Lecture / Ecriture
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Dans la nuit brune de Agnès Desarthe

Agnès Desarthe
  Mangez-moi
  Le principe de Frédelle.
  Le remplaçant
  Dès 09 ans: Dur de dur
  Un secret sans importance
  Dès 06 ans: Les frères chats
  Cinq photos de ma femme
  Dans la nuit brune
  Une partie de chasse
  Ce qui est arrivé aux Kempinski
  Ce cœur changeant
  La chance de leur vie
  V.W. (Le mélange des genres)

Agnès Desarthe est une auteure française de livres pour adultes et pour enfants, née à Paris en 1966 à Paris.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Dans la nuit brune - Agnès Desarthe

Roman singulier et sombre
Note :

   Dès les premières lignes, Agnès Desarthe sait captiver notre attention, nous faire subir un choc pour mieux nous mener ensuite au cœur d’un récit noir et glaçant, en permanence à l’équilibre entre le fantastique, l’onirique et l’historique.
   
   Le roman s’ouvre sur la mort d’un jeune homme, Armand, dont le corps explose avant d’être réduit en cendres dans l’explosion de la gigantesque boule de feu qui jaillit de sa moto. Armand, le jeune homme idéal, gentil, dévoué, beau et tendre. Armand, l’amant magique de Marina, la jeune fille de dix huit ans de Jérôme, ce cinquantenaire énigmatique que rien ne semble émouvoir et autour duquel tout le roman va graviter.
   
   La mort d’Armand est un choc au moins aussi terrible pour Jérôme que pour sa fille. Son côté inexplicable et insupportable ravive des épisodes douloureux dans la tête de Jérôme. Commence alors une longue plongée dans l’inconscient, la nécessité presque vitale pour Jérôme de savoir qui il est, lui qui a toujours caché à ses proches et au monde qu’il fut un enfant trouvé dans les bois, recueilli puis adopté par un couple. Ce dernier prit un soin méticuleux à ne laisser aucune piste, à leur mort, et à entretenir Jérôme dans une construction mentale de son enfance qui va s’effriter, sous le choc qu’il vient de subir.
   
   Le talent d’Agnès Desarthe, dans ce qui constitue à nos yeux son meilleur livre jusqu’ici, est alors de brouiller les pistes. Pourquoi Armand est-il mort, quel rapport cette mort violente peut-elle bien avoir avec la disparition brutale d’une jeune fille gothique dont le père vendit peu de temps après cette disparition la Triumph qui emporta le jeune homme dans la mort?
   
   Que peut bien vouloir l’ex-épouse de Jérôme dont il est divorcé depuis dix ans et qui débarque pour l’enterrement d’Armand qu’elle ne connaît pas pour bientôt semer le trouble dans la vie de l’homme qu’elle quitta sans explication?
   
   Qui est cette femme énigmatique, cette écossaise aux manières sans gêne et au langage crû qui tourne autour de Jérôme sous le prétexte de l’acquisition d’une immonde bâtisse auprès de l’agence immobilière qu’il dirige?
   
   Pourquoi Alexandre, un inspecteur homosexuel à la retraite, vient-il enquêter auprès de Jérôme sitôt l’enterrement terminé? Pourquoi ces questions et ces théories sur les disparitions d’adolescents?
   De fil en aiguille et après nous avoir fait emprunter de nombreux chemins de traverse, la vérité sur l’enfance et les parents génétiques de Jérôme va remonter à la surface. Une vérité qui nous plonge dans le Thanatos de l’époque nazie, dans l’enfer des déportations et des camps, dans l’extermination systématique de familles entières. Une vérité qui, de façon systématique, démontrera que la réalité n’est jamais celle des apparences et des projections qu’elle entraine pour l’ensemble des enquêtes qui se croisent et s’entrecroisent dans ce roman singulier et sombre.
   
   On en ressort troublé mais assez admiratif du travail mené.
    ↓

critique par Cetalir




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Débroussaillage de l’âme
Note :

   « Une boule de feu qui valdingue d’un côté à l’autre de la nationale et puis, à un moment, après le virage, vlan! dans l’arbre. La boule de feu s’écrase contre le tronc et brûle tout, les feuilles, les branches, même les racines. J’ai cru que c’était un phénomène paranormal. Mais non, c’était le gamin…»
   
   Agnès Desarthe cueille son lecteur au débotté par ce choc initial. Nous entrons dans la vie de Jérôme, le personnage central de son roman, par ce témoignage abrupt. Et ce n’est qu’après le temps nécessaire à l’absorption du traumatisme que nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’un récit de feu et de bruit, mais tout au contraire d’une lente aventure intérieure, adossée au rythme et aux sinuosités du mental de ce Jérôme. Là réside au moins un des paradoxes de cet étrange roman, porté par une écriture soutenue et souvent rapide, cadencée en phrases brèves, et le processus d’évolution des situations et des réactions des protagonistes.
   
   À cause de ce drame, la mort en apparence accidentelle du petit ami de la fille de Jérôme, celui-ci est déstabilisé, au-delà du malaise dû à ce deuil brutal. L’impuissance devant la détresse de sa fille, l’abîme qui s’installe entre eux parce qu’il ne trouve pas les mots qui répareraient ce chagrin le renvoient à une autre absence qu’il pensait digérée et rangée dans la case oubli définitif…
   
   Commence alors pour Jérôme une période trouble où ressurgissent des souvenirs mal cernés, ceux d’une surprenante première vie dans les bois, jusqu’à la rencontre avec ses parents adoptifs. Le flou même des circonstances de cette adoption, sa fascination étrange pour le monde sylvestre où il éprouve toujours le besoin primitif et viscéral de se réfugier, une permanente impression de décalage par rapport au monde réel, ce sont autant d’éléments troublants que le personnage subit sans parvenir à s’en affranchir, comme s’il se sentait à l’abri dans ce cocon d’imprécision.
   « - À l’époque, disait Annette, on faisait pas tant d’histoires comme aujourd’hui. Bien sûr, on a fini par t’adopter, pour les papiers, pour l’héritage.…
   Chaque fois qu’elle prononçait ce mot, elle faisait de gros yeux blancs et battait des cils avant d’éclater de rire.
   Tu parles d’un héritage! Mais pour nous, c’est ça que tu es, notre enfant trouvé, notre petit chéri des bois.
    Elle lui caressait la tête avec sa grosse main charnue qui dégageait un persistant parfum d’ail. «Notre petit chéri des bois», répétait-elle avant de pousser un profond soupir, un soupir incompréhensible, car un soupçon de tristesse s’y mêlait toujours.
    Jérôme connaît l’histoire, Gabriel et Annette la lui ont racontée chaque fois qu’il le demandait, et même quand il ne le demandait pas, comme si c’était une leçon à réviser, un rôle à apprendre, comme si c’était un mensonge.» ( Page 21)

   
   Alors qu’il peine à surmonter les affres du deuil de sa fille, survient Alex Cousinet, dont les questionnements ravivent son malaise. Cet ancien policier sait lever des doutes là où la situation paraît évidente. Le bel Armand cachait peut-être un secret, sa mort accidentelle l’est-elle vraiment? Y aurait-il un lien avec la disparition soudaine d’une jeune fille au cours de l’été précédent?
   Survient alors sa rencontre avec l’improbable Vilno, l’écossaise exubérante qui sollicite ses services pour acheter une maison. Par son impudeur et ses provocations, cette femme l’exaspère autant qu’elle l’attire…Et puis un jour, Marina, sa fille endeuillée, lui révèle sa grossesse. Dans ce tourbillon de nouvelles, de doutes, de soupçons, de découvertes macabres et de suspicions sordides, Jérôme est renvoyé toujours plus loin dans sa nuit brune, sa conscience flouée de la certitude de ses origines.
   « Jérôme étrangle un sanglot. Il pleure sur le petit garçon solitaire, l’enfant perdu, l’enfant des bois. Tout son être se crispe autour de ce souvenir qui n’en est pas un. Il voudrait serrer dans ses bras le corps vigoureux et confiant du bambin. Le chagrin déferle sur lui d’un coup, comme après une interminable poursuite. “Je t’ai trouvé, hurle le chagrin triomphant. Tu es revenu dans la forêt et tu es à ma merci.“ Mais presque aussitôt, à la manière d’une vague qui se brise et se retire, le chagrin recule, s’éloigne, s’estompe, laissant Jérôme plus seul que jamais.» ( Page 74)

   
   Jérôme finira par sortir de sa nuit brune, peu à peu, avec l’aide d’Alex et de Vilno, il parvient à élucider les différents mystères du présent et du passé. Il s’aperçoit que la lucidité et la maturité obligent à faire des choix, à trancher dans le vif, à choisir ce qu’on veut taire et ce qu’il vaut mieux révéler. "Dans la nuit brune" est à la fois un roman identitaire et un parcours de maturité, un apprentissage du respect des douleurs enfouies.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Seule, la forêt...
Note :

   Il est rare que je relise un livre. D'abord parce que ma PAL ne me l'autorise pas, souvent par paresse. Mais voilà...
   
   Rien n'est simple dans la vie, surtout lorsque le premier amour (Armand) de votre fille unique (Marina) se scratche en moto, la laissant en pleine dépression post-traumatique, lorsque votre ex-femme (accessoirement mère de l'ado, l'ensorcelante Paula) vous fait des ronds de jambe à chaque retrouvaille (histoire d'arranger-enfoncer votre désarroi amoureux) et lorsque votre passé d'enfant trouvé en forêt refait surface au point de pourrir votre quotidien. Tout va bien dans le meilleur des mondes : bienvenue dans celui de Jérôme Dampierre! Pour couronner le tout, cet agent immobilier voit débarquer une bombe écossaise (Vilno Smith) magnant les clés avec dextérité et un ex-inspecteur de police (Alexandre Cousinet) expert en disparitions adolescentes, tendance gai à toute heure. Certaines réminiscences feront l'objet d'une grande enquête menée de main de maître par Alexandre, en complément d'une autre plus discrète : tiens donc?
   
   Agnès Desarthe aborde avec subtilité un pan de l'Histoire française peu glorieuse, au travers d'un homme en marge de sa vie, mis en péril par l'extrême douleur de son enfant, douleur qui ravive celle qu'il a connue à ses trois ans. L'auteure aurait pu se contenter d'une intrigue à tiroirs sans effet d'annonce. Là où le récit bascule et prend toute sa force reste la manière de narrer l'histoire (la grande et la petite) et d'y ajouter des détails plus que signifiants : un titre exemplaire, des osselets bien positionnés, une Rosy attachante, des prénoms inoubliables. Parce qu'Agnès Desarthe maîtrise tout et ne laisse absolument rien au hasard : elle manipule les mots, les sublime. Sa prose accessible et parfaitement rythmée compose un récit subtil au cœur d'un village aux habitants profondément enracinés, où Jérôme semble étranger. Seule la forêt, son premier refuge, lui parle.
   
    Au-delà du deuil (de tous les deuils), Agnès Desarthe replace la vie en son héros : Jérôme - étymologiquement le nom sacré - devient vecteur commun de tous les personnages de Dans la nuit brune, de tous. Magnifique.

critique par Philisine Cave




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