Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les insurrections singulières de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur
  Un jour mes princes sont venus
  Les demeurées
  Laver les ombres
  Les insurrections singulières
  Profanes
  Otages intimes
  L'enfant qui

Jeanne Benameur est une écrivaine française née en 1952.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les insurrections singulières - Jeanne Benameur

Pourquoi la vie des uns...?
Note :

   A l’entame des "Insurrections singulières", on ne peut se défendre du sentiment que, si ce titre n’avait pas été déjà pris, Jeanne Benameur aurait pu tout aussi bien intituler son roman "Les taiseux". Ouvrier dans un grand groupe sidérurgique sur le point de délocaliser certaines de ces activités de la France vers le Brésil – il n’est jamais nommé, mais l’on reconnaît sans peine Arcelor-Mittal -, Antoine n’a en effet rien d’un bavard. A plus d’un égard, il a marché sur les traces de son père, tout aussi avare de mots, et qui fut lui aussi ouvrier, Antoine précisant d’ailleurs: "Lui, il a été un ouvrier, un vrai.
   Moi, j'ai fait l'ouvrier, c'est différent. Même si l'usine est la même." (p. 18)
. Car c’est bien la voix d’Antoine, ce sont ses phrases brèves, hésitantes et précautionneuses, les mots qu’il semble ne jamais manipuler qu’avec prudence qui font tout le prix et toute la singularité de ce beau roman qui se refuse par là-même à n’être qu’un livre de plus inspiré par le monde du travail comme il ne tourne décidément plus très rond dans notre coin du monde.
   
   C’est la voix d’Antoine, que ses maladresses et ses hésitations ne rendent que plus vraie et plus touchante, qui nous porte et nous entraîne à ses côtés alors que quittant son travail, jetant l’éponge devant une activité désormais privée de sens, il se met en chemin, poussé un peu par une rupture amoureuse, et beaucoup par sa rencontre avec Marcel, libraire spécialisé dans les livres anciens, les éditions rares et les récits de voyage, dispensateur de beauté et plus encore accoucheur d’âmes, au sens où Socrate avait pu l’être: "Il laissait en suspens ses pensées, comme si rien, jamais, n'était définitif. Et ça me convenait aussi. J'avais la sensation de penser vraiment, pas juste de chercher la bonne étiquette à coller dessus pour s'en débarasser, de la pensée." (p. 94) Et ce chemin emmènera Antoine bien loin, jusqu’au Brésil, et à la ville de Monlevade où son ex-employeur vient de s’implanter, une ville baptisée – par quelle ironie!, et c’est Marcel qui le lui fera découvrir - en l’honneur d’un ingénieur français, Jean de Monlevade, qui y avait émigré au XIXème siècle pour fonder ce qui devait devenir la sidérurgie brésilienne.
   
   Ainsi porté par la voix d’Antoine, par ses mots précautionneux, "Les insurrections singulières" déploient des interrogations qui dépassent largement le seul cadre économique, tout en restant à hauteur d’homme: les traces des générations précédentes, la transmission d’un savoir, d’une culture, d’un héritage, la notion-même de travail qui n’est pas – quoiqu’on en dise aujourd’hui – qu’une question de salaire à gagner, la passion, l’enthousiasme, le rêve, l’audace et le risque: "Pourquoi la vie des uns ne pourrait-elle pas éclairer celle des autres? Sinon c'est quoi une société. Je veux que la vie des ouvriers brésiliens éclaire quelque chose pour moi. C'est quoi le travail pour eux? Je veux apprendre ça. Je veux aussi que la vie de Jean de Monlevade éclaire quelque chose pour moi. C'est quoi, oser? C'est quoi, Partir? Tout quitter?" (p. 100)
   
   
   Extrait:
   
   "... la question du travail, elle n'est pas nouvelle, Antoine, elle est là bien avant celle du profit capitaliste. Il faut quand même bien se questionner sur la racine même du travail. Pourquoi les hommes ont-ils tant besoin de travailler, hein? Pourquoi l'oisiveté est-elle montrée du doigt comme la mère de tous les vices depuis toujours? Tout ça, ça ne date pas d'aujourd'hui! Avant de s'en prendre au monde des affaires, il faudrait essayer de comprendre l'affairement des êtres humains. L'affairement. Si tu le réduis juste à une histoire de patrons et d'ouvriers, tu passes à côté de quelque chose de bien plus intéressant encore." (pp. 120-121)

    ↓

critique par Fée Carabine




* * *



Pour leur donner une voix
Note :

   Antoine est au seuil de la quarantaine. Ouvrier atypique, pas vraiment à sa place dans cet univers qu'il s'est choisi, décalé parmi les intellectuels que fréquente son frère devenu professeur, militant syndical fort en gueule mais jamais dans la ligne, il bascule. Rupture amoureuse, dévastations provoquées par la mondialisation, le vide qui se creuse sous ses pas va le forcer à trouver, enfin, un sens à sa vie.
   
   L'art de Jeanne Benameur c'est de donner. Donner vie, donner corps, donner parole,... Comme cette parole ouvrière qu'elle a recueillie, café de parole après café de parole, mots de colère, mots de désarroi, mots de désespoirs, d'hommes et de femmes dont le travail avait soudainement perdu toute valeur, dont le savoir-faire n'était rien face à l'argent et au profit. Cette parole, ces mots, elle les a continués, s'est documentée, puis a laissé, comme elle le dit joliment, "l'imagination faire sa part".
   
   L'imagination la mène sur les pas d'Antoine, un homme qui erre entre deux mondes et qui, faute de se trouver, n'habite pas vraiment sa vie. A travers lui, Jeanne Benameur montre le chemin parfois long, parfois difficile qui mène à une vie libre, une vie à laquelle on donne un sens qui dépasse les gesticulations avec lesquelles, parfois, on remplit ce vide tellement effrayant.
   "Les autres, tant que toi, tu n'es pas vraiment dans ta vie, les autres, eh bien tu crois que tu fais des choses pour eux mais c'est tripette mon gars... tu te cours après à travers eux et tu te rattrapes jamais... alors crois-moi, s'arrêter, traverser le temps mort, ça vaut le coup..."
   
   Le déclic pour lui, va être la rencontre de Marcel, le chantre du temps mort, un vieux bouquiniste un peu philosophe sur les bords, un authentique amoureux des livres et des hommes. C'est lui qui par petites touches, mots à mots, pages à pages, va l'inviter à prendre sa vie en main, à se réfléchir et à accepter ce qu'il est et ce dont il a besoin pour être, à prendre le risque qui va lui permettre de reprendre sa vie en main.
   "C'est peut-être la seule chose qui fait de nos vies des choses singulières dans le fond, le choix du risque qu'on vit... Chacun le sien. Une chose est sûre. Sans risque, on ne vit pas."

   Ce qui est le lot du plus grand nombre, de ceux qui étouffent dans leur vie parce qu'il faut survivre, faire vivre ceux qui vous entourent, quitte à tout accepter, comme le font certains des compagnons de travail d'Antoine qui voient une partie de ce qui faisait leur valeur écrasée par le rouleau compresseur de la mondialisation. Pas de manichéisme cependant, de dénonciation gratuite de la course au profit. Ce qui est montré, c'est l'effacement de l'humain, incarné dans ce carnet tenu pendant des années par le père d'Antoine, carnet d'ouvrier qui a perdu toute valeur.
   "Un carnet fait par un ouvrier pour un ouvrier. Un homme pour un homme. La valeur du travail de vivre qui passe de main en main. Aujourd'hui c'est une relique. Aujourd'hui on veut juste savoir ce qui est utile pour fabriquer des choses. Pas la vie. C'est ringard, c'est perte de temps, c'est pas efficace, de noter les jours de rien. Juste pour qu'un autre, un jour, le sache."

   On en parle pourtant de ces esclaves qu'on oublie pour mieux acheter à bas prix des breloques. Ils sont là, comme leur version occidentale, ou brésilienne, apparemment mieux lotie, illusion qui s'efface quand on regarde en face le désespoir des hommes, le renoncement à soi et à sa dignité.
   " A l'usine, l'idée de travailler moins, c'est le malheur, c'est la peur de la misère. C'est ancré profond. Finir par tout accepter pour juste pouvoir travailler. C'est ça que je trouve fou. Travailler. Dans n'importe quelles conditions. Elle est là la misère. Pas dans le porte-feuille à plat à la moitié du mois seulement."

   
   A travers Antoine, à travers ses collègues de travail, à travers les ouvriers brésiliens qu'il va rencontrer au bout du monde, Jeanne Benameur redonne un corps et une voix à des hommes et des femmes rendus abstraits par la mondialisation. Elle montre aussi la complexité de ce phénomène. Car après tout, ce qui fait le malheur des uns est la manne des autres, une manne au visage de Janus, mais une manne cependant. Là, c'est au Brésil que profite le crime. Mais s'il est facile de détester les autres, ceux du bout du monde qui volent le travail, il devient plus difficile de les condamner quand on les côtoie, quand on apprend à les connaître. C'est ce qu'Antoine va découvrir en même temps que la possibilité de naître à soi et d'affronter ses ambivalences.
   
   Tout cela, Jeanne Benameur le raconte avec passion, avec sa plume fluide, vraie, son regard humaniste, respectueux, qui parvient à mêler avec harmonie le parcours individuel et les grands bouleversements mondiaux. Une fois de plus une belle réussite, un roman qui ne vous lâche pas avant la dernière page, un bonheur de lecture.
   
   Je termine avec ce qui est, sans doute, un de mes passages préférés:
    'Mais ce qui la faisait vraiment sienne c'est qu'elle était envahie de livres. De sa chambre au grenier. Même dans la cuisine où on passait le plus clair de notre temps, des piles de livres voisinaient avec les épices sur le buffet, sur les chaises, partout. Les livres, chez lui, c'était une présence tranquille, pas comme chez Karima où les étagères bien rangées me narguaient. Chez Marcel, on aurait dit que les livres attendaient avec nonchalance qu'on les ouvre. Ils étaient là, disponibles, sans exigence. En même temps, par leur présence, ils me disaient que j'avais encore des millier de choses à découvrir. Ça ne me bousculait pas. Ça me convenait. L'impression que rien n'était fini, que quelque chose pouvait s'allumer et brûler haut et fort. En moi. C''était dans les livres, dans les pages. Ça m'attendait."

   
    A lire!

critique par Chiffonnette




* * *