qui rassemble des hindous de diverses castes, des intouchables, des musulmans, et il choisit d'émailler son texte de termes empruntés à plusieurs langues — l'hindi, le bengali, le bojpuri, etc — ou même à l'argot des marins et à celui des commerçants pour rendre sa création très vivante et diablement exotique. Mais cette avalanche linguistique non traduite crée d'abord un malaise — le lecteur pourrait bien reculer devant le déluge lexical qui s'abat sur lui sans le secours de notes en bas de page ni de glossaire en annexe et en conclure à un manque de respect à son égard — d'autant que s'y ajoute la difficulté du vocabulaire technique propre à la navigation à voile d'une époque lointaine. Généralement, bien sûr, le contexte permet de comprendre par exemple qu'attribuer à Baboo Nob Kissin la fonction de "gomusta" signifie qu'il est le bras droit de l'armateur Burnham pour l'organisation du transport des coolies, mais beaucoup d'autres termes resteront incertains sauf à en trouver la signification en sollicitant Wikipedia (dans sa version anglaise) ou une application de traduction, pour autant que l'orthographe n'en soit pas déformée pour rendre compte de l'accent de tel ou tel locuteur ou locutrice. Oublions donc l'obstacle lexical pour y voir un atout qui met le lecteur dans le bain en exacerbant l'effet de réel et le dépaysement.
   Le plus réussi c'est alors ce fascinant mélange de parlers, cultures et de nations autour de l'Océan indien, à l'image de ces lascars formant l'équipage qui vient du Cap et retourne à Maurice, marins au langage hybride, tel Serang Ali qui brille par une sorte de pidjin à peine compréhensible.

critique par Mapero




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