Lecture / Ecriture
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Allmen et les libellules de Martin Suter

Martin Suter
  Le dernier des Weynfeldt
  Le Cuisinier
  Allmen et les libellules
  La face cachée de la lune
  Small world
  Le diable de Milan
  Le temps, le temps

Martin Suter est un écrivain suisse alémanique né en 1948.

Allmen et les libellules - Martin Suter

Eloge de la paresse
Note :

   On ne pourra pas dire que cette nouvelle production n'aura pas bénéficié d'un lancement avantageux: On en a parlé dans tous les journaux littéraires (Lire lui a même consacré une page entière) relayant au passage l'information selon laquelle nous tenions là le premier volume d'une série d'aventures dont les deux titres suivants sont déjà annoncés et les couvertures visibles sur les sites de ventes de livres alors même que le second "Allmen et le diamant rose" ne paraitra en allemand qu'en juillet et le troisième "Allmen et la suite aux dauphins"... plus tard. Le message est clair: il ne nous faut pas juger l'œuvre sur ce seul titre mais la considérer comme le lancement d'une série dont nous connaîtrons (et apprécierons?) de mieux en mieux les héros récurrents.
   
   Les héros, quels sont-ils? D'abord il y a Johann Friedrich von Allmen rentier ruiné, ex-fils à papa, s'étant contenté de dilapider (mais avec élégance) la fortune amassée par un papa self-made man. Allmen méprise fort l'argent, ne consentirait jamais à «faire une bonne affaire», préfère tout payer trop cher mais avec un crédit qu'il n'a aucun moyen de solder.
   Aucun moyen honnête du moins. Car, depuis quelques temps, pour faire face aux créanciers les plus insistants, Allmen a pris l'habitude de dérober de petits objets forts beaux et fort chers qui ornent les demeures des membres de la bonne société qui l'invitent. Il connait un antiquaire qui lui reprend tout ça à vil prix (mais Allmen ne va pas s'abaisser jusqu'à marchander, tout de même!) sans jamais avoir l'indélicatesse de lui demander d'où cela vient.
   
   Dans la galerie des détectives, Allmen n'est pas un violent, vous l'aurez compris, ni un homme à femmes (il semble en fait en avoir peu d'usage) et la liaison que nous lui voyons ici est pratiquement contrainte et ne va pas jusqu'à l'enthousiasme de sa part. Non, la passion de notre nouvel aventurier, c'est la lecture. Virus qu'il a contracté fort jeune et qui, avec ses habitudes de luxe douillet, remplit sa vie d'une façon qu'il juge tout à fait satisfaisante.
   "Allmen était un toxicomane de la lecture. Cela avait commencé dès ses premiers pas dans le livre. Il avait rapidement constaté que lire était la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d'échapper à son environnement."
   
   Le second héros récurrent est Carlos, Guatémaltèque sans papier qui sert de majordome et d'homme à tout faire (vraiment tout). C'est l'homme de toutes les solutions pratiques puisque Allmen ne peut y condescendre. Il entretient son maître dans la période de vaches maigres et s'enrichit un peu quand ça va mieux, sans jamais quitter son statut de larbin. Une sorte de Jeeves latino. C'est un concept, faut apprécier. Moi, j'avoue que... mais bon. Les prochains épisodes verront peut-être son droit à exister pour lui-même un peu mieux reconnu.
   
   Donc ici, Allmen aux abois ayant dérobé une précieuse coupe ornée d'une libellule se voit bientôt quelque peu dépassé par les conséquences de son acte. Mais son aplomb (et la chance, disons-le) lui permettront bien sûr de comprendre le pourquoi du comment et même de résoudre au passage une sombre affaire, ce qui lui vaudra une prime conséquente et salvatrice et c'est ainsi que ce volume se terminera sur son intention de continuer à gagner sa vie (puisqu'il doit s'abaisser à de telles trivialités) en chassant ce genre de primes.
   
   Tout cela se passe dans la meilleure société, dans un monde feutré et civilisé, entre gens très riches et/ou bien élevés, esthètes, collectionneurs etc. Et l'on se tue un peu mais sans ostentation.
   
   Un petit polar très comme il faut. Rien de bouleversant, mais agréable à lire et qui, comme c'est la mode en ce moment, flatte les lecteurs en magnifiant leur goût pour la lecture.
   Stratégie payante, nous le savons tous.
   
   
   Allmen, tel qu'en lui-même:
    "Allmen avait pour principe de ne pas ouvrir de lettres dans lesquelles il soupçonnait un contenu désagréable. Il gardait ainsi la sérénité dont il avait besoin dans sa situation."
   
   « L'après-midi, Allmen avait coutume de s'allonger une demi-heure. Cette petite sieste ne lui redonnait pas seulement un peu de fraicheur, elle lui faisait aussi prendre conscience chaque jour du privilège qui s'attachait à sa situation de rentier. Dormir lorsque le reste du pays s'adonnait à une activité utile lui procurait, même après toutes ces années, un plaisir qu'il n'avait pour le reste ressenti qu'en séchant les cours. Il appelait ça "sécher la vie"»
   
   "Pour être honnête avec lui-même -ce qui arrivait très rarement dans la vie d'Allmen- il devait admettre qu'il était passablement au bout du rouleau. Non, pas passablement. Il était au bout, point à la ligne.
   Il vivait au jour le jour. Qu'il ait réglé superficiellement ses problèmes financiers les plus urgents ne lui permettait même plus de se faire d'illusions: derrière tout cela était amassée une montagne qui s'effondrerait sur lui tôt ou tard. Le crédit qu'il avait acquis pendant toutes ces années de gabegie serait bientôt épuisé. Tous ses bienveillants créanciers se métamorphoseraient (…)"

critique par Sibylline




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