Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les Petits de Christine Angot

Christine Angot
  Pourquoi le Brésil ?
  Les Petits
  Un amour impossible
  La petite foule

Christine Angot est le nom de plume de Christine Schwartz, auteure française née en 1959.

Les Petits - Christine Angot

Pilon
Note :

   (oui, je sais, me connaissant, fidèles happy few, vous frémissez) (et vous avez raison)
   Jadis, dans la liste des auteurs-que-jamais-je-ne-relirai-même-si-pour-cela-je-dois-renoncer-pour-toujours-au-caffe-latte-vanille-du-starbucks, figuraient pêle-mêle des auteurs à mèche, des auteurs à frime, des auteurs à chemise ouverte, des auteurs à best sellers, que j'avais, dans un moment d'égarement, critiqués publiquement. Eh bien, j'ai été punie par où j'avais péché, chers happy few, car le destin vengeur, en la personne du Prix des lecteurs de L'Express m'a envoyé un roman qui fait passer Beigbeder pour le digne successeur de Proust et qui me ferait presque dire que Réjault mérite le Goncourt:
    
   Les Petits de Christine Angot, qui s'est révélé être la lecture la plus éprouvante de ces dernières années, parce que j'ai dû, par conscience professionnelle le lire jusqu'au bout, ce qui, croyez-moi, m'a terriblement coûté. Non pas en raison de l'histoire, qui n'est finalement ni plus banale ni plus emplie de clichés que le tout-venant de la littérature française contemporaine qui a les honneurs de la presse, mais à cause du style, illisible.
   
   Mais avant d'entrer dans le détail, impatients happy few, pitchons, parce qu'on ne sait jamais, vous pourriez être noyés dans la profondeur et la densité de l'histoire. Billy et Hélène se rencontrent, s'aiment, prennent un appartement, font des enfants mais Hélène est une salope caractérielle qui cherche par tous les moyens à faire sortir Billy de sa vie et à garder les enfants. Ce qui aurait pu donner matière à un bon roman (après tout, même si le thème est bien rebattu, la toute puissance féminine et maternelle est un sujet intéressant s'il est bien traité) est déjà mis à mal par le rajout du thème du métissage (Billy est antillais) au service d'une bien-pensance très maladroite, le portrait à charge étant uniquement réservé à Hélène (ce qui n'est pas étonnant puisqu'on découvre aux trois quarts du roman que la narratrice est la nouvelle compagne de Billy)*, ce qui dilue un propos qui, croyez-moi, n'avait pas besoin de ça.
   
   Jetons un voile pudique sur les incohérences narratives, preuve manifeste que chez Flammarion on a oublié ce que signifiait le terme "éditer" [p. 11 Hélène prend un appartement à Belleville, p. 14 l'appart' s'est déplacé tout seul comme un grand à Montparnasse, notre couple obtient un appartement de l'OPAC en trois jours, on change les couches d'enfants qui vont déjà à l'école, le temps ne s'écoule pas de la même manière que pour nous autres pauvres mortels (en un an, les personnages font des choses qui devraient en prendre au moins deux): en fait je pense que ce roman est une uchronie, je ne vois que ça], et concentrons-nous sur ce qui fait tout le sel de ce roman, son style inimitable.
   
   Dans "Les Petits" (et je me cantonne volontairement à ce titre, n'en ayant pas lu d'autres auparavant) (je ne connaissais pas mon bonheur), Angot multiplie les tics d'écriture, au premier rang desquels la parataxe. Fi des connecteurs temporels ou logiques, enfin voyons, c'est sooo yesterday, non, moi Madame je n'ai qu'une amie, la virgule, qu'un amant, le point. (En même temps, comme les conjonctions de coordination sont systématiquement employés à contresens (ce qui fait chic je suppose), il vaut peut-être mieux qu'elle s'en tienne effectivement à la virgule.) Ce qui donne ce que les critiques littéraires appellent avec des trémolos dans le clavier "la syncope durassienne" (excusez-moi, je vais rire deux minutes et je reviens) et qui entrave terriblement la lecture de la lectrice lambda. Pour que vous saisissiez toute l'ineffable beauté de la chose, je ne résiste pas à la tentation de la citation :
   "Elle fait très attention à son corps. Elle est très attentive à l'hygiène. Quand les enfants sortent des toilettes, ils entendent "lave-toi les mains" la chasse d'eau à peine tirée. Elle s'épile entièrement. Elle choisit soigneusement les produits qu'elle utilise pour le corps. Elle regarde la fabrication, les composants. Elle s'épile même le pubis. Elle prétend qu'elle est plus à l'aise. Elle le fait elle-même, elle a un rasoir, elle achète de la cire. Elle n'aime pas les poils, elle aime sa peau glabre. Elle allaite ses enfants."

   Le fameux style Angot dont on nous rebat les oreilles, c'est donc ça, sur 187 pages (et dans les dernières, elle a découvert le point de suspension comme marqueur du stream of consciousness, c'est juste à hurler de rire) (ou à pleurer, oui, aussi, un peu). Moi je dis qu'un style pareil devrait être interdit par la Convention de Genève. (Et je ne vous parle même pas des phrases qui sont carrément syntaxiquement incorrectes, comme "Hélène dit, mais pas comme ça tout de suite quand il arrive, elle sait qu'il n'est pas d'accord avec leur bouddhisme, qu'il n'est pas ravi que la voisine soit assise là confortablement, il ne le cache pas, il ne la calcule pas, il regarde les factures qui sont au courrier, il embrasse les enfants, ils sont en désaccord total sur ces questions, il a dit à Clara qu'il allait partir un jour, il n'a pas encore découvert que la Kyokaï est une secte, il a des soupçons." : celui qui trouve ce que dit Hélène gagne un paquet de fraises tagadas, joueurs happy few) (non, je ne vous demande pas de rétablir la syntaxe, il y a trop de boulot).
   
   Deuxième tic, la redondance. Les synonymes, c'est manifestement over has been. Regardez dans le premier extrait cité (et pris au hasard, tout est de la même eau): attention/attentive; s'épile/s'épile/poils. Les critiques ont trouvé un magnifique adjectif pour caractériser cette lourdeur lexicale: c'est "incantatoire". Toutafaitement. D'ailleurs, quand un élève me rend une copie de ce style, j'écris dans la marge "incantatoire" et pas du tout "vocabulaire pauvre et redondant, achète-toi un dictionnaire d'urgence". Et cette redondance stylistique est reprise par la redondance du contenu: vous voyez comme le sujet du poil revient alors qu'elle semblait être passée à autre chose, et je ne peux pas vous dire combien j'ai relevé d'occurrences de cette histoire d'hygiène des mains dans le roman parce que j'ai arrêté de compter à la sixième.
   
   Enfin, troisième et dernier tic d'écriture: la psychologie de la liste de courses. Chez Angot le personnage n'est pas incarné, il ne vit que parce qu'elle énumère ce qu'il est, ce qui donne ces interminables: "Il aime Paris. Elle mange bio. Ils sont végétariens. Ils ont un point commun." Autant vous dire que tout cela conjugué ad nauseam, c'est avec un profond sentiment de soulagement que j'ai refermé cet interminable roman dont je n'infligerai même pas la lecture à mon pire ennemi, ce qui n'est pas peu dire, chers happy few.
    
    
   *J'ai découvert que ce serait Angot elle-même. Ne voulant pas entrer dans le vaste débat œuvre/vie de l'auteur, je me contente de vous renvoyer aux articles sur la très discutable "méthode Angot".

critique par Fashion




* * *