Lecture / Ecriture
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Les choses de Georges Perec

Georges Perec
  Les choses
  Un cabinet d'amateur
  W ou le Souvenir d'enfance
  La Vie, mode d'emploi
  Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?

Georges Perec est né à Paris (XXe arrondissement) en 1936 de parents juifs polonais qui n'ont pas survécu à la guerre. Il a été élevé par une tante paternelle.
Après ses études, il devint documentaliste au CNRS jusqu'à ce que le succès littéraire obtenu avec "La vie mode d'emploi", lui permette de se consacrer à l'écriture.
Il a suivi plusieurs psychanalyses et a fait partie du groupe Oulipo.
Il est mort en 1982 d'un cancer du poumon, il a été incinéré et son urne repose au Père Lachaise.

Bernard Magné a publié une courte biographie de Georges Perec.

Les choses - Georges Perec

Société spectaculaire marchande
Note :

   «Les choses» est le premier roman publié par Georges Perec et il obtint le Prix Renaudot en 1965. Pour un premier livre c’était un bon départ, il était fait pour cette époque et trouva tout de suite son public. Les ventes ne furent pas décevantes.
   Ces «choses», ou «histoire des années soixante» arrivaient fort bien et aidaient tout un chacun à réfléchir et faire le point sur ce qu’il sentait bien, au moins confusément : les modifications dues à l’avènement de la société de consommation. Nous n’en étions encore qu’à la société «marchande», mais la société «spectaculaire» n’est pas loin et certains l’avaient bien vue approcher.
   
   Ce roman suit un couple jeune et bien uni, tant par des goûts et convictions communs que par les sentiments. Ce sont Jérôme et Sylvie, ce sont «ils». Leur histoire est contée au passé sans beaucoup de commentaires, tendant parfois vers le simple compte-rendu quand ce n’est pas la liste (mais c’est un procédé bien sûr et le style est en réalité incisif, net et précis). Et leur histoire donc, semble se limiter à un insatiable besoin de consommer, une inextinguible soif de possessions luxueuses. Leurs pensées ne sont que listes, mais leur avidité les consume sans leur apporter quoi que ce soit : «Leur vie n’avait été qu’une espèce de danse incessante sur une corde tendue, qui ne débouchait sur rien : une fringale vide, un désir nu, sans limites et sans appuis. Ils se sentaient épuisés.»
   Plus tard, tout à coup, pour l’épilogue, on gardera le «ils», mais on passera au futur et les phrases se feront plus courtes. Comme si ce futur était déjà joué, bien que non encore advenu, ou alors advenu, mais si prévisible qu’il ne mérite pas plus que d’être expédié de cette façon laconique et brève. Pourtant, «Les choses» se terminent sur une ouverture. Leur vie change et elle se déplace à nouveau. Cette fois ce sera Bordeaux.
   
   L’ouvrage était d’inspiration autobiographique. Georges Perec ressentait en lui-même le problème que posaient l’abondance de ces biens offerts et le désir insatiable artificiellement créé par cette situation. Ce problème, c’était bien l’histoire des années soixante et en lui donnant corps et voix, Perec se fit l’écho de ce que bon nombre ressentaient. Il fut donc leur voix à un moment où il était justement grand temps de s’exprimer là-dessus et je pense qu’il est inutile d’aller chercher plus loin, c’est à cela, comme toujours dans ces cas là, qu’il dut son succès. Il avait su dire. Ce qui n’est pas rien.
   On retrouve encore une autre part d’autobiographie dans le séjour à Sfax où Pérec passa lui-même un an comme ses héros qui s’y sentirent si déracinés qu’ils y perdirent même leurs pulsions d’achat.
   
   PS: L'écrivain Alain Rémond s’est aventuré à imaginer une suite aux Choses. Il a cueilli Sylvie et Jérôme à leur arrivée à Bordeaux et les a accompagnés pendant encore un bon bout de chemin. ( «Les images»)
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critique par Sibylline




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« Objets inanimés et désirs animés »
Note :

   Histoire de l’ascension sociale de Jérôme et Sylvie, enquêteurs au profit d’un institut de sondage dans une société de consommation émergente. Le vrai personnage du roman reste "les choses", tous ces obscurs objets du désir que la société met à notre disposition comme un rêve à atteindre.
   
   Pour Jérôme et Sylvie, leurs rêves ne sont jamais satisfaits, par exemple, leur envie de quitter Paris pour la Tunisie, comme une fuite d’eux-mêmes, apparaît comme une déception car toujours la vie et le quotidien les rattrapent et les enferment.
   
   Ce roman – une préfiguration de La vie, mode d’emploi – permet à Perec de laisser libre cours à sa tendance à faire des listes, comme des listes de commissions, citant les marques ou des journaux (L’ Express ;Libération…), mais c’est en sociologue qu’il agit. Son analyse est subtile et ses descriptions du quotidien à travers "les choses" jamais banales.
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critique par Mouton Noir




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Syndrome pré-soixante-huitard
Note :

   Au tournant des années soixante, la société de consommation entrait dans les mœurs. Chacun se sentait touché par l’attrait des nouveautés offertes par l’activité économique en développement. Les agences de publicité commençaient à prospérer sur la généralisation progressive de l’envie de confort et de modernisme. Pour des jeunes gens dont l’enfance s’était déroulée à l’époque du sang et des larmes, ou même des restrictions de l’immédiat après-guerre, la tentation était grande de s’ouvrir à la promesse des choses.
   
   Sylvie et Jérôme partageaient cette vision de l’existence naissante d’un nouveau luxe, accessible à un plus grand nombre d’individus. Vivant à l’étroit dans un logement exigu de trente cinq mètres carrés, ils rêvaient de luxe, de modernisme, de toutes les commodités que commençait à suggérer la société de consommation. Pour épouser leur temps, ils choisirent de travailler dans la publicité en devenant enquêteurs dans des agences nouvellement créées. Les revenus y étaient modestes mais l’espoir les faisait vivre. Ils convoitaient un grand appartement bien décoré, situé dans les beaux quartiers, le bonheur d’une vie enrichie par les voyages et les loisirs. Ils ressentaient tous les attraits de la société comme une chance qui leur était offerte et qu’il fallait savoir saisir. Tous ceux qui ont vécu à cette époque se souviennent de cette vaste aspiration au bien-être.
   
   Ils rêvaient aussi de terres inconnues, à explorer, et c’est ce qui les conduisit à accepter un poste d’enseignante à Sfax, en Tunisie, pour Sylvie.
   
   Seulement, même dans les pays qui sortaient à peine de la colonisation, la réalité n’était pas aussi enchanteresse que dans les rêves. Ainsi connurent-ils de nouvelles déconvenues.
   
   Au fil de leurs tentatives, le lecteur les voit verser dans la déception. Ils semblent très proches du jeune couple décrit dans "Le Planétarium de Nathalie Sarraute, tout en utilisant d’autres moyens, qui peuvent paraître plus courageux, pour parvenir à leurs fins.
   
   Le lecteur pourvu d’un peu de tendresse pour cette jeunesse pré-soixante-huitarde peut ressentir de la compassion pour leurs tentatives d’exaucer leurs rêves, vite avortées, mais sans les nourrir d’une trop forte amertume.
   
   "Les Choses", en réalité, constitue une image très juste de ces années qui aboutirent au soulèvement général de la jeunesse, en France et ailleurs, et malgré l’échec final que le roman restitue, ce récit retient l’attention par la volonté d’avancer qu’il manifeste, et la capacité de rebondir de ses deux antihéros, le tout favorisé par la très belle écriture de Georges Perec.

critique par Jean Prévost




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