Lecture / Ecriture
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Les vivants et les morts de Gérard Mordillat

Gérard Mordillat
  Les vivants et les morts
  Ce que savait Jennie
  Jésus sans Jésus
  La brigade du rire

Gérard Mordillat est un romancier et cinéaste français né à Paris en 1949.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

Les vivants et les morts - Gérard Mordillat

La lutte, dernier espoir pour rester en vie.
Note :

   La Kos, usine de fibre plastique, emploie depuis des générations la plupart des habitants de Raussel, petite ville de l’Est de la France. La vie s’y déroule avec ses hauts et ses bas tout à fait ordinaires jusqu’au jour où il est question de restructuration. Là, commence le combat acharné de ces hommes et de ces femmes liés à l’entreprise et qui n’ont de toute évidence plus rien à perdre dans leur lutte pour sauvegarder leur outil de travail. Ainsi naît une forme d’insurrection, en marge de tout mouvement syndical enfermé dans une stratégie si prévisible que les dirigeants en jouent.
   Après une première vague de licenciements censée sauver l’entreprise en sacrifiant au passage les plus anciens et les plus jeunes, c’est bien l’idée de sa fermeture qui plane sournoisement sur toute la ville.
   
   À travers un roman-fleuve on ne peut plus proche de l’actualité, Gérard Mordillat nous fait partager de très près la pénible et douloureuse réalité de tout un groupe de laissés-pour-compte. Cette course effrénée au rendement et à la productivité menée par les dirigeants de l’entreprise pris dans le carcan de la mondialisation rend la conjoncture impitoyable.
   Autour de Rudi et Dallas, jeune couple impliqué corps et âme dans la lutte, c’est tout le quotidien de ces familles d’ouvriers qui s’expose dans cette fresque sociale. De leur hargne à leurs amours, de leurs espoirs à leurs lassitudes, de leurs certitudes à leurs doutes, il est bien difficile de se détacher de leur histoire (de leurs histoires) après avoir tourné la dernière page tant elle est prenante et criante de vérité. Et pourtant, à suivre les médias, il s’agit là d’une histoire sociale bien banale…
   
   Un livre très réaliste où le lecteur, constamment placé dans l’action par le biais des dialogues qui rythment de bout en bout toute la narration, se sent étroitement lié aux différents personnages.
   
   Dans cet Est de la France déjà meurtri par son lourd passé historique, il est incontestable que cet ouvrage, d’une réalité sociale bien pragmatique, touche la sensibilité de sa population.
   Une histoire de cœur et de convictions qui rend hommage au combat, souvent perdu d’avance, de ces gens qui n’ont d’autre choix que “d’endurer” au cœur d’une région désormais sinistrée.
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critique par Véro




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«Sois le plus rouge possible.»
Note :

   A Raussel, petite ville de l’est de la France, toute la vie tourne autour de la Kos, comme l’appellent les ouvriers. Cette usine est l’un des principaux employeurs du coin, et l’une des dernières grandes entreprises. Alors, quand il s’agit de défendre l’outil de travail pour faire face à une inondation, Rudy, Lorquin et les autres n’hésitent pas à littéralement se sacrifier. Lorsque, après plusieurs mois d’efforts pour relancer la machine, les ouvriers apprennent qu’un plan social est prévu, c’est toute la population qui se mobilise pour sauver l’activité et les salaires indispensables à la survie des habitants. Mais quand la machine est en marche, il est malheureusement bien difficile de l’arrêter…
    
   "Les vivants et les morts" est l’un des meilleurs romans qu’il m’ait été donné de lire récemment. Dans cette grande fresque ouvrière et populaire, Gérard Mordillat parvient à insuffler un souffle romanesque qui permet au lecteur de ne pas être submergé par le pessimisme de la situation. Ce souffle, c’est également celui de ces ouvriers, comme Rudy et sa femme Dallas, Mickie, Franck ou Lorquin, l’emblème de l’usine qui sera sacrifié par ses patrons. Ils incarnent l’espoir, la volonté de vivre face à ceux qui tentent de réduire à néant leurs illusions, de les raisonner, comme le préfet et son jeune adjoint, ou les responsables administratifs qui minimisent le désarroi de ces personnes en souffrance.
    
   Pour ce qui est de la narration d’un conflit social contemporain, Gérard Mordillat est très bien informé. On y retrouve tous les éléments qui constituent une négociation: ceux qui acceptent les propositions car c’est mieux que rien, ceux qui les refusent car c’est tout le monde ou personne. Cette opposition, qui suit généralement une phase d’unanimité, est symptomatique de nombreux conflits sociaux. Ici, les syndicats ne sont pas dépeints sous leur meilleur jour, avec un responsable CGT plus timoré que ses syndiqués, FO qui joue d’une ambiguïté certaine et la CFDT, dont le responsable qui prône la préférence régionale pour sauvegarder les emplois est un militant du Front National (il n’a pas été épargné, celui-ci!). On découvre également tous les montages qui font qu’on ne sait jamais à qui s’adresser pour discuter: entre rachats, fusion, et changement de responsable, les ouvriers se retrouvent comme dans Louise Michel (le film) à ne pas savoir qui interpeller. Et quand Format, le patron de la Kos, fuit la ville, l’usine et sa famille, cela n’arrange rien au problème.
    
   Mais la force de Mordillat est de mêler ces considérations prosaïques avec des aventures amoureuses, des drames familiaux qui dépassent le strict cadre de l’usine. Ainsi, les histoires d’amour plus ou moins fortes sont nombreuses. La relation entre Lorquin et Florence, journaliste venue couvrir le conflit, est pleine de tristesse et drame, alors que celle de Rudy et Mickie est uniquement sexuelle. L’autre grande aventure est la grossesse de Gisèle, la fille du patron, enceinte à 17 ans d’un ouvrier de l’usine, ce que sa mère ne peut concevoir, et qui la jette hors de chez elle.
    
   Écrit dans un style oral, avec beaucoup de dialogues au sein de courts chapitres, ce roman se lit avec une grande facilité, mais est loin d’être simpliste. Quelques scènes tiennent le lecteur en haleine, comme l’organisation de la manifestation qui réunit les jeunes femmes sacrifiées par le plan social (très juste description de ce groupe qui se rassemble parfois pour surmonter la solitude), personnes des quartiers et camarades de la grande usine d’à côté. Dans une magnifique scène, on se trouve à leurs côtés, dans cette foule qui doit faire face aux CRS. La scène d’ouverture suffit à donner le ton, avec cette inondation qui laissera un ouvrier sur le carreau.
    
   Une très belle lecture que ce roman de Gérard Mordillat, qui donne la parole à ceux qui ne l’ont habituellement pas, qui se battent pour boucler les fins de mois, et qu’on voit peu dans les romans (en dehors de visions misérabilistes, comme c’est loin d’être le cas ici).
    
   Et comme dirait Maurice, le père adoptif de Rudy: «Sois le plus rouge possible, ça rosira toujours.»

critique par Yohan




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