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Dernières nouvelles du bourbier de Alexandre Ikonnikov

Alexandre Ikonnikov
  Dernières nouvelles du bourbier
  Lizka et ses hommes

Alexandre Evguenievitch Ikonnikov (Александр Евгеньевич Иконников) est un écrivain russe né en 1974.

Dernières nouvelles du bourbier - Alexandre Ikonnikov

Salade russe et vodka givrée
Note :

   Il me semble que c'est ma première chronique d'un écrivain russe sur ce blog. Ikonnikov est un auteur contemporain étant né en 1974. Je n'ai pas de très bons souvenirs des écrivains de ce pays du temps très lointain où je commençais mon apprentissage de lecteur! Une particularité de ce livre est que certaines nouvelles furent écrites en russe et d'autres en allemand !
   
   Ces nouvelles sont classées en six séries aux titres prometteurs: "Russie, grande Russie", "Voisins, voisins", "Temps modernes", "Village éternel" "Histoires de vie" et "Dieu avec toi". En tout une quarantaine de récits souvent très courts. Je ne parlerai donc pas de tous!
   
   Le premier texte est nommé "La jambe": c'est bref, tranchant, à peine trois pages, une femme prise de boisson coupe la jambe de son mari! Que faire de ce membre embarrassant! Et quand la bureaucratie s'en mêle...."Le conte du cheval magique" est une merveille de non-sens, du Flann O'Brien ayant remplacé le whiskey par de la vodka! "Bruits Matinaux", le bonheur c'est simple comme un coup de fil, ici c'est le malheur qui est au bout du fil! Ne quittez pas! "La tzigane" est une histoire très amorale et alors, elle a enfin trouvé le bonheur cette diseuse de bonne aventure. "Les voisins" c'est pratiquement une saga de quinze pages! Imaginez un immeuble construit sous Kroutchev dans une ville quelconque de Russie. Le balcon du quatrième étage est le lieu privilégié des fumeurs alentour. Un défilé ahurissant d'un sous-prolétariat médisant, mesquin, machiste, cynique, dans un décor à devenir neurasthénique. Bref à la fin on les comprend, cela allait mieux, du temps où on s'appelait camarades, maintenant c'est Monsieur et Madame, et cela change quoi? Des dialogues plus vrais que nature et la dérision comme bouclier.
   
   Les temps changent, le progrès arrive dans la série "Temps modernes", mais ce n'est pas Charlie Chaplin, c'est Kafka qui mène la danse! C'est "Brazil" de Terry Gilliam dans la toundra! C'est Ubu roi régnant sur la Russie profonde! Un texte s'intitule "Vive Coca-Cola" où va le monde! Un enfant à la maternelle à qui on confisque ses allumettes et qui s'interroge sur son "Temps libre", la maison c'est bien. Par exemple il peut souffler dans les ballons en caoutchouc qu'il trouve dans le sac de sa maman, lire Diderot et Freud, regarder "Animal Planet" et Discovery" à la télévision. Mais à l'école... Désopilant! Et à la campagne, ce n'est pas mieux: la preuve, lisez "Amour Sexe et mort à la campagne", à la différence de la ville, la conception a lieu dans la grange à foin !
   
   Des personnages dans des situations plus étranges les unes que les autres. Un colonel à qui il manque un soldat perdu dans la steppe, un président et ses ministres qui parcourent le pays en tank! Un cuisinier philosophe harangue la foule, et pense que le bonheur du peuple tient à un cheveu! Un poète alcoolique et son éphéméride, un jour de plus, un jour de moins et qui se dit, un prétexte de plus ou un prétexte de moins, une cuite de plus ou une cuite de moins! Il y a des gens qui n'ont pas de chance, comme Aliocha, être Russe, être né à Russkoïe et trouver sa femme et son amant au lit en rentrant chez lui! Des vieillards qui attendent, un alcoolique qui a soif, un colosse détrousseur, Valentin, brave homme offre une machine à laver à sa femme, mais pourquoi continue-t-elle à aller à la rivière? Deux fonctionnaires aux prises avec un mot savant, une ancienne institutrice tâchant de comprendre une notice où évidement toutes les langues sont indiquées, sauf le russe, c'est dur la vie! Un milicien qui sent l'ail, une bouilleuse de cru et son alambic, une jeune et ravissante étudiante un peu trop sûre de son charme au moment d'un examen, un pope qui se signe et cache sa croix pour boire du vin, c'est la vie quotidienne au fond de la Russie éternelle? Peut-être pas quand même!
   
   Des histoires brèves, incisives, un monde burlesque et très noir, bref tout pour me plaire. Des scènettes cruelles ou jubilatoires, de la dérision, mais un regard lucide sur la Russie et ce qu'elle est devenue.
   
   L'auteur sous une certaine bonhomie égratigne le monde politique, la corruption, les salaires tellement bas que les combines sont plus lucratives, quelles phrases résument ce propos:
   "-Et si on décidait que le vol était une discipline sportive nationale? On pourrait organiser des championnats avec leurs résultats aux journaux télévisés."

   Une découverte, un très bon moment de lecture.
   
   
   Extraits :
   
   - Le problème, dit le capitaine, c'est que le cadavre est resté vivant.
   
   - La population vient de sortir de sa cuite, les gens se demandent où on a mis le tsar.
   
   - Ici, on sent cette cohésion particulière entre les gens, "cette communauté de vie soviétique."
   
   - Pendant le dîner, je joue avec le chat, tandis que la maman et le papa discutent des qualités de maman et des défauts de papa.
   
   - Il fait l'amour à son épouse tous les deux mois et le huit mars pour la journée de la Femme.
   
   - Comme le fermier ne boit pas et ne fume pas davantage, le bruit court qu'il fait partie d'une secte.
   
   - C'était avant, quand les gens étaient plus généreux, évidemment, puisqu'il n'y avait rien à partager.
   
   -«... j'aurais dû mettre un autre soutien-gorge. J'aurais dû mettre le noir, évidemment. Il me serre, mais il relève mieux les seins...."
   
   Qu'est-ce qui t'arrive, Kirioucha? Pourquoi es-tu étendu dans le fossé, pourquoi es-tu tout couvert de merde?
   - Mets toi debout. On va marcher. Dieu soit avec toi Kirioucha. Dieu soit avec nous tous.

   
   
   Titre original : Taiga Blues (2002)
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critique par Eireann Yvon




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Taïga blues
Note :

   Ces nouvelles, publiées non en Russie mais en Allemagne sous le titre "Taïga blues" en 2002, dessinent un portrait — à la fois désolant et désopilant — de la Russie, devenue ici le bourbier. Les textes, deux pages pour le plus court, quinze pour le plus long, sont regroupées en six parties qui nous emmènent loin de Saint-Péterbourg et prétendent offrir une lecture thématique du sujet.
   
   • Le recueil s'ouvre par le thème "Russie, Grande Russie": la critique ironique du pouvoir politique, militaire et policier est assez réussie. Dans la nouvelle "La Mutinerie", le cuisinier de la colonie pénitentiaire de N. propose une ingénieuse théorie sur les cycles de l'histoire politique russe: depuis Nicolas II jusqu'à Poutine, tout dépend de l'abondance des cheveux du dirigeant suprême. On regrette ainsi le temps de Nicolas II ou de Staline, mais pas l'époque de Gorbatchev… Dans "La steppe", un régiment a oublié en manœuvres le soldat Moukhine et c'est seulement un an plus tard que le colonel Volkogonov se soucie de le retrouver.
   
   La section "Voisins, voisins" contient une conversation sur une terrasse d'immeuble collectif où un professeur de lycée lâche cette forte pensée: « En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes: la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance.» Qui dit mieux?
   
   Sous la rubrique "Temps Modernes", des textes sarcastiques montrent les Russes face à la société de consommation et au postsoviétisme. Le médecin urgentiste abandonne l'hôpital pour devenir gardien de supermarché. Faute de tout-à-l'égout, le superbe lave-linge qu'achète le kolkhozien Valentin ne peut être mis en service et sa femme continue de faire la lessive à la rivière.
   
   A ce thème moderniste s'oppose celui du "Village éternel" des paysans voleurs et roublards. Ici, du moujik au directeur du kolkhoze, tous pensent prioritairement à la vodka. «La fête de la Moisson se prolongea ainsi jusqu'aux premières gelées…»
   
   "Histoires de vie" évoque notamment un village dépeuplé où face à huit femmes n'habite plus qu'un moujik valide: «Tout le harem repose sur moi.» Inoubliable, l'histoire du milicien qui doit se rendre au village de Poukovo: le directeur du kolkhoze La voie léniniste se plaint de vol de matériaux qui ont servi au pope pour refaire le toit de l'église: ah! le saint homme! Au salon, devant son téléviseur ultra-moderne, ayant fait disparaître ses revues porno, il reçoit très courtoisement le milicien et le directeur. Pour commencer, il fait servir à chacun une bouteille de cahors.
   L'envoi de "Dieu est avec toi" est pour consoler Kirioucha qui déprime, tombé dans un fossé. «Où veux-tu partir? En Amérique? Pourquoi spécialement en Amérique? Parce que là-bas celui qui fait la plonge au restaurant peut devenir millionnaire? C'est une idée reçue, Kirioucha. Dans le meilleur des cas, là-bas, il peut devenir serveur. Alors que chez nous, les anciens détenus peuvent vraiment devenir députés à la Douma. Reste en Russie, Kirioucha.»
   
   • Isolément, beaucoup de ces textes déçoivent par leur caractère minimaliste et l'impression d'inachevé, mais le recueil pris dans son ensemble propose un diaporama réjouissant sur la société russe, un aperçu de la Russie profonde où l'auteur est né en 1974. C'est la première publication d'un écrivain dont on peut attendre une œuvre plus développée. On sent déjà une inspiration digne de la veine d'un Nicolas Gogol ou d'un Andreï Kourkov.

critique par Mapero




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